VI Voix Françaises
Alphonse Allais1
Rimes riches à l'œil
L'homme insulté‚ qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l'homme à l'humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre.
Moi, je n'agis qu'à bon escient :
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu'ils soient de Château-l'Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d'où qu'ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent.
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m'entretient !
Complainte amoureuse
Oui, dès l'instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j'y mis.
Ah ! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu'en vain je m'opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez !
Jean Amrouche2
Note
Mes paroles émergent en moi
Comme les bulles irisées
Qui vont mourir sur les eaux tristes.
Je n'ai rien dit qui fût à moi,
Je n'ai rien dit qui fût de moi,
Ah ! dites-moi l'origine
Des paroles qui chantent en moi !
Je n'ai pu créer des images
Ni charger les mots de magie,
Quelle main unissait les choses
Dans le néant de ma mémoire,
Les faisant éclater soudain
Dans les fruits d'un amour étrange ?
Est-ce la main d'un Ange, en moi présente et absente ?
Est-ce la main d'un Dieu veillant au-delà de moi-même ?
Qui me dira le destin de ces paroles d'inconnu ?
De quoi sont-elles messagères ?
De qui suis-je le messager ?
Adoration des palmiers
La nuit, les palmiers versaient de lourdes larmes.
Leurs ombres se plient au-dessus de la mer
Presque insonorisée comme les âmes dispersées qui pleurent
Dans l'immobilité sereine des étoiles.
Palmiers,
Pour qui est le tremblement de vos mains baissées
Et ton sanglot muet dans le vertige de la nuit ?
Palmiers, pour qui l'appel des mers lointaines,
Les parfums chauds,
L'angoisse,
Ce repos dans l'or de vos cœurs à moitié ouverts ?
Pour le baiser froid de la lune ?
Viendra-t-il, l'Enfant nu, avec l'énorme œil,
Pour répandre son désir sur tous vos silences,
Et dans le ciel sans nom
L'amour non-espéré sera-t-il né,
Et puis tirer dans la plénitude des étoiles ?
Oh palmiers,
Le manteau frissonnant de vos cheveux bleus
Et l'ombre de vos corps qui se balancent ;
Chaque jour a chanté les soleils délires de ces rivages éblouis.
L'heure où le grand sommeil
Pliera nos lourdes nudités vers la terre
A sonné, très loin, sur la haute plaine du rêve.
Sur notre front, nous portons le diadem sombre
Et nos cœurs sont lourds avec l'amour impossible.
Adorez tout au long de la nuit et de la musique des stars
La blessure que vos amis, les feuilles, ont endormie,
Et le sanglot sans fin de vos branches tombées.
Le combat algérien
A l'homme le plus pauvre à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige à celui qui depuis sa naissance n'a jamais eu le ventre plein On ne peut cependant ôter ni son nom ni la chanson de sa langue natale ni ses souvenirs ni ses rêves On ne peut l'arracher à sa patrie ni lui arracher sa patrie. Pauvre affamé nu il est riche malgré tout de son nom d'une patrie terrestre son domaine et d'un trésor de fables et d'images que la langue des aïeux porte en son flux comme un fleuve porte la vie.
Aux Algériens on a tout pris la patrie avec le nom le langage avec les divines sentences de sagesse qui règlent la marche de l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe la terre avec les blés les sources avec les jardins le pain de bouche et le pain de l'âme l'honneur la grâce de vivre comme enfant de Dieu frère des hommes sous le soleil dans le vent la pluie et la neige.
On a jeté les Algériens hors de toute patrie humaine on les a faits orphelins on les a faits prisonniers d'un présent sans mémoire et sans avenir les exilant parmi leurs tombes de la terre des ancêtres de leur histoire de leur langage et de la liberté.
Ainsi réduits à merci courbés dans la cendre sous le gant du maître colonial il semblait à ce dernier que son dessein allait s'accomplir que l'Algérien en avait oublié son nom son langage et l'antique souche humaine qui reverdissait libre sous le soleil dans le vent la pluie et la neige en lui.
Mais on peut affamer les corps on peut battre les volontés mater la fierté la plus dure sur l'enclume du mépris on ne peut assécher les sources profondes où l'âme orpheline par mille radicelles invisibles suce le lait de la liberté.
On avait prononcé les plus hautes paroles de fraternité on avait fait les plus saintes promesses. Algériens, disait-on, à défaut d'une patrie naturelle perdue voici la patrie la plus belle la France chevelue de forêts profondes hérissée de cheminées d'usines lourde, de gloire de travaux et de villes de sanctuaires toute dorée de moissons immenses ondulant au vent de l'Histoire comme la mer
Algériens, disait-on, acceptez le plus royal des dons ce langage le plus doux le plus limpide et le plus juste vêtement de l'esprit. Mais on leur a pris la patrie de leurs pères on ne les a pas reçus à la table de la France
Longue fut l'épreuve du mensonge et de la promesse non tenue d'une espérance inassouvie longue amère trempée dans les sueurs de l'attente déçue dans l'enfer de la parole trahie dans le sang des révoltes écrasées comme vendanges d'hommes.
Alors vint une grande saison de l'histoire portant dans ses flancs une cargaison d'enfants indomptés qui parlèrent un nouveau langage et le tonnerre d'une fureur sacrée : on ne nous trahira plus on ne nous mentira plus on ne nous fera pas prendre des vessies peintes de bleu de blanc et de rouge pour les lanternes de la liberté nous voulons habiter notre nom vivre ou mourir sur notre terre mère nous ne voulons pas d'une patrie marâtre et des riches reliefs de ses festins. Nous voulons la patrie de nos pères la langue de nos pères la mélodie de nos songes et de nos chants sur nos berceaux et sur nos tombes Nous ne voulons plus errer en exil dans le présent sans mémoire et sans avenir
Ici et maintenant nous voulons libres à jamais sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige notre patrie : l'Algérie.
Guillaume Apollinaire3
La chanson du mal-aimé
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le Matin voit sa renaissance
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon
Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d'Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n'es pas l'amour unique
Au tournant d'une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant
C'était son regard d'inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d'une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l'amour même
Lorsqu'il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d'un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu'il revînt
L'époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle
J'ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
J'ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisée
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s'éloigne
Avec celle que j'ai perdue
L'année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Je me souviens d'une autre année
C'était l'aube d'un jour d'avril
J'ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l'amour à voix virile
Au moment d'amour de l'année
Aubade chantée à lætare, un an passé
C'est le printemps viens-t'en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L'aube au ciel fait de roses plis
L'amour chemine à ta conquête
Mars et Vénus sont revenus
Ils s'embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus
Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent
Beaucoup de ces dieux ont péri
C'est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l'amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal-aimé
Et des chansons pour les sirènes
L'amour est mort j'en suis tremblant
J'adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent
Je suis fidèle comme un dogue
Au maître le lierre au tronc
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue
Portez comme un joug le Croissant
Qu'interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout-Puissant
Ô mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant
Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l'instant
À la lueur d'une chandelle
Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople
Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d'immondice et de fange
Nous n'irons pas à tes sabbats
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique
Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour vos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins
Ses regards laissaient une traîne
D'étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines
Mais en vérité je l'attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t'en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content
Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s'écoule par eux
Ô mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide
Je ne veux jamais l'oublier
Ma colombe ma blanche rade
Ô marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier
Les satyres et les pyraustes
Les égypans les feux follets
Et les destins damnés ou faustes
La corde au cou comme à Calais
Sur ma douleur quel holocauste
Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertain
Te fuient ô bûcher divin qu'ornent
Des astres des fleurs du matin
Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire
Tes prêtres fous t'ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu'il ne faut pas croire
Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d'empans
J'ai droit que la terre me donne
Ô mon ombre ô mon vieux serpent
Au soleil parce que tu l'aimes
Je t'ai menée souviens-t'en bien
Ténébreuse épouse que j'aime
Tu es à moi en n'étant rien
Ô mon ombre en deuil de moi-même
L'hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l'avril léger
Mort d'immortels argyraspides
La neige aux boucliers d'argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides
Et moi j'ai le cœur aussi gros
Qu'un cul de dame damascène
Ô mon amour je t'aimais trop
Et maintenant j'ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau
Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j'oublie
Les sept épées
La première est toute d'argent
Et son nom tremblant c'est Pâline
Sa lame un ciel d'hiver neigeant
Son destin sanglant gibeline
Vulcain mourut en la forgeant
La seconde nommée Noubosse
Est un bel arc-en-ciel joyeux
Les dieux s'en servent à leurs noces
Elle a tué trente Bé-Rieux
Et fut douée par Carabosse
La troisième bleu féminin
N'en est pas moins un chibriape
Appelé Lul de Faltenin
Et que porte sur une nappe
L'Hermès Ernest devenu nain
La quatrième Malourène
Est un fleuve vert et doré
C'est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés
Et des chants de rameurs s'y traînent
La cinquième Sainte-Fabeau
C'est la plus belle des quenouilles
C'est un cyprès sur un tombeau
Où les quatre vents s'agenouillent
Et chaque nuit c'est un flambeau
La sixième métal de gloire
C'est l'ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s'épuisaient en fanfares
Et la septième s'exténue
Une femme une rose morte
Merci que le dernier venu
Sur mon amour ferme la porte
Je ne vous ai jamais connue
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
À sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons
Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l'histoire accable
Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean
Près d'un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l'haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène
Un jour le roi dans l'eau d'argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s'en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant
Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J'erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d'y mourir
Les dimanches s'y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise
Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l'électricité
Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines
Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l'amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d'un pagne
Vers toi toi que j'ai tant aimée
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal-aimé
Et des chansons pour les sirènes
À la Santé
Avant d'entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu'es-tu devenu
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d'en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
O mes années ô jeunes filles (...)
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures (...)
J'écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu'un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison
Le jour s'en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté chère raison
Hôtel
Ma chambre a la forme d'une cage,
Le soleil passe son bras par la fenêtre.
Mais moi qui veux fumer pour faire des mirages,
J'allume au feu du jour ma cigarette,
Je ne veux pas travailler --- je veux fumer.
Le bestiaire ou cortège d'Orphée
Le Dromadaire
Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d'Alfaroubeira
Courut le monde et l'admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j'avais quatre dromadaires.
La Chèvre du Thibet
Les poils de cette chèvre et même
Ceux d'or pour qui prit tant de peine
Jason, ne valent rien au prix
Des cheveux dont je suis épris.
La Sauterelle
Voici la fine sauterelle,
La nourriture de saint Jean.
Puissent mes vers être comme elle,
Le régal des meilleures gens.
Le Dauphin
Dauphins, vous jouez dans la mer,
Mais le flot est toujours amer.
Parfois, ma joie éclate-t-elle ?
La vie est encore cruelle.
L'Écrevisse
Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses,
À reculons, à reculons.
La Carpe
Dans vos viviers, dans vos étangs,
Carpes, que vous vivez longtemps !
Est-ce que la mort vous oublie,
Poissons de la mélancolie.
Orphée
Que ton cœur soit l'appât et le ciel, la piscine !
Car, pécheur, quel poisson d'eau douce ou bien marine
Égale-t-il, et par la forme et la saveur,
Ce beau poisson divin qu'est JÉSUS, Mon Sauveur ?
Louis Aragon4
Il n'y a pas d'amour heureux
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.
L'affiche rouge
Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.
Nous dormirons ensemble
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.
Antonin Artaud5
Van Gogh, le suicidé de la société
(...) Et c'est ainsi que Van Gogh est mort suicidé, parce que c'est le concert de la conscience entière qui n'a plus pu le supporter.
Car s'il n'y avait ni esprit, ni âme, ni conscience, ni pensée,
il y avait du fulminate,
du volcan mûr.
de la pierre de transe,
de la patience,
du bubon,
de la tumeur cuite,
et de l'escarre d'écorché.
Et le roi Van Gogh sommeillait incubant la prochaine alerte de
l'insurrection de sa santé.
Comment ?
Par le fait que la bonne santé c'est pléthore de maux rodés, de
formidable ardeur de vivre, par cent blessures corrodées, et qu'il faut
quand même faire vivre,
qu'il faut amener à se perpétuer.
Qui ne sent pas la bombe cuite et le vertige comprimé n'est pas digne
d'être vivant.
C'est le dictame que le pauvre Van Gogh en coup de flamme se fit un
devoir de manifester.
Mais le mal qui veillait lui fit mal.
Le Turc, sous sa figure honnête, s'approcha délicatement de Van Gogh
pour cueillir en lui la praline,
afin de détacher la praline (naturelle) qui se formait.
Et Van Gogh y perdit mille étés.
De quoi il est mort à 37 ans,
avant vivre,
car tout singe a vécu avant lui des forces qu'il avait rassemblées.
Et c'est maintenant ce qu'il va falloir rendre, pour permettre à Van
Gogh de ressusciter.
En face d'une humanité de singes lâches et de chiens mouillés, la
peinture de
Van Gogh aura été celle d'un temps où il n'y eut pas d'âme, pas
d'esprit, pas de conscience, pas de pensée, rien que des éléments
premiers tour à tour enchaînés et déchaînés.
Paysages de convulsions fortes, de traumatismes forcenés, comme d'un
corps que la fièvre travaille pour l'amener à l'exacte santé.
Le corps sous la peau est une usine surchauffée.
et dehors,
le malade brille,
il luit,
de tous ses pores,
éclatés.
Ainsi un paysage
deVan Gogh à midi.
Seule la guerre à perpétuité explique une paix qui n'est qu'un passage,
ainsi qu'un lait prêt à verser explique la casserole où il bouillait.
Méfiez-vous des beaux paysages de Van Gogh tourbillonnants et
pacifiques,
convulsés et pacifiés.
C'est la santé entre deux reprises de la fièvre chaude qui va passer.
C'est la fièvre entre deux reprises d'une insurrection de bonne santé.
Un jour la peinture de Van Gogh armée et de fièvre et de bonne santé,
reviendra pour jeter en l'air la poussière d'un monde en cage que son
cœur ne pouvait plus supporter.
Prière
Ah donne-nous des crânes de braises
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides, des crânes réels
Et traversés de ta présence
Fais-nous naître aux deux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu'un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent
Rassasie-nous nous avons faim
De commotions inter-sidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang
Détache-nous,
Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces voûtes brûlantes
Où l'on meurt plus loin que la mort
Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l'intelligence
Aux griffes d'un typhon nouveau
Hughes Aufray6
L'épervier
L'épervier il faut le dire
Est petit mais bien voleur
L'épervier il faut le dire
Est le pire des menteurs
Quand il monte dans le ciel
Prenez garde demoiselles
L'épervier pioupi
L'épervier paopa
L'épervier pioupi
L'épervier paoupa
L'épervier de ma colline
N'est pas un très bon chrétien.
L'épervier de ma colline
Chante comme un vrai païen
Il connaît tous les couplets
Des filles de Camaret
Batelier de la Dordogne
Passe moi sur l'autre bord
Batelier de la Dordogne
Il y va vraiment trop fort
Cette espèce d'épervier
Qui commence à m'agacer
Épervier si t'es un homme
Viens te poser près d'ici
Épervier si t'es un homme,
Je vais chercher mon fusil
Et ce soir je mangerai
Du bon pâté d'épervier
Il est venu messieurs-dames
Visiter mon poulailler
Il est venu messieurs-dames
Ma colombe il m'a volée
Et je sais que l'animal
Ce soir dansera au bal
Céline
Dis-moi, Céline, les années ont passé.
Pourquoi n'as-tu jamais pensé à te marier ?
De tout'mes sœur qui vivaient ici,
Tu es la seule sans mari.
Non, non, non, ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu as, tu as toujours de beaux yeux.
Ne rougis pas, non, ne rougis pas.
Tu aurais pu rendre un homme heureux.
Dis-moi, Céline, toi qui es notre aînée,
Toi qui fus notre mèr', toi qui l'as remplacée,
N'as-tu vécu pour nous autrefois
Que sans jamais penser à toi ?
Dis-moi, Céline, qu'est-il donc devenu
Ce gentil fiancé qu'on n'a jamais revu ?
Est c'pour ne pas nous abandonner Que tu l'as laissée s'en aller ?
Mais non, Céline, ta vie n'est pas perdue.
Nous sommes les enfants que tu n'as jamais eus.
Il y a longtemps que je le savais
Et je ne l'oublierai jamais.
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Tu as toujours les yeux d'autrefois.
Ne pleure pas, non, ne pleure pas.
Nous resterons toujours près de toi,
Nous resterons toujours près de toi
La fille du Nord
Si tu passes là-bas vers le Nord
Ou les vents soufflent sur la frontière
N'oublie pas de donner le bonjour
À la fille, qui fût mon amour
Si tu croises les troupeaux de rennes
Vers la rivière à l'été finissant
Assures-toi qu'un bon châle de laine
La protège du froid et du vent
A-t-elle encore ses blonds cheveux si long
Qui dansaient jusqu'au creux de ses reins
a-t-elle encore ses blonds cheveux si long
C'est ainsi que je l'aimais bien
Je me demande si elle m'a oublié
Moi j'ai prié pour elle tous les jours
Dans la lumière des nuits de l'été
Et dans le froid du petit jour.
Si tu passes là-bas vers le Nord
Ou les vents soufflent sur la frontière
N'oublie pas de donner le bonjour
À la fille, qui fût mon amour
Joséphine Baker7
J'ai deux amours8
On dit qu'au delà des mers
Là-bas sous le ciel clair
Il existe une cité
Au séjour enchanté
Et sous les grands arbres noirs
Chaque soir
Vers elle s'en va tout mon espoir
J'ai deux amours
Mon pays et Paris
Par eux toujours
Mon cœur est ravi
Ma savane est belle
Mais à quoi bon le nier
Ce qui m'ensorcelle
C'est Paris, Paris tout entier
Le voir un jour
C'est mon rêve joli
J'ai deux amours
Mon pays et Paris
Quand sur la rive parfois
Au lointain j'aperçois
Un paquebot qui s'en va
Vers lui je tends les bras
Et le cœur battant d'émoi
A mi-voix
Doucement je dis "emporte-moi ! "
J'ai deux amours ....
La petite tonkinoise9
C'est moi qui suis sa petite
Son Anana, son Anana, son Anammite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p'tit z'oiseau qui chante
Il m'appelle sa p'tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise
D'autres lui font les doux yeux
Mais c'est moi qu'il aime le mieux
L'soir on cause d'un tas d'choses
Avant de se mettre au pieu
J'apprends la géographie
D'la Chine et d'la Mandchourie
Les frontières, les rivières
Le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu
Y a même l'Amour c'est curieux
Qu'arrose l'Empire du Milieu
Daniel Balavoine10
L'Aziza
Petite rue de Casbah
Au milieu de Casa
Petite brune enroulée d'un drap
Court autour de moi
Ses yeux remplis de "pourquoi ? "
Cherchent une réponse en moi
Elle veut vraiment que rien ne soit sûr
Dans tout ce qu'elle croit
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi (Danse avec moi)
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza
Je te veux si tu veux de moi
Et quand tu marches le soir
Ne tremble pas
Laisse glisser les mauvais regards
Qui pèsent sur toi
L'Aziza ton étoile jaune c'est ta peau
Tu n'as pas le choix
Ne la porte pas comme on porte un fardeau
Ta force c'est ton droit
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi (Danse avec moi)
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza
Je te veux si tu veux de moi
L'Aziza
Ta couleur et tes mots tout me va
Danse avec moi (Danse avec moi)
Que tu vives ici ou là-bas
Ce n'est pas un problème pour moi, oh oh
L'Aziza (L'Aziza)
Je te veux si tu veux de moi L'Aziza (L'Aziza)
Si tu crois que ta vie est là
Il n'y a pas de loi contre ça
L'Aziza (L'Aziza)
Fille enfant du prophète roi
Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi
Si tu crois que ta vie est là
Ce n'est pas un problème pour moi
L'Aziza (L'Aziza)
Je te veux si tu veux de moi
Sauver l'amour
Partir effacer sur le Gange
La douleur
Pouvoir parler à un ange
En douceur
Lui montrer la blessure étrange
La douleur
D'un homme qui voudrait trouver
En douceur
Au fond de lui un reste de lueur
L'espoir de voir enfin un jour
Un monde meilleur
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l'envie
Ah Ah
Où est le sauveur
Ah Ah
Et chaque nuit le peuple danse
En douceur
Croit qu'il peut exorciser
La douleur
Puis lentement quitte les transes
En douceur
Alors revient dans sa conscience
Sa douleur
Au fond de lui sent cette peur immense
De voir mourir ce sentiment d'amour intense
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l'envie
Ah Ah
Où est le sauveur
Ah Ah
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l'envie
Marie-Claire Bancquart11
Un tremble
Un tremble
c'est le nom
du peuplier blanc : luisance furtive.
Éclairs des feuilles
leur vie scintille
instant après instant
elles chuchotent
que nous avons aussi des moments miroitants
minuscules, étincelantes traces de nous sur le monde.
En Angleterre
En Angleterre restent les restes d'un grand mur triste vieux de deux
mille ans.
Ici les Romains ont arrêté leur avance ils l'ont édifié, contre les
invincibles Barbares au corps peint.
On hésite Le gris confond ciel et terre.
Les pierres sont presque indiscernables.
Mais on les touche et le cœur a mal d'autres murs plus récents à
travers le monde.
Nulle part on ne sentirait aussi fort qu'il fait partout violemment
antihomme parmi les hommes.
A son tour
A son tour de confesse là, c'est Dieu qui demande à être lavé des
atrocités qu'il tolère
on n'en revient pas
on s'interroge sur le châtiment, même la torture avant quelle
absolution ?
Finalement on lui tourne le dos.
Tout seul, on essaie d'aimer des gens, des choses.
Vieux cheval
Vieux cheval, la vie t'a passé dessus comme elle a passé sur moi.
Dans le camion qui te transporte tu t'agites à peine
tu flaires le bord de la fenêtre arrière, un peu ouverte.
Tes cils sont blancs, tes yeux voilés.
Tu ne sais pas lire « Boucherie » sur le haut du camion,
Mais une odeur, ou tel geste du propriétaire, pourrait t'avoir appris
que c'est pour toi la fin de tout voyage,
et nous nous regardons à égalité de nos destins,
qui vont vers l'inconnu zéro.
Entre le blanc de lune et celui de la mer
Entre le blanc de lune et celui de la mer
le dormeur se faufile encore
avec d'autres rêves laiteux :
pain, visage, neige sur montagne.
Au réveil il regarde ses mains pâles .
Il soupire.
il n'a pas mérité
d'être le candidat de l'aube
ni de la fleur de cerisier.
Il vivra un jour comme un autre.
Les lattes du parquet
Les lattes du parquet si diverses courbes et veines :
il y eut un temps pour la croissance
pour l'arbre abattu, la découpe,
l'assemblage, la cire.
Désormais très peu songent à une forêt
ou à l'odeur des menuiseries alentour
quand ils marchent sur ces lattes avec leurs soucis
ou qu'ils vont, pieds nus, vers l'amour, le voyage
Barbara12
Dis ! Quand reviendras-tu ?
Voilà combien de jours, voilà combien de nuits...
Voilà combien de temps que tu es reparti !
Tu m'as dit ;
Cette fois, c'est le dernier voyage,
Pour nos coeurs déchirés, c'est le dernier naufrage.
Au printemps, tu verras, je serai de retour.
Le printemps, c'est joli, pour se parler d'amour :
(Version Femme : Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
(Je n'ai pas la vertu des femmes de marins.)
Et déambulerons dans les rues de Paris !
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus !
Le printemps s'est enfui depuis longtemps déjà,
Craquent les feuilles mortes, brûl'nt les feux de bois...
A voir Paris si beau en cette fin d'automne,
Soudain je m'alanguis, je rêve, je frissonne...
Je tangue, je chavire, et comme la rengaine ;
Je vais, je viens, je vire, je tourne, je me traîne...
(V.F. Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Ton image me hante, je te parle tout bas...
(Je n'ai pas la vertu des femmes de marins.)
Et j'ai le mal d'amour et j'ai le mal de Toi !
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattrape plus !
J'ai beau t'aimer encor, j'ai beau t'aimer toujours.
J'ai beau n'aimer que toi, j'ai beau t'aimer d'amour...
Si tu ne comprends pas qu'il te faut revenir,
Je ferai de nous deux, mes plus beaux souvenirs...
Je reprendrai la rout', le Monde m'émerveill'.
J'irai me réchauffer à un autre Soleil...
(V.F. Je ne suis pas de cell's qui meurent de chagrin,)
Je ne suis pas de ceux qui meurent de chagrin...
(Je n'ai pas la ver-tu des femmes de marins.)
Je n'ai pas la vertu des Chevaliers anciens.
Dis !
Quand reviendras-tu ?
Dis ! au moins le sais-tu ?
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère...
Que tout le temps perdu
Ne se rattAlain Bashung13
La nuit je mens14
On m'a vu dans le Vercors
Sauter à l'élastique
Voleur d'amphores
Au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fait l'amour
J'ai fait le mort
T'étais pas née
A la station balnéaire
Tu t'es pas fait prier
J'étais gant de crin, geyser
Pour un peu, je trempais
Histoire d'eau
La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens,
Je m'en lave les mains.
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
J'ai fait la saison dans cette boite crânienne
Tes pensées, je les faisais miennes
T'accaparer, seulement t'accaparer
D'estrade en estrade j'ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose
Un jour au cirque un autre a cherché à te plaire
Dresseur de loulous,
Dynamiteur d'aqueducs
La nuit je mens
Je prends des trains a travers la plaine
La nuit je mens
Effrontément
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
On m'a vu dans le Vercors sauter à l'élastique
Voleur d'amphores au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fais l'amour, j'ai fait le mort
T'étais pas née
La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens, je m'en lave les mains.
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
Immortels15
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes sommes immortels
Pourquoi es-tu parti avant que je te l'apprenne ?
Le savais-tu déjà ? Avais-tu deviné ?
Que des dieux se cachaient sous des faces avinées
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
As-tu vu ces lumières, ces pourvoyeuses d'été
Ces leveuses de barrières, toutes ces larmes épuisées
Les baisers reçus, savais-tu qu'ils duraient ?
Qu'en se mordant la bouche, le goût en revenait
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
As-tu senti parfois que rien ne finissait ?
Et qu'on soit là ou pas quand même on y serait
Et toi qui n'es plus là c'est comme si tu étais
Plus immortel que moi mais je te suis de près
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit mais nous sommes immortels
Charles Baudelaire16
L'albatros
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
L'invitation au voyage
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
La vie antérieure
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Les bijoux
La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Harmonie du soir (faux pantoun)
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige ...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
Marcel Bealu17
Poème à dire
La liberté ne s'écrit pas sur la forme changeante des nuages
La liberté n'est pas une sirène cachée au fond des eaux
La liberté ne vole pas au gré des vents
Comme la lunule du pissenlit
La liberté en robe de ciel ne va pas dîner chez les rats
Elle n'allume pas ses bougies de Noël
Aux lampions du 14 juillet
La liberté je lui connais un nom plus court
Ma liberté s'appelle Amour
Elle a la forme d'un visage
Elle a le visage du bonheur.
Le mot dans le Noyau
Le MOT que nous avons Écrit dans le noyau
Et caché dans la terre
Et qu'un arbre remplace
Il ressuscitera
Par cent multiplié
Pour les enfants futurs
Cherchant au cœur du fruit
Le message secret
Sur l'amande gravé
Si ce mot est amour
Qui le pourrait changer ?
La lumière que tu cherches
La lumière que tu cherches
Elle n'est pas dans l'eau vive
Qui s'écoule de tes doigts
Elle n'est pas dans la flamme
Où seul ton corps se consume
Ne la cherche pas dans la nuit
Ni dans ce qui étincelle
A la surface du jour
Ce qui crépite et brasille
Meurt et s'éteint aussitôt
L'or pourrit sous les étangs
La lune habille des ombres
La lumière que tu cherches
Elle n'est pas dans tes mains
Elle est au bout du chemin
L'araignée
L'Araignée qui chante
En tissant sa toile,
C'est une invention de poète !
Un jour pourtant viendra
Où il n'y aura plus
D'autres bruits dans le monde
Que ce chant de l'araignée
Tissant sa toile.
Aux hommes futurs
Vous qui verrez les villes bâties dans le ciel,
Les jardins aériens cernés par le silence,
N'oubliez pas les hommes de votre passé
Qui se traînaient hagards, poumons empoisonnés
Dans le tohu-bohu des vieilles cités,
Pami la foule des trottoirs dans l'air pollué.
Vous qui aurez peu à peu quitté
Les villes construites autrefois sur la terre
Les campagnes transformées en désert,
Les forêts calcinées, les mers empoisonnées,
Pour vous envolez vers l'espace habité,
Ne nous oubliez pas !
Guy Béart18
Chandernagor
Elle avait elle avait
Un Chandernagor de classe
Elle avait elle avait
Un Chandernagor râblé
Pour moi seul pour moi seul
Elle découvrait ses cachemires
Ses jardins ses beau quartiers
Enfin son Chandernagor
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Deux Yanaon de cocagne
Elle avait elle avait
Deux Yanaon ronds et frais
Et moi seul et moi seul
M'aventurais dans sa brousse
Ses vallées ses vallons
Ses collines de Yanaon
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Le Karikal difficile
Elle avait elle avait
Le Karikal mal luné
Mais la nuit j'atteignais
Son nirvana à heure fixe
Et cela en dépit
De son fichu Karikal
Pas question
Dans ces conditions
D'abandonner les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Un petit Mahé fragile
Elle avait elle avait
Un petit Mahé secret
Mais je dus à la mousson
Eteindre mes feux de Bengale
M'arracher m'arracher
Aux délices de Mahé
Pas question
Dans ces conditions
De faire long feu dans les Comptoirs de l'Inde
Elle avait elle avait
Le Pondichéry facile
Elle avait elle avait
Le Pondichéry accueillant
Aussitôt aussitôt
C'est à un nouveau touriste
Qu'elle fit voir son comptoir
Sa flore sa géographie
Pas question
Dans ces conditions
De revoir un jour les Comptoirs de l'Inde
Il n'y a plus d'après...
Maintenant que tu vis
À l'autre bout de Paris
Quand tu veux changer d'âge
Tu t'offres un long voyage
Tu viens me dire bonjour
Au coin de la rue du Four
Tu viens me visiter
À Saint-Germain-des-Prés
Il n'y a plus d'après
À Saint-Germain-des-Prés
Plus d'après-demain, plus d'après-midi
Il n'y a qu'aujourd'hui
Quand je te reverrai
À Saint-Germain-des-Prés
Ce ne sera plus toi
Ce ne sera plus moi :
Il n'y a plus d'autrefois
Tu me dis "Comme tout change ! "
Les rues te semblent étranges
Même les cafés crème
N'ont plus le goût que tu aimes
C'est que tu es une autre
Et que je suis un autre
Nous sommes étrangers
À Saint-Germain-des-Prés
A vivre au jour le jour
Le moindre des amours
Prenait dans ces ruelles
Des allures éternelles
Mais à la nuit la nuit
C'était bientôt fini
Voici l'éternité
De Saint-Germain-des-Prés
Fanny de Beauharnais19
A ta folie
Charme des Mortels & des Dieux.,
Folie, aimable enchanteresse,
Tu sais même embellir les jeux :
Le plaisir naît de ton ivresse.
Je me donne à toi pour toujours :
Je te préfère à la tendresse.
Répands la gaîté sur mes jours ;
Et j'aurai plus que la sagesse.
C'est en attendant ton retour,
Que les pauvres Amants sommeillent,
Ta raison seule endort l'Amour :
Ce font tes grelots qui l'éveillent
Aux hommes
Fier d'une fausse liberté
Sexe, qui vous croyez le maître,
Soyez au moins, digne de l'être.
Justifiez votre fierté ;
Et puis, ce sera notre affaire,
Quand vous l'aurez bien mérité,
De vous surpasser pour vous plaire
Pardonnez-moi cette candeur,
Qui peut vous paroître un outrage,
Mais qui convient à mon humeur.
Combien nos combats sont affreux !
Dans ces plaines, que Mars ravage,
Les vôtres sont moins douloureux ;
Et l'ennemi qu'il vous faut craindre,
Ne sachant, ni plaire, ni feindre,
Moins cher, est bien moins dangereux.
Savez-vous vaincre la Nature ?
Connaissez-vous tous ces tourments,
Vous, esclaves de vos penchants,
Vous, que l'impunité rassure ?
J'ai tort, je vous condamne en vain
Tous mes reproches sont des crimes :
N'avez-vous pas votre latin,
Qui vous rend des êtres sublimes ?
Oui, Messieurs ; le Sexe jaseur
Doit tout au Sexe raisonneur.
Trop heureuses, je suis sincère,
Que des demi-Dieux, tels que vous
Daignent descendre jusqu'à nous,
Et s'humaniser, pour nous plaire.
Enfin, tout adore nos fers ;
Tout suit l'instinct qui nous dirige :
Par nos grâces, par nos travers,
Si l'on veut, par notre vertige,
Nous enchaînons cet univers.
Nous lui prouvons, grâce au prestige,
Qu'en vous ébauchant avant nous,
Le Ciel, de notre honneur jaloux,
Pour la fin garda son prodige,
Et que la main du Créateur
Commença vite par la tige,
Pour donner ses soins à la fleur.
Portrait des Français
Tous vos goûts sont inconséquents :
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu'au délire :
Un rien suffit pour vous séduire
Et l'enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise ;
Vous fait-on rire ? On a tout fait !
Et vous n'aimez que par surprise.
Vous n'avez tous qu'un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Réponse à l'épître sur l'amitié des femmes
Combien nous avons de défauts !..:
Qu'une belle est infortunée !
L'amitié défend le repos :
Nous dormons, toute la journée.
Oui, je conçois votre chagrin,
Et j'approuve votre colère.
Sans doute, il faudrait, pour vous plaire,
Vous adorer dès le matin ;
Exiler de notre toilette
Le Colonel qui fait des nœuds,
L'Abbé qui rajuste une aigrette,
Tandis qu'on trèfle nos cheveux.
Monsieur, dussé-je être indiscrète,
Grace, au moins, pour ces plaisirs-là.
Nous y tenons la chose est nette :
Pour votre amitié, l'on verra.
Mais ne parlez point de vieillesse ;
Elle raisonne, et ne sent plus :
L'âme se ferme à la tendresse,
Quand les yeux s'ouvrent aux abus.
Enfin, si cette amitié rare
Du jeune âge n'est pas le prix ;
Si, par le sort le plus bizarre,
On ne l'obtient qu'en cheveux-gris ;
J'y renonce, je le déclare.
Ciel ! Préservez-nous des amis.
Gilbert Bécaud20
L'orange21
Tu as volé, as volé, as volé, as volé, as volé, as volé l'orange
Tu as volé, as volé, as volé, l'orange du marchand
Tu as volé, as volé, as volé, as volé, as volé, as volé l'orange
Tu as volé, as volé, as volé, l'orange du marchand
Vous êtes fous, c'est pas moi, je n'ai pas volé l'orange
J'ai trop peur des voleurs, j'ai pas pris l'orange du marchand
Ça ne peut être que toi
Tu es méchant et laid
Y avait comme du sang sur tes doigts
Quand l'orange coulait
Oui c'est bien toi qui l'as volée
Avec tes mains crochues
Oui c'est bien toi qui l'as volée
Y a quelqu'un qui t'a vu
Vous vous trompez
Je courais dans la montagne
Regardant tout le temps
Les étoiles dans les yeux
Vous vous trompez
Je cherchais dans la montagne
L'oiseau bleu
Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'orange
Tu as volé as volé as volé l'orange du marchand
Y avait longtemps qu'on te guettait
Avec tes dents de loup
Y avait longtemps qu'on te guettait
T'auras la corde au cou
Pour toi ce jour c'est le dernier
Tu n'es qu'un sale voleur
D'abord tu n'es qu'un étranger
Et tu portes malheur
Vous vous trompez
Je courais dans la montagne
Regardant tout le temps
Les étoiles dans les yeux
Vous vous trompez
Je cherchais dans la montagne
L'oiseau bleu.
J'ai pas volé pas volé pas volé pas volé pas volé pas volé l'orange
J'ai pas volé pas volé pas volé l'orange du marchand
Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'orange
Tu as peur. Jamais plus tu ne voleras l'orange
J'ai pas volé pas volé pas volé l'orange du marchand
Tu as volé as volé as volé l'orange du marchand
Tu la vois elle est là
La corde qui te pendra
La corde qui te pendra.
Quand il est mort le poète22
Quand il est mort le poète
Tous ses amis
Tous ses amis pleuraient
Quand il est mort le poète
Le monde entier
Le monde entier pleurait
On enterra son étoile
Dans un grand champ
Dans un grand champ de blé
Et c'est pour ça que l'on trouve
Dans ce grand champ
Dans ce grand champ des bleuets
Je reviens te chercher23
Je reviens te chercher
Je savais que tu m'attendais
Je savais que l'on ne pourrait
Se passer l'un de l'autre longtemps
Je reviens te chercher Ben tu vois, j'ai pas trop changé
Et je vois que de ton côté
Tu as bien traversé le temps
Tous les deux on s'est fait la guerre
Tous les deux on s'est pillé, volé, ruiné
Qui a gagné, qui a perdu ?
On n'en sait rien, on ne sait plus
On se retrouve les mains nues
Mais après la guerre,
Il nous reste à faire
La paix.
Je reviens te chercher
Tremblant comme un jeune marié
Mais plus riche qu'aux jours passés
De tendresse et de larmes et de temps Je reviens te chercher
J'ai l'air bête sur ce palier
Aide-moi et viens m'embrasser
Un taxi est en bas qui attend
Tous les deux on s'est fait la guerre
Tous les deux on s'est pillé, volé, ruiné
Qui a gagné, qui a perdu ?
On n'en sait rien, on ne sait plus
On se retrouve les mains nues
Mais après la guerre,
Il nous reste à faire
La paix.
Joachim du Bellay24
Heureux qui comme Ulysse
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.
Marcher d'un grave pas et d'un grave sourcil
Marcher d'un grave pas et d'un grave sourcil,
Et d'un grave sourire à chacun faire fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremêler souvent un petit Et cosi,
Et d'un son Servitor contrefaire l'honnête,
Et, comme si l'on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chacun d'un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d'une brave apparence :
Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vêtu,
Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.
Sonnet
Vu le soin ménager dont travaillé je suis,
Vu l'importun souci qui sans fin me tourmente,
Et vu tant de regrets desquels je me lamente,
Tu t'ébahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante ;
Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante :
Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.
Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage,
Ainsi le laboureur faisant son labourage,
Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l'aventurier en songeant à sa dame,
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
Esther Benisti25
La prière
J'ai vu dans l'herbe un fol enfant.
L'aube était son écharpe blanche.
Il courait joyeux, triomphant,
Jetant ses ris de branche en branche.
-- Ton nom ? dis-je au charmant moqueur,
Mes pleurs suspendus par ses charmes.
-- « L'Amour ! me dit l'enfant vainqueur,
Je suis l'Amour, donne ton cœur ! »
... J'ai préféré garder mes larmes...
J'ai vu sur le sommet du mont
Une femme presque divine.
Du laurier voilait sa poitrine,
Une étoile éclairait son front.
-- Ton nom ? criai-je à cette image.
-- « Gloire ! » dit-elle à mes douleurs.
Elle souffla sur mon visage,
Ce fut comme un suspens d'orage,
... Mais j'ai recommencé mes pleurs
Alors, dans ma pénible crise,
Je vis entre le ciel et moi
Flotter une forme indécise.
-- Ton nom ? suppliai-je avec foi...
La forme alors se fit lumière.
Mon cri n'avait pas été vain.
Elle me dit dans un mystère :
-- « Chère Âme, je suis la Prière ! »
Mes pleurs se sont séchés soudain.
Jacques Bens26
Mélancolique
Je vais donc retrouver mes anciens horizons,
Cette odeur pas perdue des vents et des maisons.
J'ai l'air d'abandonner, mais n'ayez nulle crainte :
Si je quitte Paris, c'est pour le mieux aimer.
On incline à brusquer une banale étreinte.
Mais que vaut cet orgueil qui n'est plus de saison ?
Allez donc réunir le cœur et les raisons.
La ville, en souriant, laisse sa rude empreinte :
Si je quitte Paris, c'est pour vous mieux aimer.
Vous mieux aimer, je ne pouvais y croire, mais
Je vois bien qu'aujourd'hui le présent nous emporte.
Il me faut, pour vous voir, m'éloigner quelque peu.
J'enferme mes regrets, puisque cela se peut,
Après avoir glissé ma clé sous votre porte.
Parlons clair ...
---Parlons clair : tu adoptes quoi comme système ?
Si tu préfères : tu mets quoi dans un poème ?
Ta philosophie ? Mmm ? Ton modus vivendi ?
--- Des bruits, des sons, des mots, des pieds, des vers, des phrases.
--- Oui, je sais. Mais ce n'est pas ça que je te dis.
Je parle des idées, comment dire ? Du thème,
Du ... Ou plutôt, voici : dis-moi ce que tu aimes
Dans les vers honorés, méconnus ou maudits ?
--- Les bruits, les sons, les mots. Parfois, une ou deux phrases.
Un sourire pincé, un cri, mais pas l'emphase,
Une fleur oubliée, un rire démentiel,
Une chanson, par-ci par-là, qui vient, qui jase,
Quatre regrets, mon cœur, et peut-être Pégase,
Ma jeunesse partie,
Mer,
Terre,
Soleil,
Ciel.
Ultime
Avec le dernier-né, s'achève la carrière
De cette poésie gracile et roturière
Qui tente d'animer des sonnets sans éclat.
Car je n'ai pas beaucoup de goût pour l'éloquence.
« Sans éclat », ce serait presque un apostolat,
La victoire en chantant, la trompette guerrière,
Si j'avais un petit la fibre aventurière,
Et quelques dons physiques pour le pugilat,
Sans compter un revenez-y pour l'éloquence.
Il n'en est pas question. Je n'ai pas la patience
Au temple parnassien de jouer les Samson,
Ni les bras, ni le poil, ni-ni l'impertinence.
Au demeurant, tout ça se veut sans conséquence,
Comme un vent du matin et comme une chanson.
Claude Ber27
De peine et de colère
Me voilà
je suis là et je dis me voilà me voilà pleine
de peine et de colère
je dis me voilà comme me présentant à
des orbites vides
moi ici pleine de peine et de colère
en dix ans devenue quoi devenue ?
et en même temps présente ici me voilà moi ici
pleine de peine et de colère
vieillissant sous la dictée minime de la mort
et en même temps présente
ici à la vie
me voilà moi ici pleine de peine et de colère
fermée enfermée sans oreille pour entendre
ici en silence murée emmurée dans le silence
comme en terre
murée dans peine et colère
dans l'injuste de tout sans cesse
moi ici pleine de peine et de colère
fermée enfermée avec plus d'oreille pour rien
parce que pas d'oreille nulle part pour entendre peines
et colère
les miennes et les autres murées fermées enfermées
pas d'oreille jamais pour entendre
comme il faudrait
à longs cris de peine et de colère
à très longs cris de peine et de colère
pour entendre comme on ne peut
alors moi ici murée emmurée fermée enfermée
pleine de peine et de colère
moi ici qui ai tant aimé tant célébré ici
je moi ici
moi ici je continue
Il y a des choses que non
Comment peut-on célébrer une espèce aussi nuisible que mon espèce ? Une
espèce oublieuse et avide qui se soumet aux pires de l'espèce et
anéantit les meilleurs de son espèce pour ensuite les célébrer.
Car mon espèce se rachète et achète son humanité en célébrant les
victimes de mon espèce et les tessons de lumières qui éclairent la nuit
de mon espèce servent de pardon à la cruauté de mon espèce.
Il faut être une espèce décervelée comme l'est mon espèce pour croire
qu'un dieu tout-puissant puisse absoudre ses crimes contre son espèce.
Il faut être déboussolé comme l'est mon espèce pour imaginer qu'un
quelconque infini puisse ressembler à celui qu'invente à son image la
sauvagerie de mon espèce.
Car mon espèce se sert de ses dieux pour mettre à mort les membres de
son espèce. Mon espèce peut louer le créateur de toute espèce puis au
sortir de ses prières crucifier, lapider, égorger en son nom d'autres
membres de mon espèce.
Comment croire aux dieux de mon espèce qui sont des dieux déféqués par
la cervelle détraquée de mon espèce ?
La fente d'infini qui traverse le nom de dieu dans mon espèce est
ramenée à la mesure de la porcherie de mon espèce. Et aucun dieu ne peut
ressusciter l'âme de mon espèce assassinée par mon espèce.
J'etc
J'etc dans le minime du monde à ma portée
entre l'arbre et la mousse
dans l'incertain et le déduit de nous à pattes de secondes
la fine fuite d'un rai de jour ‒ son ardoise effeuillée
la chair blanche des eucalyptus et le parfum poivré des
immortelles
entre le nu de la mort et l'étonnement du jour
(ses ciseaux et sa portion de pêche)
au tympan du temps son cri
chevilles menottées de minutes
sa prophétie indirecte au fil des lèvres
navigant loin
A nous énumérer entre pollen et planètes
dans l'alphabet polyglotte des verbes qui nous
conjuguent parmi les passereaux et les pis noires
j'etc
dans la fêlure et la forêt et encore la forêt
de notre multitude.
Ce qui reste
J'entends ceux qui restent
dont je fais partie
pourtant c'est toi qui reste à cette date où tu finis ta vie et
y demeure définitivement
alors que je continue d'avancer vers la mort et qu'il me reste
à parcourir la distance inconnue entre ta mort et la mienne
et ta mort me fait vivre à reculons allant te rejoindre
alors que tu demeures d'où je continue
et je vais vers la mort en arrière
et ce qui me reste de vie est pris entre deux morts
J'entends ceux qui restent
et je n'entends plus rien
La table
langue de bouc et de boue
mains du mort et du vif entrecroisées à la fable du poème meulé au
broyeur des molaires
dans l'arc en ciel des fontaines où se noyaient le sable rouge et le
silex des étoiles jamais résistance n'eût pour l'enfant sens de refus
mais bien plutôt d'élan allant
celui du pas du père allant entre les aiguilles de pins et de mélèzes.
Dans les gorges du Cians ou du Verdon.
Sur les versants pentus, grimpant au Pic de la Colmiane ou à la Cime de
l'Agnel.
Pêchant les truites dans les launes de la Vésubie mais évitant le saut
du cavalier où avait baigné le crâne fracassé d'un des siens
que parle pour lui le poème comme intercède un cierge dans les vasques
votives de la grotte de St Colomban
et scande le pas du poème le pas du père plus que sa parole
lui, silencieux, taiseux, de peu de mots comme des stèles
sachant l'ongle pointé de la mort et la vie si vite qu'aucun mot n'y
suffit
et en cela pareils les deux René dans le silence
à peine paroles comme une pierre au pied
Passants
Passants pensifs.
Penchés.
Le long des rues, des trottoirs, leur pas pressé sous l'averse.
Leur silhouette, une onomatopée inconnue.
Leur ombre, une écriture effacée.
Parapluies repliés sous le coude.
Poignets menottés de sacs plastique.
Leur histoire emportée par l'histoire, coques d'huîtres déblayées d'un
revers de coude.
Dans l'odeur d'iode et de bruine quelques égratignures de lointain entre
les façades.
Des lettres d'enseignes tremblées aux ressauts d'un bus.
Un vertige dans le gaspillage de l'attention.
Son accroche sans tri.
Dans l'inconséquence.
Le bouillon cérébral.
Passants vacillant sous l'orage.
Dans le gris d'une lumière chiche glissée entre leurs doigts et qui les
laisse pendus à son absence. Passants qui serrent leurs écharpes,
rabattent leurs capuches.
Multipliés de leurs doubles aux contours flous pour une moindre
solitude.
Le cou rentré entre les omoplates, genoux osseux sous le pantalon
mouillé.
Dont la connaissance de la pluie est entière dans ce coin de tissu
humide collé aux cuisses.
L'eau gèle une pincée de froid à la pointe des chaussures.
Passants.
Plantes de pieds lourdes de marches d'escalier, d'allées glissantes, de
passages cloutés, de pentes de parkings descendues en pliant les
jambes.
Mains attardées au vent.
Et l'empreinte de leurs semelles à côté de celles des moineaux.
Michel Berger28
La groupie du pianiste
Elle passe ses nuits sans dormir
À gâcher son bel avenir
La groupie du pianiste
Dieu, que cette fille a l'air triste
Amoureuse d'un égoïste
La groupie du pianiste
Elle fout toute sa vie en l'air
Et toute sa vie, c'est pas grand chose
Qu'est-ce qu'elle aurait bien pu faire
À part rêver seule dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle passe sa vie à l'attendre
Pour un mot, pour un geste tendre
La groupie du pianiste
Devant l'hôtel dans les coulisses
Elle rêve de la vie d'artiste
La groupie du pianiste
Elle le suivrait jusqu'en enfer
Et même l'enfer, c'est pas grand chose
À côté d'être seule sur terre
Et elle y pense dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle l'aime, elle l'adore
Plus que tout, elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Elle l'aime, elle l'adore
C'est fou comme elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Il a des droits sur son sourire
Elle a des droits sur ses désirs
La groupie du pianiste
Elle sait rester là, sans rien dire
Pendant que lui, joue ses délires
La groupie du pianiste
Quand le concert est terminé
Elle met ses mains sur le clavier
En rêvant qu'il va l'emmener
Passer le reste de sa vie
Tout simplement à l'écouter
Elle sait comprendre sa musique
Elle sait oublier qu'elle existe
La groupie du pianiste
Mais Dieu, que cette fille prend des risques
Amoureuse d'un égoïste
La groupie du pianiste
Elle fout toute sa vie en l'air
Et toute sa vie, c'est pas grand chose
Qu'est-ce qu'elle aurait bien pu faire
À part rêver, seule dans son lit
Le soir, entre ses draps roses
Elle l'aime, elle l'adore
Plus que tout, elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Elle l'aime, elle l'adore
C'est fou comme elle l'aime
C'est beau comme elle l'aime
Résiste
Si on t'organise une vie bien dirigée
Où tu t'oublieras vite
Si on te fait danser sur une musique sans âme
Comme un amour qu'on quitte
Si tu réalises que la vie n'est pas là
Que le matin tu te lèves
Sans savoir où tu vas
Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste
Tant de libertés pour si peu de bonheur
Est-ce que ça vaut la peine
Si on veut t'amener à renier tes erreurs
C'est pas pour ça qu'on t'aime
Si tu réalises que l'amour n'est pas là
Que le soir tu te couches
Sans aucun rêve en toi
Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste
Danse pour le début du monde
Danse pour tous ceux qui ont peur
Danse pour les milliers de cœurs
Qui ont droit au bonheur ...
Résiste {3x} Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n'est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste ...
Celui qui chante
Celui qui chante
A son histoire
A notre histoireAu fond de lui
Celui qui chante
Rejoint le ciel
Et fait bouger l'ordre éternel
Il est heureux, malheureux comme nous
Il cherche ce qu'il voudrait comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante
Retrouve la vie
Retrouve le cri
De l'enfant-Dieu
Celui qui chante
Se sent grandir
Et sent sa force
Au bout des doigts
Il se cherche des raisons comme nous
Il se pose des questions comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante
Devient si fort
Que rien au monde
Ne peut l'atteindre
Celui qui chante
A des regards
De vrai bonheur
Au fond des yeux
Il est heureux, malheureux comme nous
Il cherche ce qu'il voudrait comme nous
Mais quelque chose l'emporte au-dessus de tout
Celui qui chante
Celui qui chante (a tant d'amour)
Celui qui chante (a tant d'amis)
Celui qui chante (dans sa tête à lui)
Celui qui chante (a tant d'amour)
Celui qui chante (a tant d'amis)
Celui qui chante (dans sa tête à lui)
Christian Bobin29
Le murmure
Trop de silence, trop de crainte d'écrire le premier mot - des choses comme ça. Pour écrire un beau livre, il faut juste être au rendez-vous. Il faut simplement dire les choses directement comme elles sont. Un vrai livre doit venir à la vitesse de la lumière, avec les « mauvais soins » (rayures permises, mots idiots permis). Nous sommes loin, très loin de toute perfection d'un jardinier auquel personne ne croit.
Il faut éloigner beaucoup de choses, beaucoup, pour écrire un livre fort - je veux dire un livre qui s'envole et va non pas aux cieux qui sont purs et illisibles, mais auprès de qui en a vitalement besoin. Il faut d'abord éloigner les anges et les dieux, qui existent peut-être, qui n'existent peut-être pas. Quand je dis ceci, je sais très bien qu'ils existent mais c'est par respect d'amour que je parle ainsi : je les aime, je sais qu'ils n'aiment pas être assignés à résidence, ici, ou là. Laissons-les s'éloigner, s'ils doivent revenir ils sauront bien le faire, ce sera à leur manière - jamais à la nôtre. Je ne suis pas de ces théologiens normands qui disent « peut-être ben que oui, peut-être ben que non » - faisant de la vie une gare détruite.
Yves Bonneffoy30
Du Mouvement et de L'immobilite de Douve
Je te voyais courir sur des terrasses, Je te voyais lutter contre le vent, Le froid saignait sur tes lèvres.
II
L'été vieillissant te gerçait d'un plaisir monotone, nous méprisions
l'ivresse imparfaite de vivre.
Plutôt le lierre, disais-tu. l'attachement du lierre aux pierres de sa
nuit : présence sans issue, visage sans racine.
Dernière vitre heureuse que l'ongle solaire déchire, plutôt dans la
montagne ce village où mourir.
« Plutôt ce vent ... »
III
Il s'agissait d'un vent plus fort que nos mémoires, Stupeur des robes
et cri des rocs --- et tu passais devant
ces flammes La tète quadrillée les mains Tendues et toute En quête de la
mort sur les tambours exultants de les gestes.
C'était jour de tes seins
Et tu régnais enfin absente de ma tête.
IV
Je me réveille, il pleut. Le vent te pénètre, Douve, lande résineuse
endormie près de moi. Je suis sur une terrasse, dans un trou de la mort.
De grands chiens de feuillages tremblent.
Le bras que tu soulèves, soudain, sur une porte, m'illumine à travers
les âges. Village de braise, à chaque instant je te vois naître, Douve,
A chaque instant mourir.
V
Le bras que l'on soulève et le bras que l'on tourne Ne sont d'un même
instant que pour nos lourdes têtes, Mais rejetés ces draps de verdure et
de boue Il ne reste qu'un feu du royaume de mort.
La jambe démeublée où le grand vent pénètre Poussant devant lui des
têtes de pluie Ne vous éclairera qu'au seuil de ce royaume, Gestes de
Douve, gestes déjà plus lents, gestes noirs.
VI
Quelle pâleur te frappe, rivière souterraine, quelle artère en toi se
rompt, où l'écho retentit de ta chute ?
Ce bras que tu soulèves soudain s'ouvre, s'enflamme. Ton visage
recule. Qu
lle brunie croissante m'arrache ton regard ? Lente falaise d'ombre,
frontière de la mort.
Des bras muets t'accueillent, arbres d'une autre rive.
(...)
Jean et Jeanne
Tu demandes le nom
De cette maison basse délabrée.
C'est Jean et Jeanne en un autre pays
Quand les larges vents passent
Le seuil où rien ne chante ni paraît.
C'est Jean et Jeanne et de leurs laces grise
Le plâtre du jour tombe et je revois
La vitre des étés anciens.
Te souviens-tu ?
La plus brillante au loin, l'arche lille des ombres
Aujourd'hui, ce soir, nous ferons un feu
Dans la grande salle. Nous nous éloignerons,
Nous le laisserons vivre pour les morts
L'orangerie
Ainsi marcherons-nous sur les ruines d'un ciel immense,
Le site au loin s'accomplira
Comme un destin dans la vive lumière.
Le pays le plus beau longtemps cherché
S'étendra devant nous terre des salamandres.
Regarde, diras-tu, cette pierre :
Elle porte la présence de la mort.
Lampe secrète c'est elle qui brûle sous nos gestes,
Ainsi marchons-nous éclairés.
La Lampe, le Dormeur
I
Je ne savais dormir sans toi, je n'osais pas
Risquer sans toi les marches descendantes.
Plus tard, j'ai découvert que c'est un autre songe.
Cette terre aux chemins qui tombent dans la mort
Alors je t'ai voulue au chevet de ma fièvre
D'inexister, d'être plus noir que tant de nuit.
Et quand je parlais haut dans le monde inutile,
Je t'avais sur les voies du trop vaste sommeil.
Le dieu pressant en moi. c'étaient ces rives
Que j'éclairais de l'huile errante, et tu sauvais
Nuit après nuit mes pas du gouffre qui m'obsède.
Nuit après nuit mon aube, inachevable amour.
II
Je me penchais sur toi, vallée de tant de pierres.
J'écoutais les rumeurs de ton grave repos.
J'apercevais très bas dans l'ombre qui te couvre
Le lieu triste où blanchit l'écume du sommeil.
Je t'écoutais rêver.
O monotone et sourde.
Et parlbis par un roc invisible brisée.
Comme ta voix s'en va, ouvrant parmi ses ombres
Le gave d'une étroite attente murmurée !
Là-haut, dans les jardins de l'émail, il est vrai
Qu'un paon impie s'accroît des lumières mortelles.
Mais loi il te suffit de ma flamme qui bouge.
Tu habites la nuit d'une phrase courbée.
Qui es-tu ?Je ne sais de loi que les alarmes.
Les haies dans la voix d'un rite inachevé.
Tu partages l'obscur au sommet de la table,
Et que les mains sont nues, o seules éclairées !
III
Bouche, tu auras bu
A la saveur obscure,
A une eau ensablée,
A l'Être sans retour.
Où vont se réunir
L'eau amére, l'eau douce,
Tu auras bu où brille
L'impartageable amour.
Mais ne t'angoisse pas,
O bouche qui demandes
Plus qu'un reflet troublé,
Plus qu'une ombre de jour :
L'âme se fait d'aimer
L'écume sans réponse.[
]{.underline}La joie sauve la joie.
L'amour le non-amour.
Et le rossignol chante ...
Et le rossignol chante une fois encore
Avant que notre rêve ne nous prenne,
Il a chanté quand s'endormait Ulysse
Dans l'île où faisait halte son errance,
Et l'arrivant aussi consentit au rêve,
Ce fut comme un frisson de sa mémoire
Par tout son bras d'existence sur terre
Qu'il avait replié sous sa tête lasse.
Je pense qu'il respira d'un souffle égal
Sur la couche de son plaisir puis du repos,
Mais Vénus dans le ciel, la première étoile,
Tournait déjà sa proue, bien qu'hésitante,
Vers le haut de la mer, sous des nuées,
Puis dérivait, barque dont le rameur
Eût oublié, les yeux à d'autres lumières,
De replonger sa rame dans la nuit.
Art poétique
Je dédie ce livre à l'improbable, c'est-à-dire à ce qui est. À un esprit de veille. Aux théologies négatives. À une poésie désirée, de pluies, d'attente et de vent. A un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l'obscur, qui tienne les clartés pour nuées toujours déchirables. Qui ait souci d'une haute et impraticable clarté.
Alain Bosquet31
Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des blés qui dansent, qui dansent :
On dirait des poupées.
Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des villes vieilles, vieilles,
dont chaque pierre a une histoire ;
et des villes jeunes, jeunes,
plus jeunes que toi.
Viens en France, enfant lointain.
Tu connaîtras des garçons comme toi,
qui jouent, qui apprennent,
qui veulent être heureux.
Viens à Paris, enfant lointain.
Dans ma maison il y a de la musique,
du soleil, des gâteaux,
des livres profonds,
et au-dehors une girafe énorme
la Tour Eiffel,
que tu pourras peindre en bleu,
en mauve, en rouge,
tant que tu voudras.
Fragile éternité
Une poire, je pense, qui pourrit à vue d'œil.
Un miroir qui se brise, ou dirait par dégoût.
Un plafond qui s'effondre pour ne pas être à moi.
Une ruelle qui change de village : est-ce pour m'éviter ?
Un corps qui dit : « Il me faudrait un autre maître. »
Une âme proposant : « Restons copains mais divorçons. »
Un livre qui se sépare de ses pages, bien que je l'aie récrit dix
fois.
Ô ma fragile éternité !
Apostrophe
Et la vie intérieure de la mouche, y songes-tu, y songes-tu ?
Et la souffrance du silex, la connais-tu, la connais-tu ?
Et le remords de la cascade, t'émeut-il, t'émeut-il ?
Et les rêves sanglants de la rosée, qu'en penses-tu, qu'en penses-tu
?
Et les serments du fleuve, les tiendras-tu, les tiendras-tu ?
Et le doute là-haut de la colline que tu confonds avec la neige,
voudras-tu le combattre, voudras-tu ?
Et l'azur qui prépare son suicide, l'aideras-tu, l'aideras-tu ?
Ton malheur est si pauvre auprès de leurs malheurs !
Promesse de l'irréel
J'ai ma tristesse dans ma chair et ma joie dans les livres.
Celui-ci s'est ouvert pour que j'y trouve un droit de vivre
plus acceptable que mon dû. Je me nourris de fables
et de malentendus. Je ne sais pas si mes semblables
comprennent que mon seul bonheur est dans l'imaginaire.
Mon esprit, qui a peur, se sentira toujours prospère
dans la pénombre et l'inconnu où soudain s'organise
un monde revenu de la raison, de ses hantises,
de ses fracas. J'ai mes tourments en marge de mon être :
dans mon verbe qui ment, il m'est loisible de renaître
car je m'abstiens de décider si je meurs ou végète.
Ni vif ni décédé, découvrirais-je un exégète ?
Selon l'humeur de l'écriture, dans mon corps tout est faux,
et mon poème dure comme le pas du girafeau,
le soleil qui verdit, le gel qui brise la logique.
J'entends dans l'irréel une promesse de musique.
Daniel Boulanger32
Retouche à une maîtresse
Le chat vous ouvre la porte, le perroquet vous salue, le chien vous
lèche, le singe dispose les verres sur la
table, la femme au col fermé n'a pas desserré les lèvres et
regarde le coucou rentrer dans son horloge.
Un ange passe.
Retouche à l'humeur
Pourquoi ce malaise
devant la nappe sans tache
où le pot de cuivre et l'œuf
équilibrent leurs deux crépuscules ?
Aucune histoire ne nous est contée
et nous voulions ces nourritures.
Mais l'œuf et le pot sont dans un cadre
le cadre au Musée
et le Musée ferme le soir
en souvenir des peines du peintre.
Bourvil33
La tendresse34
On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y'en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l'histoire
Et s'en trouver bien
Mais vivre sans tendresse
Il n'en est pas question
Non, non, non, non
Il n'en est pas question
Quelle douce faiblesse
Quel joli sentiment
Ce besoin de tendresse
Qui nous vient en naissant
Vraiment, vraiment, vraiment
Le travail est nécessaire
Mais s'il faut rester
Des semaines sans rien faire
Eh bien ... on s'y fait
Mais vivre sans tendresse
Le temps vous paraît long
Long, long, long, long
Le temps vous parait long
Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l'amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L'amour ne serait rien
Non, non, non, non
L'amour ne serait rien
Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n'est plus qu'un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D'un coeur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n'irait pas plus loin
Un enfant vous embrasse
Parce qu'on le rend heureux
Tous nos chagrins s'effacent
On a les larmes aux yeux
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ...
Dans votre immense sagesse
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos coeurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l'amour
Règne l'amour
Jusqu'à la fin des jours
Un clair de lune à Maubeuge35
Je suis allé aux fraises
Je suis rev'nu d'Pontoise
J'ai filé à l'anglaise
Avec une tonkinoise
Si j'ai roulé ma bosse
Je connais l'univers
J'ai même roulé carrosse
Et j'ai roulé les R
Et je dis non, non, non, non, non
Oui je dis non, non, non, non, non, non, non, non, non
Tout ça n'vaut pas
Un clair de lune a Maubeuge
Tout ça n'vaut pas
Le doux soleil de Tourcoing (Coin-coin ! oh je vous en prie)
Tout ça n'vaut pas
Une croisière sur la Meuse
Tout ça n'vaut pas des vacances au Kremlin-Bicêtre
J'ai fait toutes les bêtises qu'on peut imaginer
J'en ai fait à ma guise et aussi à Cambrai
Je connais toutes les Mers, la Mer Rouge, la Mer Noire,
La Mer-diterranée, la Mer de Charles Trenet
Et je dis non, non, non, non, non
Oui je dis non, non, non, non, non, non, non, non, non
Tout ça n'vaut pas
Un clair de lune a Maubeuge
Tout ça n'vaut pas
Le doux soleil de Roubaix (coin-coing ! vous êtes ridicule !)
Tout ça n'vaut pas
Une croisière sur la Meuse
Tout ça n'vaut pas faire du sport au Kremlin biceps
Les p'tits païens36
Blanches rondeurs aux contours délicieux,
Les païens sont un régal pour les yeux,
Ils ont tous malgré leurs formes régulières,
Leur physionomie particulière.
Les uns lèv'nt la tête sans se gêner
Y en a qui vous regardent l'air étonnés,
D'autres pudiquement baissent le nez.
Qu'ils soient monticules ou promontoires,
Des pommes, des oranges ou des poires.
Les jolis petits païens,
C'est toute la femme,
Mais oui Madame
Je le soutiens.
Ah ! quel plaisir !
Quand nos yeux les devinent
Ah ! quel plaisir !
Quand nos doigts les lutinent,
Ils font,
Bientôt sous notre étreinte,
Des bonds
Et même des pointes
Quand on les a dans la main,
Hommes mariés ou bien célibataires,
Nous courons tous après ces globe-trotters
C'est autour de ces mappemondes si petites
Que pourtant le monde entier gravite.
Des Espérides c'est le double jardin
Les fétiches dont nous sommes les pantins
Éternels nénés et assassins.
De l'amour c'est la vivante cible,
Qui même cachés restent visibles.
Les jolis petits païens,
C'est toute la femme,
Mais oui Madame
Je le soutiens. Ah ! quel plaisir !
Quand nos yeux les devinent
Ah ! quel plaisir !
Quand nos doigts les lutinent,
Ils font,
Bientôt sous notre étreinte,
Des bonds
Et même des pointes
Quand on les a dans la main,
Mais oui Madame
C'est toute la femme
Qu'on tient.
Joe Bousquet37
Pensefable
Le ciel est un songe innocent
Qui meurt des clartés qu'il s'ajoute
Quand le soleil jaunit la route
Dont il est le dernier passant
A force de rire avec elle
L'espoir nous a pris la raison
Dans la nuit qui sort des maisons
Nos étoiles battent des ailes
La terre s'ouvre et sent le pain
Quand la mort des feuilles l'embaume
Le vent ne sait où vont les hommes
Et conte aux ailes de moulins
Que sous des iris d'azur sombre
La mort a caché les yeux noirs
Où chaque larme est le miroir
D'un monde trop lourd pour des ombres
Le Large
Ce n'est pas son nom qui le grise
Mais qu'il soit murmuré tout bas
Le secret d'un cœur qui se brise
Dans des voix qu'il ne connaît pas
Quand toute plainte lui révèle
De quoi sa peine avait pleuré
L'homme entend son cœur qui l'appelle
Dans les voix qui l'ont ignoré
Ainsi chaque étoile voit-elle
La nuit des sommets s'accomplir
En formant dans la nuit des ailes
Le bruit que quelqu'un va venir
Lui son mal est la pitié même
Ce qu'il est s'efface à son tour
Et pour lui rendre ce qu'il aime
Retourne à la pitié du jour
La plus que blanche
Nous ne sommes pas doubles, nous vivons deux vies à la fois ; et l'une est une vie en enfance, l'autre la déchéance de la vie, avec la vieillesse de l'un opprimant l'enfance de l'autre.
Elle était aussi jalouse que lui de son corps. Elle osait à peine le regarder elle-même à cause de mille égratignures qui en accentuaient la blancheur et défendaient qu'elle le montrât même à un masseur. Ceux qui vivaient sous le même toit que lui ne connaissaient que ses manières et le réputaient à la fois indifférent et coléreux, instable et vindicatif. Sa mère, qui l'aimait comme il était, rapportait que dans son enfance on l'avait surnommé l'homme-chien.
Pourquoi avait-il appelé son amie la Plus que Blanche ? Il n'a jamais voulu donner ses raisons. On ne sut jamais s'il était sensuel, ou jaloux, ou despote, ou infâme. Que veut dire la Plus que Blanche. Il était un homme si épris et aimé d'une femme si bonne qu'elle cachait sur son corps mille égratignures qui faisaient sa chair plus éclatante et bien plus secrète : on n'a jamais su s'il la préférait ainsi ou s'il prévoyait ainsi qu'elle ne se montrerait à personne. Il la voit si belle qu'il voudrait enfermer ses regards dans une cachette souterraine.
Il craint pour ses yeux la clarté du jour et il aime la Plus que Belle comme si elle était ses yeux.
L'hirondelle blanche
Il ne fait pas nuit sur la terre ; l'obscurité rôde, elle erre autour du noir. Et je sais des ténèbres si absolues que toute forme y promène une lueur et y devient le pressentiment, peut-être l'aurore d'un regard. Ces ténèbres sont en nous. Une dévorante obscurité nous habite.
Les froids du pôle sont plus près de moi que ce puant enfer où je ne pourrais pas me respirer moi-même.
Aucune sonde ne mesurera ces épaisseurs : parce que mon apparence est dans un espace et mes entrailles dans un autre ; je l'ignore parce que mes yeux, ni ma voix, ni le voir, ni l'entendre ne sont dans l'un ni l'autre.
Il fait jour ton regard exilé de ta face
Ne trouve pas tes yeux en s'entourant de toi
Mais un double miroir clos sur un autre espace
Dont l'astre le plus haut s'est éteint dans ta voix.
Sur un corps qui s'argente au croissant des marées
Le jour mûrit l'oubli d'un pôle immaculé
Et mouille à tes longs cils une étoile expirée
De l'arc-en-ciel qu'il draine aux racines des blés.
Les jours que leur odeur endort sous tes flancs roses
Se cueillent dans tes yeux qui s'ouvrent sans te voir Et leur aile de
soie enroule à ta nuit close
La terre où toute nuit n'est que l'ouvre d'un soir.
L'ombre cache un passeur d'absences embaumées
Elle perd sur tes mains le jour qui fut tes yeux
Et comme au creux d'un lis sa blancheur consumée
Abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux.
Il fait noir en moi, mais je ne suis pas cette ténèbre bien qu'assez
lourd pour y sombrer un jour.
Cette nuit est : on dirait qu'elle a fait mes yeux d'aujourd'hui et me
ferme à ce qu'ils voient. Couleurs bleutées de ce que je ne vois qu'avec
ma profondeur, rouges que m'éclaire mon sang, noir que voit mon cœur ...
Nuit du ciel, pauvre ombre éclose, tu n'es la nuit que pour mes cils.
Bien peu de cendre a fait ce bouquet de paupières
Et qui n'est cette cendre et ce monde effacé
Quand ses poings de dormeur portent toute la terre
Où l'amour ni la nuit n'ont jamais commencé.
Poème du soir
Sur une couche pâmée
L'éclair qu'efface un instant
Met sa robe de fumée
Pour suivre au large le vent
Sur des terres sans mémoire
Chaque pied a son soulier
L'aile est blanche l'aile est noire
Le jour n'est lui qu'à moitié
Sur un manège de cendres
Où l'homme n'est que ses pas
Le cœur a battu pour surprendre
Ce qu'un regard ne voit pas
C'est l'espoir qu'un monde à naître
De notre ombre a fait le noir
Et nous riant de nos fenêtres
N'ait que nos yeux pour se voir
Sous des quatrains qu'elle inspire
Aux jours qui doutent de toi
La vie a des dents pour sourire
De ce qui fut une fois.
Ils étaient trois
Le bossu qui s'étiole
Entre les couples du bal
Se dira fils de la folle
Qui s'est tuée à cheval
Cousin issu de germaines
Le brasseur de cheveux blancs
Prendra pour mère mitaine
Celle qui pleure en dormant
Pour en mourir le troisième
Se fera des yeux d'enfant
Et lui que personne n'aime
Nommera l'ombre maman
Mûrs tous les trois pour la guerre
dans un bateau de sapin
ils remontent la rivière
En se tenant par la main
Chantent les fous c'est ma fête
Tout est moins pâle sous l'eau
Sifflez les chiens alouettes
Nous sommes trois de nouveau
Georges Brassens38
La cane de Jeanne
La cane de Jeanne
Est morte au gui
L'an neuf,
Elle avait fait la veille,
Merveille,
Un œuf !
La cane de Jeanne
Est morte d'avoir fait,
Du moins on le présume,
Un rhume
Mauvais.
La cane de Jeanne
Est morte sur son œuf
Et dans son beau costume
De plumes
Tout neuf !
La cane de Jeanne
Ne laissant pas de veuf,
C'est nous autres qui eûmes
Les plumes
Et l'œuf.
Tous, toutes,
Sans doute,
Garderont longtemps le
Souvenir de la cane de Jeanne,
Morbleu !
La mauvaise réputation
Au village, sans prétention
J'ai mauvaise réputation.
Qu'je m'démène, ou qu'je reste coi
Je pass'pour un je ne sais quoi,
Je ne fais pourtant de tort à personne
En suivant mon ch'min de petit bonhomme,
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde médit de moi.
Sauf les muets, ça va de soi.
Le jour du Quatorze Juillet,
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n'écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde me montre du doigt.
Sauf les manchots, ça va de soi.
Quand j'croise un voleur malchanceux
Poursuivi par un cul-terreux,
J'lanc'la patt'et pourquoi le taire,
Le cul-terreux s'retrouv'par terre.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En laissant courir les voleurs de pommes.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le monde se rue sur moi,
Sauf les culs-d'-jatte, ça va de soi.
Pas besoin d'être Jérémie
Pour d'viner l'sort qui m'est promis,
S'ils trouv'nt une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En suivant les ch'mins qui n'mèn'nt pas à Rome.
Mais les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Non les brav's gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.
Tout le mond'viendra me voir pendu,
Sauf les aveugl's, bien entendu.
Les funérailles d'antan
Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain
De bonne grâce ils en f'saient profiter les copains
" Y a un mort à la maison, si le coeur vous en dit
Venez l'pleurer avec nous sur le coup de midi... "
Mais les vivants aujourd'hui n'sont plus si généreux
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux
C'est la raison pour laquell', depuis quelques années
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez
Mais où sont les funéraill's d'antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu'-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres
On ne les r'verra plus
Et c'est bien attristant
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans
Maintenant, les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu'au diable vauvert
Les malheureux n'ont mêm'plus le plaisir enfantin
D'voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin
L'autre semain'des salauds, à cent quarante à l'heur'
Vers un cimetièr'minable emportaient un des leurs
Quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits
Mais où sont les funéraill's d'antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu'-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres
On ne les r'verra plus
Et c'est bien attristant
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans
Plutôt qu'd'avoir des obsèqu's manquant de fioritur's
J'aim'rais mieux, tout compte fait, m'passer de sépultur'
J'aim'rais mieux mourir dans l'eau, dans le feu, n'importe où
Et même, à la grand'rigueur, ne pas mourir du tout
O, que renaisse le temps des morts bouffis d'orgueil
L'époque des m'as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil
Où, quitte à tout dépenser jusqu'au dernier écu
Les gens avaient à coeur d'mourir plus haut qu'leur cul
Les gens avaient à coeur de mourir plus haut que leur cul
Jacques Brel39
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà,
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas (4)
Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas (4)
Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas (4)
On a vu souvent
Rejaillir le feu
de l´ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril,
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas (4)
Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
mais,
Ne me quitte pas (4)
Le plat pays
Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague,
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues,
Et de vagues rochers que les marées dépassent,
Et qui ont à jamais le coeur à marée basse.
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent d'ouest écoutez le tenir
Le plat pays qui est le mien.
Avec des cathédrales pour uniques montagnes,
Et de noirs clochers comme mats de cocagne
Ou des diables en pierres décrochent les nuages,
Avec le fil des jours pour unique voyage,
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir,
Avec le vent de l'est écoutez le vouloir,
Le plat pays qui est le mien.
Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu,
Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité
Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu,
Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner.
Avec le vent du nord qui vient s'écarteler,
Avec le vent du nord écoutez le craquer,
Le plat pays qui est le mien.
Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut,
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot,
Quand les fils de Novembre nous reviennent en Mai,
Quand la plaine est fumante et tremble sous Juillet,
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé,
Quand le vent est sud écoutez le chanter,
Le plat pays qui est le mien.
Les bourgeois
Le coeur bien au chaud,
Les yeux dans la bière
Chez la grosse A-drienne de Mon-ta-lant
A-vec l'a-mi Jo-jo
Et a-vec l'a-mi Pierre
On al-lait boire nos vingt ans
Jo-jo se pre-nait pour Vol-tai-re
Et Pier-re pour Ca-sa-no-va
Et moi, qui é-tais le plus fier
Moi je me pre-nais pour moi
Et quand vers mi-nuit, pas-saient les no-taires
Qui sor-taient de l'Hô-tel "Des Trois Fai-sans "
On leur mon-trait notr'cul et non bonn's ma-nières
En leur chan-tant :
Ref Les bour-geois c'est comm'les co-chons
Plus ça de-vient vieux, plus ça de-vient bête,
Les bour-geois c'est comme les co-chons
Plus ça de-vient vieux plus ça de-vient ...
Le coeur bien-au chaud,
Les yeux dans la bière
Chez la grosse A-drienne de Mon-ta-lant
A-vec l'a-mi Jo-jo
Et a-vec l'a-mi Pierre
On al-lait brû-ler nos vingt ans
Vol-tair'dan-sait comme un vi-cai-re
Et Ca-sa-no-va n'o-sait pas
Et moi, qui é-tais le plus fier
Moi, je me pre-nais pour moi
Et quand vers mi-nuit pas-saient les no-taires
Qui sor-taient de l'Hôtel "Des Trois Fai-sans "
On leur mon-trait notr'cul et nos bonn's ma-nières
En leur chantant :
Ref
Le coeur au re-pos,
Les yeux bien sur terre
Au bar de l'Hô-tel "Des Trois Fai-sans "
A-vec Maî-tre Jo-jo,
Et a-vec Maî-tre Pierre
En-tre no-taires on pass'le temps
Jo-jo par-le de Vol-tai-re
Et Pier-re de Ca-sa-no-va
Et moi, qui suis res-té le plus fier
Moi, je parle en-core de moi
Et c'est en sor-tant,
Mon-sieur l'Com-mis-saire
Que tous les soirs de chez la Mon-ta-lant,
De jeu-nes "peigne-cul " nous mon-trent leur der-rière
En leur chan-tant :
André Breton40
L'union libre
Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de
dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de
Champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clefs aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre
André Breton et Philippe Soupault
Les champs magnétiques
Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille.
Quelquefois, le vent nous entoure de ses grandes mains froides et nous attache aux arbres découpés par le soleil. Tous, nous rions, nous chantons, mais personne ne sent plus son coeur battre. La fièvre nous abandonne.
Les gares merveilleuses ne nous abritent plus jamais : les longs couloirs nous effraient. Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n'y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester. Il faut donc étouffer encore pour vivre ces minutes plates, ces siècles en lambeaux. Nous aimions autrefois les soleils de fin d'année, les plaines étroites où nos regards coulaient comme ces fleuves impétueux de notre enfance. Il n'y a plus que des reflets dans ces bois repeuplés d'animaux absurdes, de plantes connues.
Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n'y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester. Nous touchons du doigt ces étoiles tendres qui peuplaient nos rêves. Là-bas, on nous a dit qu'il y avait des vallées prodigieuses : chevauchées perdues pour toujours dans ce Far West aussi ennuyeux qu'un musée.
Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des lacs, des marais fertiles ; leurs ailes écartent les nuages trop langoureux. Il ne nous est même plus permis de nous asseoir : immédiatement, des rires s'élèvent et il nous faut crier bien haut tous nos péchés.
Un jour dont on ne sait plus la couleur, nous avons découvert des murs tranquilles et plus forts que les monuments. Nous étions là et nos yeux agrandis laissaient échapper des larmes joyeuses. Nous disions : « Les planètes et les étoiles de première grandeur ne nous sont pas comparables. Quelle est donc cette puissance plus terrible que l'air ? Belles nuits d'août, adorables crépuscules marins, nous nous moquons de vous ! L'eau de Javel et les lignes de nos mains, dirigeront le monde. Chimie mentale de nos projets, vous êtes plus forte que ces cris d'agonie et que les voix enrouées des usines ! » Chaque chose est à sa place, et personne ne peut plus parler : chaque sens se paralysait et des aveugles étaient plus dignes que nous.Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main, nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le cœur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets d'eaux qui rejoignaient les autres nuits.
Il n'y avait plus que la mort ingrate qui nous respectait.
Chaque chose est à sa place, et personne ne peut plus parler : chaque sens se paralysait et des aveugles étaient plus dignes que nous.
On nous a fait visiter des manufactures de rêves à bon marché et les magasins remplis de drames obscurs. C'était un cinéma magnifique où les rôles étaient tenus par d'anciens amis. Nous les perdions de vue et nous allions les retrouver toujours à cette même place. Ils nous donnaient des friandises pourries et nous leur racontions nos bonheurs ébauchés. Leurs yeux fixés sur nous, ils parlaient : peut-on vraiment se souvenir de ces paroles ignobles, de leurs chants endormis ?
Nous leur avons donné notre cœur qui n'était qu'une chanson pâle.
Aristide Bruant41
À la Bastoche
Il était né près du canal,
Par là ... dans l'quartier d'l'Arsenal,
Sa maman, qu'avait pas d'mari,
L'appelait son petit Henri ...
Mais on l'appelait la Filoche,
À la Bastoche.
I'n'faisait pas sa société
Du géni'de la liberté,
I'n'était pas républicain,
Il était l'ami du Rouquin
Et le p'tit homme à la Méloche,
À la Bastoche.
À c'tte époqu'-là, c'était l'bon temps :
La Méloche avait dix-huit ans,
Et la Filoche était rupin :
Il allait des fois, en sapin,
Il avait du jonc dans sa poche,
À la Bastoche.
Mais ça peut pas durer toujours,
Après la saison des amours
C'est la mistoufe et, ben souvent,
Faut s'les caler avec du vent ...
Filer la comète et la cloche
À la Bastoche.
Un soir qu'i'n'avait pas mangé,
Qu'i'rôdait comme un enragé ;
Il a, pour barboter l'quibus
D'un conducteur des Omnibus,
Crevé la panse et la sacoche,
À la Bastoche.
Et sur la bascule à Charlot,
Il a payé sans dire un mot :
À la Roquette un beau matin,
Il a fait voir, à ceux d'Pantin,
Comment savait mourir un broche
De la Bastoche !
Il était né près du canal,
Par là ... dans l'quartier d'l'Arsenal,
Sa maman, qu'avait pas d'mari,
L'appelait son petit Henri ...
Mais on l'appelait la Filoche,
À la Bastoche.
Le Chant des Canuts
Pour chanter Veni Creator
Il faut avoir chasuble d'or4.
Pour chanter Veni Creator
Il faut avoir chasuble d'or4.
Nous en tissons pour vous, grands de l'Église,
Et nous, pauvres canuts, n'avons pas de chemise.
C'est nous les canuts,
Nous sommes tout nus.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir5.
Nous en tissons pour vous, grands de la terre,
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre.
C'est nous les canuts,
Nous allons tout nus.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde
Car on entend déjà la tempête qui gronde.
C'est nous les canuts,
Nous sommes tout nus.
Le Chat Noir
La lune était sereine[
]{.underline}Quand sur le boulevard,
Je vis poindre Sosthène
Qui me dit : Cher Oscar !
D'ou viens-tu, vieille branche ?
Moi, je lui répondis :
C'est aujourd'hui dimanche,
Et c'est demain lundi ...
Refrain
Je cherche fortune,
Autour du Chat Noir,
Au clair de la lune,
À Montmartre !
Je cherche fortune ;
Autour du Chat Noir,
Au clair de la lune,
À Montmartre, le soir.
La lune était moins claire,
Lorsque je rencontrai
Mademoiselle Claire
À qui je murmurai :
Comment vas-tu, la belle ?
-- Et Vous ? -- Très bien, merci.
-- À propos, me dit-elle,
Que cherchez-vous, ici ?
La lune était plus sombre,
En haut les chats braillaient,
Quand j'aperçus, dans l'ombre,
Deux grands yeux qui brillaient.
Une voix de rogomme
Me cria : Nom d'un chien !
Je vous y prends, jeune homme,
Que faites-vous ? -- Moi ... rien ...
La lune était obscure,
Quand on me transborda
Dans une préfecture,
Où l'on me demanda :
Êtes-vous journaliste,
Peintre, sculpteur, rentier,
Poète ou pianiste ? ...
Quel est votre métier ?
Nini Peau d'Chien
Quand elle était p'tite
Le soir elle allait
A Saint'-Marguerite
Où qu'a s'dessalait :
Maint'nant qu'elle est grande,
Ell'marche le soir
Avec ceux d'la bande
À Richard-Lenoir
Refrain :
À la Bastille
On aime bien
Nini-Peau-d'chien :
Elle est si bonne et si gentille !
On aime bien
Nini-Peau-d'chien,
À la Bastille
Elle a la peau douce,
Aux taches de son,
À l'odeur de rousse
Qui donne un frisson,
Et de sa prunelle,
Aux tons vert-de-gris,L'amour étincelle
Dans ses yeux d'souris.
Quand le soleil brille
Dans ses cheveux roux,
L'génie d'la Bastille
Lui fait les yeux doux,
Et quand à s'promène,
Du bout d'l'Arsenal
Tout l'quartier s'amène
Au coin du Canal.
Mais celui qu'elle aime,
Qu'elle a dans la peau,
C'est Bibi-la-Crème,
Parc'qu'il est costaud,
Parc'que c'est un homme
Qui n'a pas l'foie blanc,
Aussi faut voir comme
Nini l'a dans l'sang !
Berthe Burko-Falcman42
Confrérie
Ne suis née ni de la rose
Et ni du lilas
Et la cigogne n'y est pour rien.
Moi je suis née dans un livre.
Mais un jour il faudra bien finir
Et finir le livre.
Alors s'effondreront sur ma tête
Et les briques et les planches
Des bibliothèques.
Un linceul de pages
Un cercueil de mots.
Dans le pays de mon père
Pour désigner les gens de ma sorte
Par mépris on dit
Ce sont gens du Livre.
Dans le pays où je vis
-- choisi par mon père --
On parle plutôt
Des gens du voyage.
D'autres gens.
Le même mépris.
Il y eut un temps
Où gens du Voyage
Comme gens du Livre
Dépouillés de leur vie se muèrent
Tous en un même nuage.
Vint un autre temps.
Et chacun est retourné
À son Livre
À son long Voyage.
Claude de Burine43
Sous la lumière bleue
Sous la lumière bleue de l'enfance,
Là où le parquet ciré
Sent le miel et le bleuet
Où l'œillet blanc garde son goût
De vanille et de poivre,
Tu avais la voix
Qui lançait les trains, les navires,
Faisait glisser la barque,
Les péniches au ventre noir
Comme l'exil,
Filer les canards gris
Quand les roseaux étaient des couteaux de nacre
Entre les mains du gel.
Quand venait la nuit
Ta voix allumait les feux des bateaux
Qui vont vers les îles
Et tu partais,
Me laissais les yeux vides de l'absence
Il disait ...
Il disait Qu'il avait besoin D'une présence
Plus silencieuse qu'une lampe
Qu'il attendait debout
Dans la prairie des larmes
Vêtu de la dépouille d'un chêne
Car il était l'envoyé des rois
Il disait Que rien n'était digne
Qu'il lui fallait entrer Dans la démence
Qu'à la fin Il ne pouvait être Le regard
Le temps du silence
Qu'il lui fallait La main de l'aube
Contre le front glacé des vitres
Pour que se fanent les adieux.
Il n'avait qu'à toucher de la main
Toucher de sa main de printemps
Les paupières fragiles des sources
Pour que s'ouvre La terre promise des cils
Où l'ombre est bleue
Sur la terre On se serait couché,
Avec ses mains Sur sa bouche
On se serait couché
Il était La voix qui parlait des fontaines
Du rendez-vous manqué
Avec la nappe blanche
Il était le temps d'avoir quinze ans
De se perdre
Quand éclaterait le pas de l'Intendant.
Toute cette histoire...
Toute cette histoire au fond, qui prend fin, qui prend date sans nous
concerner ;
Les grands sapins qui furent neige, ce que l'on peut nommer, je crois,
d'émotion blanche, et qui ne s'achevait que dans le soir.
Toi, tu étais fait de soleil, tu étais fait de miel et d'enfance.
Est-ce que cela s'avoue, est-ce que cela se compte : les pas qui
tremblent,
le regret, le silence et puis le désespoir ; dans un crépuscule qui
n'en finissait pas de t'attendre ?
Et Pouvait-on parler de musique quand la fête aux gants rouges s'était
tellement ouverte sur ton épaule ?
À moins d'être la pierre, sommes-nous jamais assez vêtus pour l'ombre
!
Journal du garde
Ce matin, la voie est ouverte.
Le corbeau lit l'horoscope sur le champ étalé que traverse parfois la
perdrix avec ses bottes grises, où plonge l'épervier comme dans une mer
sombre.
Je suis là.
Je prends des notes.
Je fais des phrases.
Je tresse le poème
Noces et banquets.
Je reste l'ancien garçon d'honneur.
L'été a fermé.
Y a-t-il des étés sans fleurs, sans arbres, l'herbe parfumée d'acides
? Étés, poches vides ?
Je balance des choses.
Je répète celles que je disais quand je sentais aussi bon que le pin,
que la femme nue donnait son ventre de magnolia.
J'ai les doigts de l'Automne, rouges un peu et jaunes de vin, de
tabac.
Je n'attends plus les fêtes.
Elles se font sans moi dans les pierres mortes des villes.
Je ne tourne plus la roue verte de la chance.
Ma chance, je la porte sur moi : les jeunes cailloux de la rivière, des
marrons secs, un sou percé, trouvé dans une maison défaite.
Je vais rencontrer, caresser les dahlias aussi fidèles que les chiens de
la chasse.
Les premiers jours de Novembre sonneront juste, cette année.
Michel Butor44
Feu de Cartes
La dame offre au valet
sa rose de braise
Quelle imprudence !
l'oeil du roi crépite
sa barbe s'enflamme
Aux âtres du palais
piques en tison
charbons de coeur
carreaux mordorés
trèfles sous la cendre
Grille
Derrière les barreaux
on entrevoit
une figure en attente
Une jeune fille
un écolier
un prisonnier
Subrepticement
à la nuit tombante
lui faire passer
Une lettre
une plume de geai
la clef des champs
Une Bouchée de Texte
Juste de quoi
exciter l'oeil
les narines de l'oeil
ses papilles
et celles des doigts
une flânerie
pour neurones
puis replier
délicatement
et réinsérer
dans son emballage
pour en faire profiter
l'amateur suivant
car c'est une douceur
que l'utilisation
ne diminue pas
René Guy Cadou45
Les visages de solitude
Un seul jour suffirait une belle journée
Facile à vivre avec de grands yeux étonnés
Paissant tranquillement dans les fossés du ciel
Un seul grand jour de vérité avant la chute
Mais moi multiple moi blessé moi partagé
Entre toutes ces nuits venues à ma rencontre
Vivrai-je assez longtemps pour vous aimer enfin
Vous qui me tourmentez visages de moi-même ?
Il en est un au clair regard épouvanté
Qui tourne sans répit dans la fumée des chambres
Et se pose parfois sur un miroir éteint
D'autres que j'ai usés dans des salles d'attente
Alors que tous les trains étaient déjà passés
D'autres encor mais parlerai-je des coupables
Du beau visage aventurier qui se cachait
Dans les plis d'un menton d'enfant et d'un sourire ?
Visages de ma solitude je vous vois
Et c'est toujours ainsi que je vous ai voulus
Penchés toujours penchés sur l'ombre et regardant
Tout au fond de la vie cet homme qui remue
Accueillez-moi du moins comme on accueille un pauvre.
Aller simple
Ce sera comme un arrêt brutal du train
Au beau milieu de la campagne un jour d'été
Des jeunes filles dans le wagon crieront
Des femmes éveilleront en hâte les enfants
La carte jouée restera tournée sur le journal
Et puis le train repartira
Et le souvenir de cet arrêt s'effacera
Dans la mémoire de chacun
Mais ce soir-là
Ce sera comme un arrêt brutal du train
Dans la petite chambre qui n'est pas encore située
Derrière la lampe qui est une colonne de fumée
Et peut-être aussi dans le parage de ces mains
Qui ne sont pas déshabituées de ma présence
Rien ne subsistera du voyageur
Dans le filet troué des ultimes voyages
Pas la moindre allusionPas le moindre bagage
Le vent de la déroute aura tout emporté.
La nuit ! La nuit surtout...
La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel ?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne ? Je veux fuir ! Où l'écoutille ?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille
Louis Calaferte46
Prière pour quand je mourrai
Voudrais qu'on m'enfougère,
qu'on m'envente, qu'on m'enrose,
qu'on m'encoquelicotte, qu'on m'enféminise,
qu'on m'endoucisse, qu'on m'enciélise....
Voudrais pas qu'on m'enterre.
Pendant que j'allumais ...
Pendant que j'allumais une autre cigarette
Tu as quitté tes bas
Assise au bord du lit et maintenant tu n'oses pas dans cette chambre où
nous n'avons jamais dormi Lever les yeux sur moi
C'est soudain comme si le temps meurt ou s'arrête
Un long alinéa
Je m'approche du lit et viens te prendre entre mes bras dans cette
douceur triste et qui nous engourdit
J'ai aussi peur que toi
Il y a au-dehors des rumeurs vagabondes
Nous ne nous en irons que pour un autre monde
À Londres c'est l'automne il est presque minuit
C'est vrai qu'il pleut à Londres et que les ponts s'ennuient
Le ciel mourant et hypocondre aux nuages noués de suie
À Londres il pleut à Londres paillettes de la pluie
On voyait la ville se fondre comme irréelle comme enfuie
(...) et d'autres ombres magiciennes
Mais pour autant qu'il m'en souvienne le blanc le jade et le vert
pomme je ne voyais que toi en somme
Qui réellement me surprennes
lundi mardi ou mercredi
et tous les jours de la semaine
Récompense
Si vous êtes raisonnables toute la semaine
Si vous faites bien vos devoirs
Si vous apprenez bien vos leçons
Si vous ne vous battez pas avec vos camarades
Si vous ne tirez pas la queue du chien
Si vous mangez bien votre soupe
Si vous ne faites pas crier votre grand-mère
Si vous vous lavez les mains avant de vous mettre à table
Si vous vous brossez bien les dents
Si vous allez vous coucher sans pleurer
Si vous faites votre prière tout seuls
Si vous êtes bien sages avec maman
Dimanche on ira voir papa à l'asile...
Soyez popo
Soyez popo Soyez poli Soyez Polack Politique ou polythéiste Polyglotte
ou polyvalent
Soyez popo Soyez pochard
Soyez popo Soyez podagre Polisson ou Polichinelle Polygame ou du populo
Soyez popo Soyez peau d'âne
Mais surtout ne soyez pas poète
C'est un poète qui vous le dit...
Les demoiselles blanches
Les demoiselles blanches
avec des rubans bleus
J'aime les arbres bleus
j'aime les âmes blanches
les têtes qui se penchent
noyées dans les cheveux
Un et un qui font deux
les matins des dimanches
les demoiselles blanches
avec des rubans bleus
La morsure du feu
à l'écorce des branches
le ciel de nos nuits blanches
et la mort peu à peu
Bertrand Cantat47
Amor fati
J'ai vu un jour une danseuse abolir le malheur
Avant d'anéantir la pesanteur
Un flamenco craché à la face du soleil
Un peu comme Apollo filant droit vers le ciel
Ce qu'on sait de tout ça ? Rien Mais j'ai retenu un lien
Enlace tout
Embrasse tout
Accueille tout
Reçois tout
Donne tout par dessus tout
Deviens pénombre où je me cache
Et dans le secret d'automne sans fin se glisse
Un infini amour
Au bout d'un éternel retour
Ref -Ce qui est est
Ce qui est est
Ce qui est est
Ce qui est est
Amor fati amor
Amor fati amor
Amor fati amor
Ce qui est est
De toutes façons maintenant y'a plus l'choix tu l'sais bien
Rien à gagner rien à perdre ce qui est est
Tout l'espace est ouvert
Tout le champs des possibles
Autant d'flèches que de cibles
Maintenant monte la sève le chant qui nous honore
Se répand la joie et la lumière d'or
Flambe la flamme oh sésame ouvre toi
Mais y'a bien pire voleur qu'Ali Baba
Terminus tout l'mond descend, comme rester décent ?
C'est des mille et des cents dérobés aux pauvres gens
Eux qui coulent et sombrent au loin
Ref
J'te jure faut qu'on s'accroche
La vie c'est parfois moche
Tu me dis que t'en peux plus
Que t'as bien trop reçu
De coups de canif Et dans les manifs
C'est pas ton kiffe,
La place du calife
Que tu veux partir au loin
Que tu veux tout envoyer promener
T'as raison faut s'ballader
Mais y'a pas d'paradis
Y'a mieux qu'ça
Aimer même un enfer
Apprécier jusqu'u bout
Même la pilule amère
Ref
On pourrait prendre à bras le corps le destin
Envisager la vie comme un festin
Apprivoiser le cuir comme Iniesta
De l'aube au crépuscule une fiesta
Le trajet, le voyage
Le voyage outragé
Trajectoire de l'orage
Le destin humilié
Cent fois tomber à terre cent fois se relever
Et si tu l'aimes la poussière, tu vas te régaler
Bambam ton coeur explose
Et si tu l'oses ramène ta prose
Augmente la dose
C'est sur ils aimeront pas
Ils diront qu't'as pas l'droit
Chaque fois chaque chaque chaque chaque fois
Ref
Et toi qu'est-ce quee tu sais d'ma vie ?
Qu'est-ce que tu sais d'ma peine ?
Tu paroles, tu causes
Tu parades, tu gloses
Mais t'as mauvaise haleine
On dirait Sue Hélène
Tu fais semblant d'savoir
Tu racontes des histoires
Bouffon, charlot Recrache comme un robot
Les conneries pré-mâchées
La soupe qu'on a jetée dans ton écuelle d'esclave
Et regarde toi maintenant tu baves
A c'que j'sais tu veux m'faire la misère
Et ça date pas d'hier
Ok j'me rends
J'me prends
Ton doigt pointé sur moi
Chaque fois que je trouve mon souffle
Ref
C'est l'heure daller voler le feu
Le fixer dans les yeux
Moi je dirais qu'ça urge
Les moutons de Panurge
Sont en phase de gagner la partie de poker du siècle
Alors Shazam
Pas des super-héros
Mais pas des statistiques
C'est pas des numéros
On sait qu'on est unique
Chacun seul dans la toile
On est relié à tous
A la terre des entrailles
Au cosmos, aux étoiles.
Thomas Cantens48
L'enfant et la chaise
L'enfant se tord sur sa chaise incongrue, son corps hésite
A l'air chaud les broussailles piquantes
aux nuits sans toit les matelas par terre
Aux journées sans murs un monde sans chaise
La chaise quelle bêtise, c'est l'outil de ceux qui n'ont pas d'outils.
C'est le bois qui ne pique pas les fesses c'est plat une chaise et si
loin du sol
La chaise trépigne au centre et l'interrogatoire continue et les adultes
de plus en plus loin
La salle s'expand à l'infini des larmes qui baignent les hommes autour
de l'enfant
Cette chaise maudite liberté surveillée aux quatre pattes de fer
L'enfant n'est pas un enfant des chaises il a tué
Quatre hommes, quatre trous, quatre corps de soldats dans la forêt
là-bas
A neuf ans ou dix c'est beaucoup. Vengeance, ses amis enfants sont
morts
Lui, vengeance, est vivant
vengeance, la chaise bascule Le corps ne tombe pas
il est là, vengeance, sur une chaise d'adulte.
Francis Carco49
Adieu
Si l'humble cabaret, noirci
Par la pluie et le vent d'automne,
M'accueille, tu n'es plus ici...
Je souffre et l'amour m'abandonne
Je souffre affreusement.
Le jour
Où tu partis, j'appris à rire.
J'ai depuis pleuré, sans amour,
Et vécu tristement ma vie.
Au moins, garde le souvenir,
Garde mon cœur, berce ma peine !
Chéris cette tendresse ancienne
Qui voulut, blessée, en finir.
Je rirai contre une autre épaule,
D'autres baisers me suffiront.
Je les marquerai de mes dents.
Mais tu resteras la plus belle ...
Il Pleut
Il pleut c'est merveilleux.
Je t'aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous même
Par ce temps d'arrière saison.
Il pleut - les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus.
Et les remorqueurs sur la
Seine
Font un bruit ... qu'on ne s'entend plus !
C'est merveilleux : il pleut.
J'écoute
la pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte ...
Et tu me souris tendrement.
Je t'aime.
Oh ! ce bruit d'eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l'heure :
On dirait qu'il pleut dans tes yeux.
Prière
Une pauvre cloche fêlée
Tinte faux dans le matin clair,
Et cette pauvre cloche a l'air
D'être, mon Dieu, si désolée !...
Vous entendez comme elle bat,
Vous comprenez comme elle est triste.
Mais, mon Dieu, vous ne voulez pas
Arrêter l'élan qui persiste !
Longtemps, longtemps !... Le vent têtu
Faisait grincer dans les persiennes
Les lianes molles que retiennent
Des fils de fer noirs et tordus...
Maurice Carême50
Le jeu de cartes
Quel étrange jeu de cartes !
Les rois n'aiment pas les reines,
Les valets veulent combattre,
Et les dix n'ont pas de veine.
Les piques, plus pacifiques,
Se comprennent assez bien ;
Ils adorent la musique
Et vivent en bohémiens.
Les trèfles sont si distraits
Qu'ils tombent sur les carreaux.
Quand un cinq rencontre un sept, Ils se traitent de nigauds.
Quel étrange jeu de cartes !
Le diable même en a peur
Car il s'est brûlé la patte
En retournant l'as de cœur.
Simple vie
C'est du soir en fruit,
De la nuit en grappe
Et le pain qui luit
Au clair de la nappe.
C'est la bonne lampe
Qui met, sur les fronts
Rapprochés en rond
Sa joie de décembre.
C'est la vie très simple
Qui mange en sabots,
C'est la vie des humbles :
Sourire et repos.
L'Homme
L'homme et l'oiseau se regardèrent.
-- Pourquoi chantes-tu ? lui dit l'homme.
-- Si, je le savais, dit l'oiseau,
Je ne chanterais plus peut-être.
L'homme et le chevreuil se croisèrent.
-- Pourquoi joue-tu ? demanda l'homme
-- Si je le savais, dit la bête,
Est-ce que je jouerais encore ?
L'homme et l'enfant se rencontrèrent.
-- Pourquoi ries-tu ainsi ? dit l'homme
-- Si je le savais, dit l'enfant,
Est-ce que je rirais encore ?
Et l'homme s'en alla, pensif.
Il passa près du cimetière.
-- Pourquoi penses-tu ? dit un if qui poussait dru dans la lumière.
Et, pas plus que l'oiseau dans l'ombre,
Que le chevreuil de la clairière
Ou que l'enfant riant dans l'air,
L'homme ne put rien lui répondre.
On dansa la ronde
On dansa la ronde.
Jean se mit à rire
En voyant son ombre
Aller et venir.
On chanta Ma blonde,
Luc se mit à rire.
Aucune en la ronde
N'était vraiment blonde.
La ronde cessa.
Et fini de rire.
On se dispersa
En attendant pire.
On allait grandir.
Et adieu les rondes !
On allait souffrir
Comme tous au monde.
Blaise Cendrars51
Les Pâques à New York
Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.
Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or
Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.
À l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
D travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.
A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour
Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet
Dans la chambre à côté, un être triste et muet
Attend derrière la porte, attend que je l'appelle !
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, --- c'est l'Éternel
Je ne Vous ai pas connu alors, --- ni maintenant.
Je n'ai jamais prié quand j'étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix :;
Mon âme est une veuve en noir, --- c'est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l'a peinte Carrière.
Je connais unis les Christs qui pendent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l'esprit fébrile.
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d'étincelles.
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,
D'étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.
Votre sang recueilli, elles ne l'ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cuL
Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.
C'est à cette heure-ci, c'est vers la neuvième heure,
Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Cœur.
Je suis assis an bord de l'océan
Et je me remémore un cantique allemand,.
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J'ai vu la même Face, au mut, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-WIadislasz,
Elle est bossuée d'or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c'est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.
C'est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n'ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber lé masque d'angoisse qui m'étreint
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N'y lèchent pas l'écume d'un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme i des chiens.
C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils t'ont fait ton Procès ;
Mais je t'assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai, ce soir, marchandé un microscope.
Hélas ! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques !
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,
Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les es, et dans le rhum
Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des receleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous a la Potence,
Je sais que vous daienez sourire i leur malchance.
Seigneur, l'un voudrait une corde avec un nœud an bout,
Mais ça n'est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l'opium pour qu'il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l'orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l'éternité.
Seigneur, faites-leur l'aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l'aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l'on vit derrière, personne ne l'a dit
La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.
Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d'une poignée de méfaits.
L'Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s'est coagulé le Sang de votre mort
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J'ai peur des grands pans d'ombre que les maisons projettent.
J'ai peur.Quelqu'un me suit. Je n'ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J'ai peur. J'ai le vertige. Et je m'arrête exprès.
Un effroyable drôle m'a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.
Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le Mal s'est fait une béquille de votre Croix.
Je descends les mauvaises marches d'un café
Et me voici assis ; devant un verre de thé.
Je suis chez des Chinois ; qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.
La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.
Ho-Kousaï apeint les cents aspects d'une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois ?
Cette dernière idée, Seigneur, m'a d'abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.
Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d'Occident.
Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,
On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,
D'immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,
On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.
Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l'infamie,
Car il n'y a pas de plus cruelle posture.
Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.
Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je me suis étendu sur un banc contre le mur.
J'aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église ;
Mais il n'y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.
Je pense aux cloches tues : --- où sont les cloches anciennes ?
Où sont les litanies et les douces antiennes ?
Où sont les longs offices et où les beaux cantiques ?
Où sont les liturgies et les musiques ?
Où sont tes fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains ?
Où l'aube blanche, l'amict des Saintes et des Saints ?
La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.
L'aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.
C'est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l'on voit trembloter en rouge sur du noir.
La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.
Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.
Des reflets insolites palpitent sur les vitres...
J'ai peur, --- et je suis triste,Seigneur, d'être si triste.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
--- La lumière frissonner, humble dans le matin.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
--- Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ? »
--- L'augure du printemps tressaillir dans mon sein.
Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.
Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.
Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.
Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne...
Ma chambre est nue comme un tombeau...
Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...
Mon lit est froid comme un cercueil...
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...
Cent mille toupies tournoient devant mes yeux...
Non, cent mille femmes...Non, cent mille violoncelles...
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...
Je ne pense plus à Vous.Je ne pense plus à Vous.
Alain Chamfort52
Le temps qui court53
Et finalement, après quelques années
Les hommes ont remplacé tes poupées
Et les glaïeuls posés dans ta chambre
Remplacent aujourd'hui les fleurs des cham
Et c'est le temps qui court, court
Qui nous rend sérieux
La vie nous a rendu, plus orgueilleux
Parce que le temps qui court, court
Change les plaisirs
Et que le manque d'amour, nous fait vieillir
À l'heure qu'il est, mes voitures de plastique
Sont devenues vraies depuis longtemps
Et finalement, les affaires et l'argent
Ont remplacé mes jouets d'avant
Parce que le temps qui court, court, oh, court
(Oh) change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous fait vieillir
Et toujours le temps qui court
Qui court, oh, le temps change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Et toujours le temps qui court, qui court
Oh, le temps qui court change les plaisirs
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Et toujours le temps qui court, le temps
Le temps qui court change les plaisirs, (oh)
Et que le manque d'amour nous a fait vieillir
Manureva54
Manu Manureva
Où es-tu Manu Manureva ?
Bateau fantôme, toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arrivas
Là-bas (là-bas)
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue Manureva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais, jamais tu n'arrivas
Là-bas (là-bas)
As-tu abordé les côtes de Jamaïca ?
Oh, héroïque Manureva
Es-tu sur les récifs de Santiago de Cuba ?
Où es-tu Manureva ?
Dans les glaces de l'Alaska ?
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue Manureva
Bateau fantôme, toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arrivas
Là-bas (là-bas)
Tu es parti, oh Manureva
À la dérive Manureva
Là-bas (là-bas)
As-tu aperçu les lumières de Nouméa ?
Oh, héroïque Manureva
Aurais-tu sombré au large de Bora Bora ?
Où es-tu Manureva ?
Dans les glaces de l'Alaska ?
Où es-tu Manu Manureva ?
Portée disparue, Manureva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais, jamais tu n'arrivas
Là-bas (là-bas)
Manureva, pourquoi ?
Manureva, pourquoi ?
René Char55
La vérité vous rendra libres
Tu es lampe, tu es nuit :
Cette lucarne est pour ton regard,
Cette planche pour ta fatigue,
Ce peu d'eau pour ta soif.
Les murs entiers sont à celui que ta clarté met au monde,
Ô détenue, ô
Mariée !
Les nuits justes
Avec un vent plus fort,
Une lampe moins obscure,
Nous devons trouver la halte
Où la nuit dira « Passez »;
Et nous saurons que c'est vrai
Quand le verre s'éteindra.
Ô terre devenue tendre !
Ô branche où mûrit ma joie !
La gueule du ciel est blanche.
Ce qui miroite, là, c'est toi.
Ma chute, mon amour, mon saccage.
Trois Feuillets d'hypnos
La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.
Si l'homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d'être regardé.
Dans nos ténèbres il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.
Pourquoi se rendre ?
Oh !
Rencontrée, nos ailes vont côte à côte
Et l'azur leur est fidèle.
Mais qu'est-ce qui brille encore au-dessus de nous ?
Le reflet mourant de notre audace.
Lorsque nous l'aurons parcouru,
Nous n'affligerons plus la terre :
Nous nous regarderons.
Commune présence
Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.
Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.
L'Âge cassant
Le peuple des prés m'enchante. Sa beauté frêle et dépourvue de venin, je ne me lasse pas de me la réciter. Le campagnol, la taupe, sombres enfants perdus dans la chimère de l'herbe, l'orvet, fils du verre, le grillon, moutonnier comme pas un, la sauterelle qui claque et compte son linge, le papillon qui simule l'ivresse et agace les fleurs de ses hoquets silencieux, les fourmis assagies par la grande étendue verte, et immédiatement au-dessus, les météores hirondelles ...
Prairie, vous êtes le boîtier du jour,
Yvonne
Qui l'entendit jamais se plaindre ?
Nulle autre qu'elle n'aurait pu boire sans mourir
les quarante fatigues,
Attendre, loin devant, ceux qui viendront après ;
De l'éveil au couchant sa manoeuvre était mâle.
Qui a creusé le puits et hisse l'eau gisante
Risque son cœur dans l'écart de ses mains.
La Sorgue
Chanson pour Yvonne
Rivière trop tôt partie, d'une traite, sans compagnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.
Rivière où l'éclair finit et où commence ma maison,
qui roule aux marches d'oubli la rocaille de ma raison.
Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété.
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.
Rivière souvent punie, rivière à l'abandon.
Rivière des apprentis à la calleuse condition,
Il n'est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.
Rivière de l'âme vide, de la guenille et du soupçon,
Du vieux malheur qui se dévide, de l'ormeau de la compassion.
Rivière des farfelus, des fiévreux, des équarrisseurs,
Du soleil lâchant sa charrue pour s'acoquiner au menteur.
Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos,
De la lampe qui désaltère l'angoisse autour de son chapeau.
Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer,
Où les étoiles ont cette ombre qu'elles refusent à la mer.
Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les eaux,
De l'ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau.
Rivière au cœur jamais détruit dans ce monde fou de prison,
Garde-nous violent et ami des abeilles de l'horizon.
Victoire éclair
L'oiseau bêche la terre,
Le serpent sème,
La mort améliorée
Applaudit la récolte.
Pluton dans le ciel !
L'explosion en nous.
Là seulement dans moi.
Fol et sourd, comment pourrais-je l'être davantage ?
Plus de second soi-même, de visage changeant, plus de saison pour la flamme et de saison pour l'ombre !
Avec la lente neige descendent les lépreux.
Soudain l'amour, l'égal de la terreur,
D'une main jamais vue arrête l'incendie, redresse le soleil,
reconstruit l'Amie.
Rien n'annonçait une existence si forte.
Vers L'Arbre-Frère aux Jours Comptés
Harpe brève des mélèzes.
Sur l'éperon de mousse et de dalles en germe ---
Façade des forêts où casse le nuage ---,
Contrepoint du vide auquel je crois.
J'habite une douleur
Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes
de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable
agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de
mots. Préfère te coucher sans fardeau : tu rêveras du lendemain et ton
lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es
impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une
nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui
ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la
gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant
désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la
pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton
amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite
que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l'abîme ? Mais tu
as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des
lavandes noires ...
Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te
convaincre ?
Il n'y a pas de siège pur.
Le terme épars
Si tu cries, le monde se tait : il s'éloigne avec ton propre monde.
Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la
voie sacrée.
Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.
La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui
s'exhausse, sentiers sans miettes.
Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous
pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que
nous sommes.
Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son coeur.
L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.
Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.
Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un
livre. L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est
plus encore.
Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce
brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du
présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.
Vénasque
Les gels en meute vous rassemblent,
Hommes plus ardents que buisson ;
Les longs vents d'hiver vous vont pendre.
Le toit de pierre est l'échafaud
D'une église glacée debout
Tradition du Météore
Espoir que je tente la chute me boit.
Où la prairie chante je suis, ne suis pas.
Les étoiles mentent aux cieux qui m'inventent.
Nul autre que moi ne passe par là,
Sauf l'oiseau de nuit aux ailes traçantes.
Pâle chair offerte sur un lit étroit.
Aigre chair défaite, sombre au souterrain.
Reste à la fenêtre où ta fièvre bat,
O cœur volontaire, coureur qui combats !
Sur le gel qui croît, tu es immortel.
Sur le Franc-Bord
I. iris.
L° Nom d'une divinité de la mythologie grecque, qui était la messagère
des dieux.
Déployant son écharpe, elle produisait l'arc-en-ciel.
2° Nom propre de femme, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelque dame lorsqu'on veut taire le nom.
3° Petite planète.
II . iris.
Nom spécifique d'un papillon, le numphale gris, dit le grand mars
changeant.
Prévient du visiteur funèbre.
III . iris.
Les yeux bleus, les yeux noirs, les yeux verts, sont ceux dont l'iris
est bleu, est noir, est vert.
IV . iris.
Plante. Iris jaune des rivières.
...
Iris plural, iris d'Éros, iris de Lettera amorosa.
Rémanence
De quoi souffres-tu ? Comme si s'éveillait dans la maison sans bruit l'ascendant d'un visage qu'un aigre miroir semblait avoir figé. Comme si, la haute lampe et son éclat abaissés sur une assiette aveugle, tu soulevais vers ta gorge serrée la table ancienne avec ses fruits. Comme si tu revivais tes fugues dans la vapeur du matin à la rencontre de la révolte tant chérie, elle qui sut, mieux que toute tendresse, te secourir et t'élever. Comme si tu condamnais, tandis que ton amour dort, le portail souverain et le chemin qui y conduit.
De quoi souffres-tu ? De l'irréel intact dans le réel dévasté. De leurs détours aventureux cerclés d'appels et de sang. De ce qui fut choisi et ne fut pas touché, de la rive du bond au rivage gagné, du présent irréfléchi qui disparaît. D'une étoile qui s'est, la folle, rapprochée et qui va mourir avant moi.
Qu'il vive !
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie.
Le verre de fenêtre est négligé.
Qu'importe à l'attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.
Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays.
Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.
On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.
Dans mon pays, on remercie.
Quatre-De-Chiffre
ATTENANTS
Les prairies me disent ruisseau
Et les ruisseaux prairie.
Le vent reste au nuage.
Mon zèle est fraîcheur du temps.
Mais l'abeille est songeuse
Et le gardon se couvre.
L'oiseau ne s'arrête pas.
CAPTIFS
Ma jeunesse en jouant fit la vie prisonnière. Ô donjon où je vis !
Champs, vous vous mirez dans mes quatre moissons.
Je tonne, vous tournez.
l'oiseau spirituel
Ne m'implorez pas, grands yeux ; restez à couvert, désirs.
Je disparais au ciel, étangs privés de seuil.
Je glisse en liberté au travers des blés mûrs.
Nulle haleine ne teint le miroir de mon vol.
Je cours le malheur des humains, le dépulpe de son loisir.
LIGNE DE FOI
La faveur des étoiles est de nous inviter à parler, de nous montrer que nous ne sommes pas seuls, que l'aurore a un toit et mon feu tes deux mains.
Pour un Prométhée saxifrage
La réalité sans l'énergie disloquante de la poésie, qu'est-ce ?
Dieu avait trop puissamment vécu parmi nous. Nous ne savions plus nous lever et partir. Les étoiles sont mortes dans nos yeux, qui furent souveraines dans son regard.
Ce sont les questions des anges qui ont provoqué l'irruption des démons. Ils nous fixèrent au rocher, pour nous battre et pour nous aimer. De nouveau.
La seule lutte a lieu dans les ténèbres. La victoire n'est que sur leurs bords.
Noble semence, guerre et faveur de mon prochain, devant la sourde aurore je te garde avec mon quignon, attendant ce jour prévu de haute pluie, de limon vert, qui viendra pour les brûlants, et pour les obstinés.
Marthe
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s'approprier, fontaine où se
mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier
puisque je n'ai pas à me souvenir de vous :
vous êtes le présent qui s'accumule.
Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux
pavots font en amour une anémone géante.
Je n'entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire.
Je ne retiendrai pas votre bouche pour l'empêcher de s'entr'ouvrir
sur le bleu de l'air et la soif de partir.
Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le
seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
Marmonnement
Pour ne pas me rendre et pour m'y retrouver, je t'offense, mais
combien je suis épris de toi. loup, qu'on dit à tort funèbre, pétri des
secrets de mon arrière-pays.
C'est dans une masse d'amour légendaire que tu laisses la déchaussure
vierge, pourchassée, de ton ongle. Loup, je t'appelle, mais tu n'as
pas de réalité nommable. De plus, tu es inintelligible. Non-comparant,
compensateur, que sais-je ? Derrière ta course sans crinière, je saigne,
je pleure, je m'enserre de terreur, j'oublie, je ris sous les arbres.
Traque impitoyable où l'on s'acharne, où tout est mis en action contre
la double proie : toi invisible et moi vivace.
Continue, va, nous durons ensemble ; et ensemble, bien que séparés, nous bondissons par-dessus le frisson de la suprême déception pour briser la glace des eaux vives et se reconnaître là.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !
Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la
sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile
de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller
aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce
guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux,
les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le
commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint
sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme !
On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son
prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le
grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses
plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à
croire sans preuve le bonheur possible avec toi.
Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
Charles d'Orléans56
Vostre bouche dit...
Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m'est avis quant la regarde ;
Mais Dangier de trop prés la garde,
Dont mainte doleur je reçoy.
Laissiez m'avoir, par vostre foy,
Un doulx baisier, sans que plus tarde ;
Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m'est avis quant la regarde.
Dangier me heit, ne scay pourquoy,
Et tousjours Destourbier me darde ;
Je prie a Dieu que mal feu l'arde !
Il fust temps qu'il se tenist coy.
Vostre bouche dit : Baisiez moy.
En la forêt d'ennuyeuse tristesse
En la forest d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'avint qu'a par moy cheminoye,
Si rencontray l'Amoureuse Deesse
Qui m'appella, demandant ou j'aloye.
Je respondy que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'a bon droit appeller me povoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : " Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulentiers t'ayderoye ;
Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye
De tout plaisir, ne sçay qui l'en osta ;
Or me desplaist qu'a present je te voye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
Helas ! dis je, souverainne Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?
Cest par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,
Qui me guidoit, si bien m'acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va. "
ENVOI
Aveugle suy, ne sçay ou aler doye ;
De mon baston, affin que ne fervoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la ;
C'est grant pitié qu'il couvient que je soye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
François Cheng57
Un jour, les pierres
Tu es pagode qui élève
Et tu es pont qui relie
Tu es banc qui repose
Tu es butoir sur quoi
nous butons
Et nous trébuchons
Et nous avançons
Sur nos routes
N'es-tu, justement
La borne
Nous indiquant sans fin
Toujours d'ici
toujours plus loin
L'horizon ?
Quatrain
La nuit d'août nous re-donne une fête galante.
La lune enchante le pré. Nous parlons, nous rions...
Soudain nous nous taisons, émus du chant qu'émet
À voix basse la terre-mère le temps d'une brève entente
André Chénier58
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyr
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
(...) Dans cet abîme enseveli,
J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie
Un mot, à travers les barreaux,
Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis ; vivez contents.
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre ;
Peut-être en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits ;
A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
Vivez, amis ; vivez en paix.
(...) Ah ! lâches que nous sommes,
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Ainsi donc mon coeur abattu
Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu ;
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillants d'un généreux orgueil.
(...)
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois,
Ces tyrans effrontés de la France asservie,
Égorgée !... Ô mon cher trésor,
Ô ma plume ! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor.
Quoi ! nul ne restera pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés ;
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ;
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ;
Pour descendre jusqu'aux enfers
Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers ;
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Maurice Chevalier59
Dans la vie faut pas s'en faire60
En sortant du trente et quarante
Je ne possédais plus un radis
De l'héritage de ma tante
Tout autre que moi se serait dit
Je vais me faire sauter la cervelle
Me suicider d'un coup de couteau
M'empoisonner me fiche à l'eau
Enfin des morts bien naturelles
Mais voulant finir en beauté
Je me suis tué à répéter :
Dans la vie faut pas s'en faire
Moi je ne m'en fais pas
Toutes ces petites misères
Seront passagères
Tout ça s'arrangera
Je n'ai pas un caractère
A me faire du tracas
Croyez-moi sur terre
Faut jamais s'en faire
Moi je ne m'en fais pas
Je rentre à Paris mais mon notaire
M'annonce : votre père plein d'attention
Vous colle un conseil judiciaire
Et vingt-cinq louis par mois de pension
Et comme je ne vois plus personne
Dont vous puissiez être héritier
Faut travailler prendre un métier
C'est le conseil que je vous donne
Je lui dis comment ?
Vous voudriez que je vole le pain d'un ouvrier
Refrain
Prosper61
Quand on voit passer le grand Prosper
Sur la place Pigalle
Avec son beau petit chapeau vert et sa martingale,
A son air malabar et sa démarche en canard
Faut pas être bachelier pour deviner son métier
Prosper yop la boum
C'est le chéri de ces dames
Prosper yop la boum
C'est le roi du macadam
Comme il a toujours la flemme
Y n'fait jamais rien lui-même
Il a son "Harem "
Qui de Clichy à Barbés
Le jour et la nuit sans cesse
Fait son petit business
Et le soir, tous les soirs
Dans un coin d'ombre propice
Faut le voir, faut bien l'voir
Encaisser les bénéfices
Il ramasse les billets
Et leur laisse la monnaie
Ah quel sacrifice
En somme c'est leur manager
Et yop la boum, Prosper !
Avec sa belle gueule d'affranchi
Là-haut sur la butte
Ah ! toutes les gonzesses sont folles de lui
Et se le disputent
Y en a qui s'flanquent des gnons
Mais oui ! et se crêpent le chignon
Pendant c'temps voyez-vous
Tranquillement il compte les coups
Quand une femme se fait coincer
Par les roussins du quartier
Il la laisse tomber
Et il s'en va carrément
Vers son réassortiment
Dans l'arrondissement
Et quand sur le champ
Elles ne sont pas à la page
Voulant faire comment
Faire leur apprentissage
Dans une ville de garnison
Il les envoie en saison
Faire un petit stage
Georges Emmanuel Clancier62
Femme
Ton regard était une route blanche Qui toucha mon front.
Puis je me détachai D'elle, comme on délaisse les vrais chemins trop
beaux
Tendus au fond des heures et de la forêt.
Ta voix venait de l'ombre la plus charnelle,
Ton regard : La plus grave des ombres autour du sang.
Parler t'ouvrait plus loin que l'amour,
Plus loin qu'un fruit dévoré.
Ton regard était par delà Plaisir Ou pensée.
Même on sentait glisser et fuir et reculer Tes souvenirs, Reculer ton
destin.
Chaque mot de lumière m'arrachait à une halte Pour m'engloutir.
Ta voix venait ainsi,
Ton regard, Me dénuder jusqu'à la douleur.
Il faut finir ce jour sans rien à finir.
J'ai choisi le silence.
Mes matelots sourds ont ramé, Mes matelots aveugles,
Sans le savoir, au rythme de ta voix.
Le Fils
Viendra-t-il celui clair comme feuille au printemps
Qui gardera toute la vie les mots de passe de l'enfance ?
Il portera le monde, appel en son cœur jamais épuisé,
La chevelure emmêlée des chemins et des fleuves
L'immobile émeute des fleurs des pierres des étoiles
Le silence où guettaient les aveux de nos jours.
Sans regrets, sans ombre, ange aux ailes de vent
Mais qui frôlent la rude fresque de la terre,
Sa chair ornée des balafres de l'amour, de la mort
Qui nous ont déchirés songes bien trop fragiles.
Il chantera cet hymne d'aube à pleine voix à pleins regards,
Qu'obscurément, tassés sous notre nuit, nous aurons balbutié.
Arbre mon univers
Arbre je crois en toi je crie à ton feuillage
Je suis perdu loin du navire de tes ombres.
Que ta sève aux rameaux de mes veines remonte
Fleuve fidèle, épais, de neige et de nuage.
Arbre, mon univers déchiqueté d'oiseaux,
Tu n'es plus qu'une main dressée en mon désert
Là-bas, sur l'horizon interne de l'hiver,
Pauvre main qui surgit ramenée à ses os.
Arbre vivant et vrai qu'enlacent les collines,
Arbre peuplé de chants, de durée et d'étoiles,
Image de ma chair, beau visage natal
Que la nuit tour à tour révèle puis incline,
Arbre, en moi va mourir ton ultime racine,
J'appelle d'une voix de branches dans le vent
Ta forêt qui s'enfuit et s'arrache à mon sang.
Paul Claudel63
L'esprit et l'eau
Après le long silence fumant,
Après le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et
de fumées,
Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,
Soudain l'Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,
Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le souffle
de l'Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l'Esprit !
Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le premier
feu de foudre,
Soudain le vent de Zeus, dans un tourbillon plein de pailles et de
poussières avec la lessive de tout le village !
Mon Dieu, qui au commencement avez séparé les eaux supérieures des eaux
inférieures,
Et qui de nouveau avez séparé de ces eaux humides que je dis,
L'aride, comme un enfant divisé de l'abondant corps maternel,
La terre bien chauffante, tendre-feuillante et nourrie du lait de la
pluie,
Et qui dans le temps de la douleur comme au jour de la création
saisissez dans votre main toute-puissante
L'argile humaine et l'esprit de tous côtés vous gicle entre les doigts,
De nouveau après les longues routes terrestres,
Voici l'Ode, voici que cette grande Ode nouvelle vous est présente,
Non point comme une chose qui commence, mais peu à peu comme la mer qui
était là,
La mer de toutes les paroles humaines avec la surface en divers
endroits
Reconnue par un souffle sous le brouillard et par l'œil de la matrone
Lune !
La Vierge à midi
Il est midi. Je vois l'église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.
Je n'ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.
Rien que pour un moment pendant que tout s'arrête. Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.
Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage.
Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu'on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.
Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,
La créature dans son honneur premier et dans son épanouissement final,
Telle qu'elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale.
Intacte ineffablement parce que vous êtes la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance et le seul
fruit.
Parce que vous êtes la femme, l'Éden de l'ancienne tendresse oubliée.
Dont le regard trouve le cœur tout à fait et fait jaillir les larmes
accumulées.
Parce que vous m'avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France.
Parce qu'elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on
pense.
Parce qu'à l'heure où tout craquait, c'est alors que vous êtes
intervenue.
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus.
Parce qu'il est midi, parce que nous sommes en ce jour
d'aujourd'hui.
Parce que vous êtes là pour toujours, simplement parce que
vous êtes Marie, simplement parce que vous existez
Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !
Vers d'exil
Il faut fuir ! Voici l'astre au ciel couleur de buis.
Voici l'heure brûlante et la nuit ennuyeuse !
Voici le Pas, voici l'arrêt et le suspens.
Saisi d'horreur, voici que de nouveau j'entends
L'inexorable appel de la voix merveilleuse.
L'espace qui reste à franchir n'est point la mer.
Nulle route n'est le chemin qu'il me faut suivre ;
Rien, retour, ne m'accueille, ou, départ, me délivre.
Ce lendemain n'est pas du jour qui fut hier.
Julien Clerc64
Mélissa65
Mélissa, métisse d'Ibiza
Vit toujours dévêtue
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
Le matin derrière ses canisses a-
-lors qu'elle est moitié-nue
Sur les murs devant chez Mélissa
Y a tout plein d'inconnus
"Descendez, ça, c'est défendu !
Oh ! c'est indécent ! "
Elle crie mais bien entendu
Personne ne descend ...
Sous la soie de sa jupe fendue
En zoom en gros-plans
Tout un tas d'individus
Filment, Noirs et Blancs ...
Mélissa, métisse d'Ibiza
A des seins tout pointus
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
"Descendez, ça c'est défendu
Mater chez les gens ! "
Elle crie mais bien entendu
Y a jamais d'agent ...
Elle crie, c'est du temps perdu
Personne ne l'entend ...
La police c'est tous des vendus
Dix ans qu'elle attend
Mélissa, métisse d'Ibiza
A toujours sa vertu
Dites jamais que je vous ai dit ça
Ou Mélissa me tue ...
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Mélissa, métisse d'Ibiza
Vit toujours dévêtue
Dites jamais que je vous ai dit ça
Je vous ai jamais vu
Le matin derrière ses canisses a-
-lors je vends des longues-vues
Mais si jamais Mélissa sait ça
Là, c'est moi qui vous tue ...
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue
Ouh ! Matez ma métisse
Ouh ! Ma métisse est nue...
L'assassin assassiné66
C'était un jour à la maison
Je voulais faire une chanson
D'amour peut-être
À côté de la fenêtre
Quelqu'un que j'aime et qui m'aimait
Lisait un livre de Giono
Et moi penché sur mon piano
Comme sur un établi magique
J'essayais d'ajuster les mots
À ma musique ...
Le matin même, à la Santé
Un homme ... un homme avait été
Exécuté ...
Et nous étions si tranquilles
Là, au cœur battant de la ville
C'était une fin d'après-midi
À l'heure où les ombres fidèles
Sortant peu à peu de chez elles
Composent doucement la nuit
Comme aujourd'hui ...
Ils lui ont dit d'un ton doux
C'est le jour ... C'est l'heure
Ils les a regardés sans couleur
Il était à moitié nu
Voulez-vous écrire une lettre
Il a dit oui ... il n'a pas pu
Il a pris une cigarette ...
Sur mon travail tombait le soir
Mais les mots restaient dans le noir
Qu'on me pardonne
Mais on ne peut certains jours
Écrire des chansons d'amour
Alors j'ai fermé mon piano
Paroles et musique de personne
Et j'ai pensé à ce salaud
Au sang lavé sur le pavé
Par ses bourreaux
Je ne suis président de rien
Moi je ne suis qu'un musicien
Je le sais bien ...
Et je ne prends pas de pose
Pour dire seulement cette chose
Messieurs les assassins commencent
Oui, mais la Société recommence
Le sang d'un condamné à mort
C'est du sang d'homme, c'en est encore
C'en est encore ...
Chacun son tour, ça n'est pas drôle
On lui donne deux trois paroles
Et un peu ... d'alcool ...
On lui parle, on l'attache, on le cache
Dans la cour un grand dais noir
Protège sa mort des regards
Et puis ensuite ... ça va très vite
Le temps que l'on vous décapite
Si je demande qu'on me permette
À la place d'une chanson
D'amour peut-être
De vous chanter un silence
C'est que ce souvenir me hante
Lorsque le couteau est tombé
Le crime a changé de côté
Ci-gît ce soir dans ma mémoire
Un assassin assassiné
Assassiné ...
Assassiné ...
Jean Cocteau67
Tombeau de Sapho
Voici, toute en cendres, Sapho,
Dont ce fut le moindre défaut
D'aimer, Vénus, les coquillages
Que vous entr'ouvrez sur les plages.
Le feu qu'elle éteint dans la mer
N'était pas la flamme des cierges ;
Comme fleurs rougissent les vierges,
Sapho rougit comme le fer.
Ce feu dont ne reste que poudre,
Tua jadis une cité.
Mais soyons justes, car la foudre
Y tomba d'un autre côté.
Non. Sapho vous apprit à lire,
Vierges, dans son propre roman ;
Elle repose maintenant
Entre les jambes de sa lyre.
Sur ce beau corps mélodieux
Elle repose chez les dieux :
Sapho, déesse médiane
Entre Cupidon et Diane.
Mon amour et mes songes
Un voile clair, un voile épais
Recouvre notre destinée
Mais l'étoile qui nous est née
Demeure une étoile de paix.
Peuvent-ils nous mentir, les astres
Ou se trompent-ils de cent ans ?
Et confondent-ils les désastres
Dans la perspective du temps ?
Étoiles, faites des mensonges !
Je crois mon amour et mes songes.
Danielle Collobert68
Survie
je temps de quoi
l'étalement
vague roulée à regard
inlassablement du je liquide repéré rouge
fragments imperceptibles à petit œil du temps vision nulle
sur l'espace jamais plus d'un grand champ
le reste ouvert au vogueur les visions célestes
sucer des phrases nourriture sans dents
je broyeur sons syllabes magma secousses telluriques
ou gagné par le raz de marée perdu pied dans sous-sol syntaxe
jours de passion
lumière des veines qui vient
en surface l'articulation
je dit argent énergie le cri ou comme brûle jamais dit
Ajoute sans cesse
ajoute sans cesse
construit ténacité du souffle
accumule
poursuit avide sans cesse
du souffle à la parole
le même chemin
le retour encore
la répétition évidente fragile incertaine
allonger la trace -- prolonger
quelque part ailleurs
ne pas effacer -- s'effacer
des mots en plus
le sang -- encore battre
des mots encore tracer
pour reculer l'approche
hors d'atteinte du silence
Blanc infini
lutte ‒ avec le mot ‒ nécessaire
unique nécessité
lutte vaine
épuisement sans issue
Dire
c'est tout- fermer les yeux -- les ouvrir -- les refermer à nouveau -- pas de vision -- pas de couleur - rien à voir -- ne pas être -- se démettre -- écrire le mot -- les yeux fermés -- au hasard -- dans un coin du papier -- sur le sol peut-être -- sur le mur
aucun lieu pour le mot -- dans le sable peut-être -- le mieux - tracer un mot entre deux flux -- si on pouvait faire çà -- effacer -- recommencer sans cesse le même signe - retrouver à chaque fois l'étonnement -- trouver un mot possible pour çà -- un mot ou un son unique -- pouvoir s'arrêter - en finir avec les histoires de mots sans fin -- se débarrasser enfin -- supporter enfin le silence sans rien - sans rien dire
mais non -- ce qui vient -- seulement un mot à peu près - une ébauche -- et le monde plein tout autour -- écrasant -- le tumulte -- le bruit -- le bruit partout.
Tristan Corbière69
Pudentiane
Attouchez, sans toucher. On est dévotieuse,
Ni ne retient à son escient.
Mais On pâme d'horreur d'être : luxurieuse
De corps et de consentement !...
Et de chair... de cette œuvre On est fort curieuse.
Sauf le vendredi -- seulement :
Le confesseur est maigre... et l'extase pieuse
En fait : carême entièrement.
... Une autre se donne. -- Ici l'On se damne --
C'est un tabernacle -- ouvert -- qu'on profane.
Bénitier où le serpent est caché !
Que l'Amour, ailleurs, comme un coq se chante...
CI-GÎT ! La pudeur-d'-attentat le hante...
C'est la Pomme (cuite) en fleur de pêché.
Vendetta
Tu ne veux pas de mon âme
Que je jette à tour de bras :
Chère, tu me le payeras !...
Sans rancune -- je suis femme ! --
Tu ne veux pas de ma peau :
Venimeux comme un jésuite,
Prends garde !... je suis ensuite
Jésuite comme un crapaud,
Et plat comme la punaise,
Compagne que j'ai sur moi,
Pure... mais, -- ne te déplaise,
Je te préférerais, Toi !
-- Je suis encor, Ma très-Chère,
Serpent comme le Serpent
Froid, coulant, poisson rampant
Qui fit pécher ta grand'mère...
Et tu ne vaux pas, Pécore,
Beaucoup plus qu'elle, je crois...
Vaux-tu ma chanson encore ?...
Me vaux-tu seulement moi !...
À la mémoire de Zulma
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fonds perdu, dans une
Infidèle nuit de printemps...
La lune a fait [un ] trou dedans,
Rond comme un écu de cinq francs,
Par où passa notre fortune :
Vingt ans ! vingt francs !... et puis la lune !
-- En monnaie -- hélas -- les vingt francs !
En monnaie aussi les vingt ans !
Toujours de trous en trous de lune,
Et de bourse en bourse commune...
-- C'est à peu près même fortune !
-- Je la trouvai -- bien des printemps,
Bien des vingt ans, bien des vingt francs,
Bien des trous et bien de la lune
Après -- Toujours vierge et vingt ans,
Et... colonelle à la Commune !
-- Puis après : la chasse aux passants,
Aux vingt sols, et plus aux vingt francs...
Puis après : la fosse commune,
Nuit gratuite sans trou de lune.
Pierre Corneille70
Rodrigue
Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur :
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu ! L'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse,
L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer, qui causes ma peine,
M'es-tu donné pour venger mon honneur ?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?
Il vaut mieux courir au trépas,
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père,
J'attire en me vengeant sa haine et sa colère,
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
Et l'autre indigne d'elle,
Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine,
Allons, mon âme, et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur
Qui ne sert qu'à ma peine,
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s'était déçu,
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
Je m'accuse déjà de trop de négligence,
Courons à la vengeance,
Et tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine
(Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé)
Si l'offenseur est père de Chimène
Auguste
En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ;
Je suis maître de moi comme de l'univers ;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire !
Conservez à jamais ma dernière victoire !
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
Et, malgré la fureur de ton lâche destin,
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l'issue
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ;
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler :
Avec cette beauté que je t'avais donnée,
Reçois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ;
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
(...)
Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,
Et que vos conjurés entendent publier
Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.
À la marquise
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m'a vu ce que vous êtes ;
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore ;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise
Quand il est fait comme moi.
Cécile Coulon71
Je ne reste pas longtemp
Je ne reste pas longtemps
pour que vous gardiez de moi une image agréable,
pour que chaque parole prononcée ne soit pas perdue,
pour que vous n'ayez pas la possibilité
de trouver sur mon visage une expression de douleur
ou d'agacement.
Votre présence ne me fait pas mal et j'aime vos gestes tendres
simplement il m'arrive d'avoir besoin d'une nuit
sans étoile et d'un jour sans déclaration.
Je ne reste pas longtemps
pour ne pas peser sur vos épaules nues,
pour ne pas prendre la place qui n'est pas la mienne,
pour ne pas vous voir pleurer :
je ne considère pas les larmes comme des aveux
de faiblesse, il faut du courage pour noyer le regard
et la voix,
elle est impitoyable la révolte des sanglots,
elle exige que l'on fasse dans la neige un petit pas
de côté.
Je ne reste pas longtemps
pour garder de notre rencontre une belle entaille au cœur,
pour ne pas me sentir irremplaçable,
pour avoir envie de vous revoir.
Parfois un simple sourire m'atteint comme une flèche aveugle
et je dois ramasser très vite les morceaux qui tombent
de moi-même
par le trou qu'elle a ouvert.
Je ne reste pas longtemps
pour ne jamais être déçue par ce que j'attendais de vous,
pour la promesse d'un retour,
pour le baiser qui vient naturellement à ceux qui s'aiment.
Je vous écris souvent car j'ose à peine vous toucher,
comment font-ils pour effleurer des mains, approcher
des lèvres,
frôler des bouches closes alors que ces mouvements
sont pour moi des actes
qui contiennent tout ?
Je ne reste pas longtemps
pour que chaque pas vers vous soit un pas de géant,
pour que chaque étreinte soit une longue histoire,
pour vous comprendre sans vous blesser.
La nuit est belle sur les vallées profondes quand
on sait que bientôt le jour va se lever.
Je ne reste pas longtemps
pour ne rien salir dans la petite chambre sur la Loire,
pour ne pas embêter les fantômes
qui étaient là avant moi,
Je ne reste pas longtemps
pour vous aimer encore.
Bière et café
Je te retrouve au bord d'une rivière où tout est plus vivant que nous.
Il s'agit de ne rien déranger et de bien dire merci en partant quand la
nuit tombe.
Nous ne laissons aucune trace de notre passage,
mais notre passage laisse une trace dans mon âme
et je pense à ces paroles franches que seuls les êtres
ayant connu le véritable amour se partagent en secret.
Ces paroles sont gardées loin dans le corps et la mémoire :
nous sommes capables de les dire car nous sommes capables
de les écouter. Sans cela,
elles ne remontent pas à la surface des conversations,
elles se cachent dans le ventre,
elles gonflent dans la gorge, personne n'imagine qu'elles sont là.
Les années passent,
la chute est moins terrible que le sentiment d'abandon
qui appuie sur la poitrine son sabot de honte et de regrets.
Les années passent,
les paroles vraies ne se montrent pas,
nous ne les appelons jamais, et ce jour d'été,
devant cette rivière où tout est plus vivant que nous
les voilà qui galopent,
les voilà qui s'engagent en liberté.
(...) Le soir une bière, le matin un café.
C'est un bon début. Pour encore recommencer
au bord des rivières où tout est plus vivant que nous.
Une fois par jour
Une fois par jour quelqu'un que je ne connais pas
Me demande mon avis sur des choses
Qui ne me regardent pas,
-- Comment faire pour se remettre d'une rupture --
-- Est ce que je dois avoir honte de ce que je suis --
-- Peut-on tout pardonner --
Des questions de ce genre, des questions comme des briques
Sur le coin de la figure et une fois par jour je réponds
Que personne ne peut répondre à la place de celui
Ou celle qui pose la question
Et pourtant ça continue, plus j'écris des romans
Et plus je raconte
Des histoires idiotes en soirée plus on me demande des conseils
Sur des passages difficiles du quotidien :
C'est la première et la dernière fois que je dis ce que j'ai à dire
Là-dessus après je retournerai couper la tête des poules Dans la
basse-cour Ou jouer aux cartes.
Si tu veux te remettre d'une rupture, d'un deuil, cesser d'avoir
Honte de ce que tu es et pardonner au monde extérieur
Ses innombrables trahisons, mensonges Et croche-pattes,
Travaille comme un âne du dix-huitième siècle,
Avec acharnement et en silence,
Bois souvent mais jamais seul,
Fais-moi jouir une fois par jour au moins,
Pour que ton corps se souvienne de ce que ça fait,
De plus jouir est excellent pour le sommeil
Et contre les mauvaises pensées,
Ouvre les fenêtres en plein hiver le froid ça occupe la tête
Et ça empêche de pleurer
Ne garde rien de ce qui t'a fait tant de mal, les lettres,
Les photos, les listes de courses,
Les partitions, les marque-pages,
Ne garde rien, ne jette rien non plus,
Fais en cadeaux à quelqu'un qui trouvera ça beau,
Travaille comme un cheval du moyen-âge,
Mange une seule fois par journée,
La faim ça occupe la tête et ça empêche de pleurer,
Vois tes amis mais jamais chez toi,
Vois tes familles mais jamais chez toi,
Vois tes collègues mais jamais chez toi,
Répète que ce n'est pas grave, tu as atrocement mal,
Et ton sourire est une plaie ouverte
Mais ce n'est pas grave, ça ne le sera jamais
Répète que ça n'a pas d'importance, ne réponds pas
Au téléphone, ne réponds pas aux messages sur le répondeur
Ne réponds pas aux lettres, ne réponds pas à toutes
Ces formes de signaux lancés à travers les autres,
Les sites internet et les inscriptions sur le mur dans l'entrée,
Claque tout ton pognon, achète des objets inutiles et très chers,
Fais toi jouir une fois par jour au moins,
Pour que ton corps se rappelle que tu en es capable,Fume, mais pas dans
ton lit
Fume, mais pas dans tes toilettes
Fume, mais pas en regardant les voisins
Qui s'embrassent sur la terrasse
Si tu veux t'en sortir, nom de dieu,
Fais absolument ce que tu veux de ta vie mais cesse donc
De poser la question à quelqu'un qui a mis du temps
Avant de trouver ses propres réponses
Ma force
Ma force c'est d'avoir enfoncé mon poing sanglant dans la gorge du
passé
Ma force n'a pas d'ailes
Ni de griffes
Ni de longues pattes
Ma force a construit un peu d'humanité
Ma force a toujours soif
.Ma force souffre en silence
Ma force m'accompagne
Elle m'a si souvent ramassée
Ma force est légère
Ma force ne m'oublie pas
Quand je crois l'avoir l'oubliée
Ma force n'est pas un don du ciel
Ma force n'est pas un don du sang
Ma force est fragile
Ma force ne demande rien
Ma force a toujours faim
Ma force a toujours froid
Ton soleil règne...
ton soleil règne sur mes ombres
chaque matin est une preuve de plus
que cette vie a dans le ventre
des merveilles qui ne sont pas encore nées
j'ai eu mal si longtemps
mon cœur était comme une vieille actrice en train de perdre la raison
et ses anciens adorateurs se moquaient d'elle
ils disaient :
elle est dingue mais on lui pardonnait
parce qu'elle était belle
je suis folle des fenêtres ouvertes
sur des paysages muets
folle des orages si violents
qu'on confond presque foudre
et bombardement
folle de tout ce qui se passe de l'être humain
et de tout ce qui le rend meilleur
ou silencieux :
taisez-vous droit dans les yeux
Fabienne Courtade72
Ciel inversé
Ciels
pour s'en nourrir
il lui fallait attendre
aurore
ciel inconnu
aube soudaine
sans lequel la lumière
éclate
et tue
Infime espoir
là, où le soir se pose
ciel noir pâli
les roches
autour desquelles tourne
ciel noir incendié
face à la terre
Au début était la douleur
Songe
Quel song
comme la seule présence qui nous soit
fissure, neige
poussières roulent
sous les doigts
sous ce ciel
terre
et de longs jets
brun -- pourpre
On marche ensemble...
on marche ensemble, rue du faubourg
Au milieu des marchands
On glisse ensemble
ses cheveux
le mouvement de son corps
et la peur comme éblouissement
fragments de la grâce
(suite toujours je tourne autour rien ne s'achève)
je recommence je dis quelques mots
je parle encore c'est moi qui fournis les éblouissements
je fais un pas de plus
le chemin est sans rêve
je garde les autres mémoires
la peau de nos corps très fine
et tout s'entend du dehors
A l'intérieur ...
à l'intérieur des images continuent à passer devant les fenêtres
avec cette couleur : bleu impossible à garder
montée d'une marche dans des escaliers sans fin
mains posées sur le bord
dans une sorte de sécheresse
toujours loin
je repars
(rien ?)
je me cache maintenant sous les sangles
les doigts me couvrent les jours qui passent
je rate toujours la même marche
Nuits d'une noirceur à l'autre
Nuits d'une noirceur à l'autre
quel lambeau furtif
quel instant infime retombe
nuit gravat d'autres nuits ou bien les mêmes
replis foule qui passe
se répète
aubes aux lignes lointaines
nuits sur quoi sur qui viennent et s'érigent
ces mêmes levers
blancs morts vifs aux anges des murs
où avions-nous buté mille fois
sans jamais plus arrêter
Nuits foules qui passe lorsque se répète
Ce grand jeté des abîmes
crachat ordure où tressaille
béante gouffre
porte qui claque
les dents crissent sur l'obstacle vide
nuis et de grandes foules joyeuses
qui garde ce couteau prêt à frapper
gestes un peu plus loin
ou en retrait à la dérobée
regarder sous les paupières
lisières tache esquive des poussières
des nuits et de grands vents de grands pays
basculent
René Crevel73
Albert et les gigolos
Le voyou apprend vite à choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse bien, il chante. Lui aussi il va faire de l'art. La tuberculose, la coco ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un camarade qu'il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et sans rien faire, comme un bébé. Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu'il s'est choisi ? Ils sont plusieurs gigolos qui s'efforcent à bien réciter, à bien chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir, s'encanailler. [ ... ] Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d'hôtel, désigne son entrejambe ! Voici la fleur de volupté ... Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré deux cicatrices aux poignets. Il a essayé de s'ouvrir les veines. Petit Pétrone anachronique de beuglant, il n'a pas su mourir, mais depuis cet essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses yeux, se fanent.
Un peu de vérité
La vérité. Dès qu'un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins de rire. Mais, interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront leur effroi devant de tels mots. C'est que les uns ont renoncé (sans parvenir à n'y plus penser) aux problèmes essentiels --, c'est que les autres ont essayé d'un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu'un homme anxieux écrivit, réponse à des remarques désespérées : "Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité. "
Pourquoi ? Si j'ai rêvé d'une solitude telle que je ne serais pas tenté, le soir venu, de chercher le contact illusoire d'une chaleur humaine c'est bien que ce « un peu de vérité », au cours de toutes mes tentatives quotidiennes, ne m'a jamais contenté. C'est lui au contraire qui a permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si la vérité n'est susceptible d'aucun alliage et, par conséquent, apparaît étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être conçu à l'état pur, je veux dire sans ce "un peu de vérité " dont se contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité d'un mensonge absolu non plus que d'une vérité relative. »
Regard
Ton regard couleur de fleuve
Est l'eau docile et qui change
Avec le jour qu'elle abreuve.
Petit matin, Robe d'ange
Un pan du manteau céleste
Sous tes cils, entre les rives
S'est pris. Coule, coule eau vive.
La nuit part, mais l'amour reste
Et ma main sent battre un cœur.
L'aube a voulu parer nos corps de sa candeur.
Fête-Dieu.
Le désir matinal a repris nos corps nus
Pour sculpter une chair que nous avions cru lasse.
Sur les fleuves au loin déjà les bateaux passent.
Nos peaux après l'amour ont l'odeur du pain chaud.
Si l'eau des fleuves est pour nos membres,
Tes yeux laveront mon âme ;
Mais ton regard liquide au midi que je crains
Deviendra-t-il de plomb ?
J'ai peur du jour, du jour trop long
Du jour qu'abreuve ton regard couleur de fleuve
Or dans un soir pavé pour de jumeaux triomphes
Si la victoire crie la volupté des anges,
Que se révèle en lui la Majesté d'un Gange.
Métro
Les nègres de mon enfance
tachaient bien le ciel de France
mais leur flûte en acajou
savait un air drôle et doux.
Or les nègres ont perdu
jusqu'à l'orgueil de couleur.
Et de marine vêtus
ils croient encore au bonheur.
Ces enfants des pays chauds
aujourd'hui sont devenus
chefs de gare du métro.
Nuit
Doucement pour dormir à l'ombre de l'oubli ce soir
je tuerai les rôdeurs
silencieux danseurs de la nuit
et dont les pieds de velours noir
sont un supplice à ma chair nue
un supplice doux comme l'aile des chauves-souris
et subtil à porter l'effroi
dans les coins où la peau se fait craintive, émue
pour mieux aimer, pour avoir peur
d'un autre corps et du froid.
Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ?
C'est l'heure des mauvais garçons
l'heure des mauvais voyous.
Deux grands yeux d'ombre dans la nuit
seraient pour moi si doux, si doux.
Prisonnier des tristes saisons
je suis seul, un beau crime a lui
là-bas, là-bas à l'horizon
quelque serpent peut-être et glacé de n'aimer point.
Mais où coule, où coule au loin le fleuve dont a besoin
pour fuir ce soir ma raison ?
Sur les berges vont les filles
leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent,
Je ne sais rien dire à ces filles
dont ils sont les mauvais garçons
dont ils sont les fiers maquignons.
Je suis seul, un beau crime a lui,
Deux grands yeux d'ombre dans la nuit
seraient pour mot si doux, si doux.
C'est l'heure des mauvais voyous.
Le poète et la nuit
Rendez-vous avec l'ennui, soirs sans amour qui tentent encore de ranimer leur veulerie, les deux coudes sur une table où les yeux ne trouvent même pas, comme sur celle du premier bistrot venu, des nervures en foudres, promesses de continents, cocasseries insulaires, blanches sur fond de marbre rouge, à quoi accrocher un espoir, un rêve. Regard à la dérive, mollusque informe, huître qui ne demande qu'à se laisser gober par n'importe quelle bouche, n'importe quel gouffre. Mais nul n'en boira les larmes, ce piteux résumé d'océan d'où l'orgueil de l'homme voudrait ressusciter la mer et son lyrisme quand sonne l'heure impudique et qu'il n'y a pas un aveu pour ressusciter le vent. Chacun, alors, sans souci de celle des autres, ne se rappelle que sa propre neurasthénie à l'odeur du linge trop longtemps porté. La saoulerie accroche en guirlandes sa mélancolique lâcheté qu'elle veut croire sœur des nostalgies nègres.
Mais, puisque les combinaisons d'alcool n'ont pas allumé la féerie kaléidoscopique dont on avait cru voir la promesse facile au fond d'un verre, tout égoïsme va retourner à son lit sans joie. Juste le temps qu'il faut pour médire à voix basse l'esthétisme du gin-fizz, des hauts tabourets, en attendant qu'on vous rapporte votre vestiaire, mais, soudain, la porte dont on s'approchait, d'elle-même, s'ouvre, comme si le vent enfin retrouvé avait voulu démolir un pan du mur, pour que la nuit et ses miracles fissent escorte au poète qui va entrer, au poète Léon-Paul Fargue.
Sa parole douce, aux mots neufs, aux échos d'humour, vous barre la route. On ne s'en va plus. Mais lui, le poète, d'où vient-il ? Quelle étrange berline à travers le temps et l'espace l'a mené pour les repeindre de sa verve jusqu'à ce lieu, jusqu'à cette minute sans couleur ?
Prestidigitateur qui changez les mornes et petites bourgeoises Batignolles en mystérieuses Batiplantes, êtes-vous passé par le jardin des gnolles. La gnolle est la femelle du gnou, la cousine de l'unicorne. Le vieil omnibus, aujourd'hui défunt, qui allait autrefois du Jardin des Plantes aux Batignolles, vient de ressusciter pour rouler sur les nuages de nos rêves : Batiplantes, jardins des gnolles. Nous irons aux jardins gnolles, les syllabes ont voyagé d'un mot à l'autre, ainsi une faune mystérieuse arrive d'un continent encore inconnu, et, de ses surprises, va peupler un jardin zoologique où l'enfance s'énervait de ne rencontrer aucun mystère, aucune cocasserie. Batiplantes, jardin des gnolles, sur l'impériale d'une lourde guimbarde, traînée par deux percherons, à la lenteur demeurée proverbiale, les amis de Jarry chantaient à pleins gosiers : La Chanson du Décervelage, Batiplantes, jardins des gnolles, le toit d'un omnibus fantôme offre un lot bringueballant de refrains, histoires, mots dignes de ceux qui métamorphosèrent le père Ubu en cet être miraculeux, ce personnage quasi légendaire, dont nous savons mieux quelle existence il fit l'honneur de servir emmoutardée à MM. ses contemporains, les soirs où Léon-Paul Fargue a parlé.
Fargue, lui qui chanta la Grenouille du Jeu de tonneau, n'a qu'à nous dire qu'on démolit son quartier, là-haut, faubourg Saint-Martin, et sous la pioche des terrassiers c'est une légion de rats qui s'enfuit. Rats du faubourg Saint-Martin, grenouilles du jeu de tonneau, de vulgaires rongeurs, des batraciens de zinc, ont vite fait de devenir animaux fabuleux. Alors, le plus banal des bars, parce que la porte s'ouvrit toute grande à la venue du poète, laisse entrer les cris du vent, la chanson des grenouilles vertes, le galop de l'escadron des rats, se creuse à même le mystère. Et l'on se rappelle les vers du magnifique poème lu par Apollinaire au mariage d'André Salmon :
Nous nous sommes rencontrés dons un caveau maudit...
Et, parce qu'un poète a parlé dans la nuit, le petit matin, tout à l'heure, sera moins aigre.
Le pont de la mort
Navigateur du silence, le dock est sans couleur et sans forme ce quai d'où partira ce soir, le beau vaisseau fantôme, ton esprit. Autrefois tu te contentais d'allumer de faciles chansons et seul l'incendie des pianos mécaniques éclairait ta nuit. Dans la rue perpendiculaire une négresse assise sur le seuil de sa chambre à coucher, de sa chambre à travailler, dès que le passant l'avait dépassée, renonçait à sa majesté vénale, et dans le ruisseau, unique souvenir d'un Congo originel, ramassait à pleines mains des débris de légumes, des papiers gras. Et ce n'était pas seulement pour se venger de son indifférence qu'elle bombardait l'homme, mais cette reine devenue mégère à la fin du compte se changeait en oiseau, voletait autour du promeneur, sa victime, roucoulait si gentiment que lui, oublieux des taches sur son veston, se demandait soudain si les colombes, au contraire d'une opinion professée, ne sont pas d'une couleur noire. Et elle, inspirée, tandis qu'elle nettoyait ce qu'elle-même avait gâté, trouvait de quoi séduire. Elle s'emparait de l'étranger, se pavanait à son bras et avec lui, revenue jusqu'à son taudis, montrait des dents si blanches, que dames putains, ses collègues, frissonnaient dans leurs chiffons roses.
Les marins qui avaient assisté à tout ce manège riaient à grands coups. Ils étaient connaisseurs en bons tours et, par exemple, savaient comment pour quelques centaines de francs, sous prétexte d'une traversée à prix réduit, on persuade aux Africains --- qui apprendrait la peur de la chaleur aux fils du soleil ? --- de se laisser rôtir près d'une chaufferie. Le bateau rendu au port, il suffisait de déboulonner les plaques de tôles qui tenaient prisonniers ces passagers spéciaux. Simple histoire, des hommes bruns sont devenus des hommes bleus. Grâce à des pierres qui remplacent dans leurs pauvres poches l'arc-en-ciel plat des portefeuilles marocains, leur corps prend avec du poids une discrétion suffisante pour qu'on les laisse doucement, doucement, glisser jusqu'au centre même de cette obscurité clapotante, qui dans quelques heures, à l'aube, pour les poissons et les navigateurs redeviendra la mer, la vie.
Or, quel soir ? Enfin, les prostituées ont compris que les pieds n'étaient pas faits pour des tortures de velours noir mais pour une nudité de peau à même une nudité de sable. Alors les talons, sur lesquels, depuis des siècles, elles chaviraient, tous les talons se sont brisés, et des fleurs sans semence ont jailli du macadam. Parce que nul mensonge ne pouvait plus être toléré, fût-il si mince des semelles de ficelle, les voyous ont jeté plus loin que l'horizon leurs espadrilles. Éclatez, couleurs. Les criminels ont les mains bleues. Et vous, filles, si vous voulez des bouches rouges, passez sur vos lèvres le doigt taché de vos dernières amours. Au fond des océans, tous les Africains crédules, qui voulurent faire des voyages à bon compte et moururent près des chaufferies, ressuscitent. Sans doute bientôt seront-ils poissons, puisque déjà leurs jambes deviennent transparentes. Écoutez leurs chansons sans mot, à la lumière des monstres électriques. Les hippocampes appuient sur leur nombril, comme sur le bouton d'une sonnette électrique. Est-ce pour le thé ? Mais non. Des forêts d'eau, ils montent, points d'interrogation à tête de cheval, jusqu'aux yeux des savants européens, qui éclatent dans leur peau terrestre. Le vaisseau fantôme écrit sa danse en plein ciel. Les murs s'écartent entre lesquels on voulut enchaîner les vents de l'esprit. Derrière les plis d'un velours trop lourdement paisible s'allume un soleil de soufre et d'amour. Les hommes du monde entier se comprennent par le nez. Un geyser imprévu envoie au diable des pierres dont on a tenté d'habiller le sol. Il y a un pont de la planète minuscule à la liberté.
Du pont de la mort, venez voir, venez tous voir la fête qui s'allume.
La mysticité quotidienne de Max Jacob
Axiome : l'inquiétude seule pare infailliblement de quelque grandeur les individus, leurs gestes. Ce n'est point, à la vérité, que nous supportions encore les larmes trop faciles de certains désespoirs, mais pour que l'homme nous intéresse, sous le masque, il faut que se devine un tourment. Je ne sais quelle définition les dictionnaires proposent de la mysticité ; pourquoi ne point convenir que de ce nom se baptise l'état même d'inquiétude ? Ainsi, dira-t-on, Max Jacob est un mystique, sans avoir au reste à se préoccuper de ce que peut valoir sa foi : c'est que, pour nous témoins, l'objet de la passion importe peu ; seul nous décide à aimer le rythme du chant qui anime.
Tous les hommes, au moins une fois dans leur existence, ont soupiré, la tête entre les paumes « Pourquoi ? ». Il faut bien admettre avec Bacon que, du point de vue le plus humain, la recherche des causes finales comme une vierge consacrée à Dieu est stérile. Mais cette recherche des causes finales, distrayant des vulgarités coutumières, aide à supporter les années d'ennui qu'on appelle alors années d'attente ; cependant l'incapacité où nous sommes d'acquérir une certitude nous laisse parfois en route, avec le désespoir de ne pas encore soupçonner le but, la cause finale : au sein même de la mysticité, certaines contradictions rendent donc impossible un bonheur simple.
Max Jacob écrit : Antithèse. Ce mot à lui seul est une préface en tête d'un livre où le poète, cache sous l'expression de la joie, le désespoir de n'en avoir pas trouvé la réalité.
Tous les mystiques ont connu cette antithèse, car c'est bien le contraste de leurs profondes aspirations, auxquelles, malgré eux, ils obéissent, qui crée l'angoisse où ils doivent vivre ; jouets d'une marée puissante, ils suivent tour à tour le flux et le reflux ; avant les soirs d'extase, il y a les journées de la période mondaine. Mais presque tous, tandis qu'une nouvelle vague les porte à d'autres rivages, ne se rappellent plus que, cinq minutes auparavant, le flot les menait vers des îles contraires.
Tiraillé en tous sens, un Verlaine par exemple, a toujours un lyrisme unilatéral ; les médecins l'expliquent en rapprochant érotisme et mysticité.
Max Jacob, au contraire, voit de tous côtés ; il sait le travail intime de sa pensée, de son cœur ; il pourrait sortir les parcelles de son âme comme les pierres d'une mosaïque, et jamais il n'oublie rien de sa vie quotidienne ; c'est d'elle qu'il part, et il va jusqu'aux plus hauts sommets, comme du niveau de la mer au faîte de l'Himalaya, « Je suis revenu de la Bibliothèque nationale, j'ai déposé ma serviette, j'ai cherché mes pantoufles et quand j'ai relevé la tête, il y avait quelqu'un sur le mur, il y avait quelqu'un. »
Les époques et les pays lui sont familiers ; il les arrange à la manière des intérieurs, remarque un détail, le caresse, s'en agace et retourne à l'éther, au paradis ; puis en extase, subitement, il se souvient du jeu banal qui l'occupait tout à l'heure ; il retourne sur la terre, à Montparnasse, et au milieu de l'orgie, quand on frappe à la porte de l'atelier, il s'écrie « c'est le prêtre, c'est la croix. C'est la bannière et c'est la procession ». Tout le monde est dans l'effroi. Il croit qu'on partage sa pieuse terreur : « Entrez mon Seigneur. Or ce n'était que le commissaire de police, un vilain moustachu avec sa ceinture. »
À cause de cette naïveté dans la confession, beaucoup ont mis en doute la foi de Max Jacob ; on l'aime comme un paradis à la Charlot ; les grandes personnes ne veulent pas avoir l'air d'y croire. À vrai dire cette mysticité quotidienne, qui met dans la vie ce qui pour l'ordinaire se laisse dans les temples, déçoit un peu. On s'attend à quelque concert grave, or, au lieu de choisir l'orgue, Max Jacob s'accompagne sur la guitare, le piano mécanique et le banjo. La grand-messe du dimanche se joue à l'orchestre du cinéma. Mais cette naïveté chez un homme qui sait par ailleurs se montrer si perspicace, n'est-elle pas touchante comme un geste de petit enfant ?
Ami des objets familiers, il sait aux pensées futiles mêler la plus belle gravité.
Un poème commence ainsi :
Flegmatique et sensuel, je l'étais, je le reste
Si je digère mal, c'est que je suis si mou.
Et s'achève :
Navré quand tu t'en vas, joyeux quand tu t'approches,
Je ne peux qu'espérer l'amour.
Ce sont là des tourments, chrétiens de vieille roche
Que vous ignorerez toujours.
J'offre cet océan, la foi un cœur de pierre ;
Mon espérance au front la couronne de lierre.
Dans sa richesse multiple et décevante, celui qui s'écrie ; « Max est pécheur, Max est un homme », se crucifie chaque jour aux idées du maître ; bon larron, mais vrai bon larron, petit neveu du Galiléen par lui tant aimé.
Charles Cros74
Le hareng saur
Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.
Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.
Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,
L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.
J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.
Gilberte H Dallas75
Des soleils noirs
Des soleils noirs
Les soleils noirs
Millions de soleils noirs
Girent dans le ciel
Dévorent le ciel
S'abattent sur les pavés
Eventrent les églises du Bon Dieu
Eventrent les hôpitaux
Eventrent les gares
Comme de visqueuses méduses
Eventrent les eaux des ports
Poussent sur les visages des femmes
Poussent dans les mains des hommes qui ont des mains
Poussent effroyables jouets dans les mains des enfants
Mille soleils de faims inassouvissables
Mille soleils de vertige et de douleur
Mille soleils de désespoir et de suicide
Mille soleils de mort lente et de mort rapide
Mille soleils de Terre Eternelle
Mille soleils d'abnégation et de négation
Mille soleils de zéro
Mille millions de soleils de jamais pour toujours.
J'ai plongé mon avide soif
J'ai plongé mon avide soif dans l'algue de ton corps sur l'enclume reposé, splendide charogne, trésor des Galapagos j'ai plongé mes mains dans tes entrailles en ai retiré la robe de pierres de la Dame Noire, pierres d'herbes, d'eau et de ciel, pierres de fils et de soleil.
J'ai plongé mes mains dans ton ventre, en ai retiré le cheval de bois blanc comme un astre, avec son harnais de tulipe. J'ai plongé mes mains et mon visage dans ta chair pourrissante et j'en ai retiré ton cœur rongé par un gros chat, ton cœur qui continue à battre au creux de mes mains plus vivant que le Kohi-Noor, plus précieux que le chariot de la mer.
J'ai embrassé tes seins roides, beaux comme la pérennité et ta bouche, colchique de cendre, a dit : haine. Tes yeux me l'ont encore répété lorsque j'ai soulevé leurs paupières, oh !
Madeleine.
Alors avec un tour j'ai creusé ta tempe nacrée. En jaillirent les brises voraces qui de ton cerveau firent une loque d'azur.
U
Je vous envoie, enveloppant ce poème froissé, cette mappemonde de
cristal.
Ma gorge est close comme une boîte rouillée
Des cyclamens blancs à tête d'ocelots me veillent,
arrachant à mon sommeil des lambeaux de chair
Oh ! pulpes des grenades éclatées, seins béants.
Où es-tu Marie ?
Petite sœur, reflet.
Des rais de chaleur perforent la cage de l'ascenseur délivrant le
camphre du désir.
Je suis riche, riche comme un kaléidoscope
Plongez vos mains dans mon ventre,
retirez-en l'arc-en-ciel qui me dévore.
C
La bannière de mon corps flotte au vent brandebourgeois.
Une vieille femme veut entrer dans ma chambre, je la vois à travers la
porte, sa main de feutre rouge
appuyant en vain sur le loquet ; des parcelles de ses cris me
parviennent comme la chanson barbare d'un violon reprisant la nuit ;
Je vais lui glisser une rose sous la porte.
une rose de sang noir, peut-être partira-t-elle ?
Et je pourrai me vautrer dans le hamac de mûrier mais sa voix hoquète :
Ophélie
Je m'appelle Ophélie, ouvrez-moi, O-phé-lie...
--- Que m'importent ses contorsions grotesques
Quel mensonge me porte-t-elle ? Pourquoi ne me le tend-elle pas à
travers ces feuilles de sable comme elle me tend son nom... Ophélie,
Ophélie, son ombre ricoche dans l'aura de mon crépuscule. Ophélie, sa
voix grince comme la crécelle des lépreux, phélie, phélie...
Dalida76
Paroles77
C'est étrange Je n'sais pas ce qui m'arrive ce soir Je te regarde
comme pour la première fois
Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
Je n'sais plus comment te dire
Rien que des mots
Mais tu es cette belle histoire d'amour Que je ne cesserai jamais de
lire
Des mots faciles des mots fragiles
C'était trop beau
Tu es d'hier et de demain
Bien trop beau
De toujours ma seule vérité
Mais c'est fini le temps des rêves
Les souvenirs se fanent aussi
Quand on les oublie
Tu es comme le vent qui fait chanter les violons Et emporte au loin le
parfum des roses
Caramels, bonbons et chocolats
Par moments, je ne te comprends pas
Merci, pas pour moi
Mais tu peux bien les offrir à une autre
Qui aime le vent et le parfum des roses
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Se posent sur ma bouche
Mais jamais sur mon coeur
Une parole encore
Paroles, paroles, paroles
Ecoute-moi
Paroles, paroles, paroles
Je t'en prie
Paroles, paroles, paroles
Je te jure
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Voila mon destin te parler Te parler comme la première fois
Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
Comme j'aimerais que tu me comprennes
Rien que des mots
Que tu m'écoutes au moins une fois
Des mots magiques des mots tactiques
Qui sonnent faux
Tu es mon rêve défendu
Oui, tellement faux
Mon seul tourment et mon unique espérance
Rien ne t'arrête quand tu commences
Si tu savais comme j'ai envie
D'un peu de silence
Tu es pour moi la seule musique Qui fit danser les étoiles sur les
dunes
Caramels, bonbons et chocolats
Si tu n'existais pas déjà je t'inventerais
Merci, pas pour moi
Mais tu peux bien les ouvrir a une autre
Qui aime les étoiles sur les dunes
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Se posent sur ma bouche
Mais jamais sur mon coeur
Encore un mot juste une parole
Paroles, paroles, paroles
Ecoute-moi
Paroles, paroles, paroles
Je t'en prie
Paroles, paroles, paroles
Je te jure
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles
Que tu es belle [
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Encore des paroles que tu sèmes au vent
Itsi bitsi petit bikini78
Sur une plage il y avait une belle fille
Qui avait peur d'aller prendre son bain
Elle craignait de quitter sa cabine
Elle tremblait de montrer au voisin
Un deux trois elle tremblait de montrer quoi ?
Son petit itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini
Qu'elle mettait pour la première fois
Un itsi bitsi tini ouini, tout petit, petit, bikini
Un bikini rouge et jaune à p'tits pois
Un deux trois voilà ce qu'il arriva
Elle ne songeait qu'à quitter sa cabine
Elle s'enroula dans son peignoir de bain
Car elle craignait de choquer ses voisines
Et même aussi de gêner ses voisins
Un deux trois elle craignait de montrer quoi ?
Elle doit maintenant s'élancer hors de l'onde
Elle craint toujours les regards indiscrets
C'est le moment de faire voir à tout le monde
Ce qui la trouble et qui la fait trembler
Un deux trois elle a peur de montrer quoi ?
Si cette histoire vous amuse
On peut la recommencer
Si c'est pas drôle je m'excuse
En tout cas c'est terminé
Charles Dantzig79
Pitié pour les heureux
Donnez-moi un cyprès et un pin parasol
Une maison de crique un chien blanc qui s'endort
Deux ou trois invités qu'on traitera d'amis
La Méditerranée pour aller m'y baigner
Des souvenirs de morts un stylo qui ne fuie
L'odeur d'un laurier-rose et un poème à lire
Des pêches des tomates du veau du basilic
Du papier blanc A3 de l'écriture à chaud
Des souvenirs de morts j'ignorerai les plaies
Des chansons ravissantes d'opéra italien
Ou mozart (adjectif) et encore une brise
Qui fasse un friselis à la légère en bas
Une boisson glacée des souvenirs ... qu'ils meurent !
Pitié pour les heureux leur bonheur est si bref !
Rebec et doute
Je suis natif de Rebouc.
Et suis devenu poète parce qu'un jour,
Cherchant rebouc dans Littré je tombai sur rebec.
Un poème orné de ce mot le maître nous avait lu ;
C'était un poème actuel.
Je m'en remémorai
Un autre plus ancien,
Dont les vers moyen âge avaient aussi rebec.
J'en induisis que certains mots
Ont une essence poétique.
Peut-être est-ce une erreur ;
Et que j'avais une essence de poète,
Puisque j'usais du dictionnaire.
Les arbres
Les arbres vus des trains sont plats dans les allées
Et ronds ou pointus sucettes à la menthe
Du ciel lançant ses vents sinueux et gourmands
L'homme en la sculptant
A créé la nature.
Les arbres ont peur des autos
Comme les spectres des hommes
Les personnages des livres des personnes de la vie
Les objets des animaux
La matière de l'esprit.
Sommes-nous puissants, nous autres pauvres êtres.
Lydie Dattas80
Mourir pour la beauté
Je ne crois plus en rien puisque je crois en Dieu :
tout ce qui n'est pas vrai mérite de mourir.
L'aube rivalisait avec les roses rouges,
ces roses qui mouraient à force de beauté,
la beauté dont parlaient si purement les roses.
La beauté imitait la beauté de l'azur,
la beauté prétendait être la vérité
quand je voulais mourir pour la beauté des roses.
La beauté m'a laissée si divinement triste :
j'ai goûté au bonheur qu'on goûte sur la croix,
les anges ont empêché mon amour de faiblir.
Je ne méritais pas un bonheur aussi grand.
Mais puisque j'ai versé mon sang pour la beauté
à l'heure où la beauté se trouble dans le ciel,
le ciel ne pourra plus oublier mon amour.
Les marches du parfum
Je ne peux m'empêcher d'aimer ce que je vois :
la beauté est partout où mon regard se pose
lorsque le ciel n'est plus que la pourpre du cœur.
Je regarde monter l'encens de ma pensée,
comme ce feu subtil qui entoure les roses.
L'ivresse la plus grande est la lucidité.
Les anges font brûler du parfum dans les fleurs,
je suis plus désarmée que si j'allais mourir.
Les roses ont transformé ma douleur en parfum,
et mon cœur consumé sur le bûcher des roses :
les roses m'ont toujours aimée comme une sœur.
Je marche sous le ciel brûlant de la pensée,
je gravis une à une les marches du parfum,
non pas proche de Dieu mais divine moi-même.
Michel Deguy81
Généalogie du vivant
L'aïeul des grottes ; il apprivoise les dieux ; il les hospitalise :
aïeul des grottes, thaumaturge : il cite les dieux à paraître dans le
temple des masques ; il miracule l'invisible.
Une fois accueillis, prétendant les servir, il les laisse périr
lentement ;
il pend aux murs les dépouilles ; il en confie le soin aux cérémoniaires
;
de son côté il vaque : « il déserte les autels ».
Son dernier petit-fils : il mourut faute de pouvoir se rendormir, après
dix jours et dix nuits de fuite dans un espace à chaque heure plus
giboyeux en cadavres.
L'insomnie acharnée rouillait ses joues.
Il mourut les yeux brûlés, la peau rouge, les cheveux fumants ; aveugle
et salé.
Sa sœur, ultime aussi, avait été une citadine fameuse par l'énormité de
ses seins. Les guides la signalaient d'une étoile, et beaucoup de
touristes désiraient la visiter.
Ses prix n'étaient pas provinciaux. Pour le demi-tarif cependant on
pouvait obtenir qu'elle ouvrît la serre et parfois qu'elle tolérât
qu'on caressât les plus beaux fruits de son jardin.
Elle soulevait les cloches de soie où couvait la maturation splendide.
Les jumeaux considérables oscillaient, mats, poreux, coiffés de figues.
Le voyageur croyait entendre la
douce musique de ces sphères.
Qui quoi
Il y a longtemps que tu n'existes pas
Visage quelquefois célèbre et suffisant
Comment je t'aime Je ne sais Depuis longtemps
Je t'aime avec indifférence Je t'aime à haine
Par omission par murmure par lâcheté
Avec obstination Contre toute vraisemblance
Je t'aime en te perdant pour perdre
Ce moi qui refuse d'être des nôtres entraîné
De poupe (ce balcon chantourné sur le sel)
Ex-qui de dos traîné entre deux eaux
Maintenant quoi
Bouche punie
Bouche punie cœur arpentant l'orbite
Une question à tout frayant en vain le tiers
Les merveilleux nuages
Les oiseaux sont dans l'air, les poissons dans l'eau. Où sommes-nous ?
En plan. Nous sommes les seuls à tomber. Poissons et oiseaux, verticaux,
montent et descendent, arpentant le trièdre avec douceur, comme on se
penche ou se glisse. J'aime les mouettes, les merveilleux oiseaux. Le
poisson, dragon chimérique, ondule des bords.
Nous n'avons pas la verticale. À nous la chute. Nous les plats. C'est
nous les animaux machines, bien sûr, qui reconquérons la verticale, à
contre-chute.
Notre milieu est psychique. Il est à traverser, lui aussi. Les choses
sont dans la psyché.
La mer est bleue, disons couleur mer. Pour tous. C'est ça la réalité.
Les rives.
Aide mémoire
Nous ne nous en sortirons jamais
C'est ce que je nous souhaite mais
Pratiquer une issue de secours
Pour s'en tirer sans s'en sortir
Si tout a toujours échoué
"Ne pas croire à la prison comme destin scellé
Croire à une possibilité de libération
Qui n'aurait pas de sens
Si nous n'étions pas (comme) des prisonniers "
Threne
Te survivre ne va pas de soi.
Je ne crois à aucune survie hors celle qui est la mienne pour
aujourd'hui et qui reprend la peine au réveil.
Je ne crois à aucun commerce avec les morts hormis celui que
j'entretiens avec ton empreinte en moi.
Je ne crois à aucune vie éternelle, nous ne nous retrouverons jamais
nulle part, et c'est précisément ce défoncement du futur qu'aucun
travail de deuil ne remblaiera en quoi consiste la tristesse, cette
tristesse qui disparaîtra à son tour avec « moi ».
Il y a un mois mourait ma femme. Je ne peux dire tu mourais, d'un tu
affolant, sans destinataire ; et je dis bien « mourait », non pas
dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais
« mourait », comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce
verbe parmi d'autres.
Le livre sera non paginé -- parce que chaque page, ou presque, pourrait
être la première, ou la nième. Tout
recommence à chaque page ; tout finit à chaque page.
Lucie Delarue-Mardrus82
Un jour
Nous avons écrit, lu, --- travaillé, en somme.
Nous voici jouant à travers la maison.
Par la fenêtre, --- lourde et belle, ---
Entre une rose de saison.
Ma voix de femme, en bas, répond à ta voix d'homme
En haut sur l'escalier. Nous sommes
Comme des perdrix qui rappellent.
Le chat assis regarde avec l'air étonné
Qu'ont les animaux de faïence ;
La chèvre bêle dans son parc ; les poules lancent
Le cri de l'œuf, blanche gésine.
Toute seule dans la cuisine,
La servante fait le dîner.
Je t'aime bien, tu m'aimes bien,
Nous ne nous attendons à rien...
Bonne journée. Bonne journée !
Exhortation
N'êtes-vous pas lasses, les femmes !
Quand vos hommes, le soir, s'endorment sur vos âmes
Croyant que le refuge et que l'amour sont là,
De sentir en vous rire et pâlir Dalila ?
Femmes, n'ayez plus l'âme torse
Et dure, et ces yeux doux ! Il est temps ! Il est temps
D'accueillir dans des bras pitoyables leur force
Qui s'abat tout entière aux pieds de vos vingt ans.
Oubliez la longue rancune
D'être faibles, la lâcheté, tous ces venins !
Mais que votre beauté leur devienne opportune,
Eux qui furent portés par des flancs féminins.
Ne souffrez plus que les abuse
Votre docilité menteuse et sans respect.
Ne gardez que la bonne et maternelle ruse
Nécessaire à leur cœur si simple et si direct.
Aimez-les comme des amies,
Même lorsque ont cessé leurs tendresses gémies.
Aimez-les bien ! Dorlotez-les dans vos genoux !
--- Car ils sont forts et fiers, mais qu'auraient-ils, sans vous ?
Septembre
La verdure jaunit comme quelqu'un grisonne,
Voici venir ma belle automne.
Elle entre déjà toute en mon cœur qui l'attend :
Je l'aime tant ! Je l'aime tant !...
Oh ! combien la venue est encore lointaine
De ma future quarantaine !
C'est alors que, pareille à sa tristesse d'or,
Je l'épouserai plus encor.
En moi, comme un fruit mûr à la branche qui plie,
Pèsera mon âme accomplie,
Ma sève aura fini sa joie et ses efforts ;
Et, tous mes rêves étant morts,
Je ne marcherai plus ainsi qu'une étrangère
Dans les feuilles sèches légères...
Musée
Parce que vous avez d'une vitre couvert
La profondeur de bois et d'or du sarcophage
Que votre sacrilège a laissé large ouvert,
Alors que j'ai penché doucement mon visage
Pour interroger la momie
Trois fois sainte sur ses secrets luxurieux,
Dans le verre, j'ai vu me regarder mes yeux
Immenses, blancs et noirs, à la place de ceux
De la figure éternelle endormie,
Et j'ai, baisant sur mon reflet la bouche-fleur
De la funèbre Pharaonne,
Entendu ces secrets que ne connaît personne
Et que, brûlants, je garde à jamais dans mon cœur.
Refus
... Et c'est pourquoi la femme a été déclarée impure.
De l'ombre ; des coussins ; la vitre où se dégrade
Le jardin ; un repos incapable d'efforts.
Ainsi semble dormir la femme, « enfant malade »,
Qui souffre aux profondeurs fécondes de son corps.
Ainsi je songe... Un jour, un homme pourrait naître
De ce corps mensuel, et vivre par delà
Ma vie, et longuement recommencer mon être
Que je sens tant de fois séculaire déjà ;
Je songe qu'il aurait mon visage, sans doute,
Mes yeux épouvantés, noirs et silencieux,
Et que peut-être, errant et seul avec ces yeux,
Nul ne prendrait sa main pour marcher sur la route ;
Ayant trop écouté le hurlement humain,
J'approuve dans mon cœur l'œuvre libératrice
De ne pas m'ajouter moi-même un lendemain
Pour l'orgueil et l'horreur d'être une génitrice,
Je songe qu'on n'a pas inévitablement
Le courage qu'il faut pour accepter de vivre...
--- Et, parmi mes coussins pleins d'ombre, je m'enivre
De ma stérilité qui saigne lentement.
Autre chose...
Autre chose que la tristesse,
Que la peur, que le souvenir,
Une chose que les mots blessent
Ne pouvant pas la contenir,
Autre chose que ce qu'on nomme
Est dans mon âme. --- Est-ce mon âme ?...
Vais-je y réfléchir comme un homme,
Vais-je en pleurer comme une femme ?
Je ne sais pas ce qui m'arrive,
Je ne me connais pas encor :
Est-ce la Vie, est-ce la Mort ?
Ô moi ! réponds-moi donc ! --- Qui vive ?...
Excès
Musique, art et bouquins : le royaume des âmes.
Mais si l'on veut quitter sa chambre, quelquefois,
Si l'on veut vivre, où sont les reines et les rois ?...
--- Vivre n'est qu'un pays plein d'hommes et de femmes.
Ce soir, honteuse d'être aussi l'humanité,
Je me lève. Je veux partir sur une route
Inconnue, impossible, où n'auront pas été
La faim, la soif, l'amour, tout ce qui me dégoûte.
Ce soir, je hais l'automne au sous-bois roux et brun :
C'est l'été mort d'ardeur qui traîne en sa jonchée.
L'ardeur... L'amour... Comment oublier que chacun
Porte son sexe ainsi qu'une bête cachée ?
Comment ne plus savoir l'éternel appétit
D'exister, qui, partout, mange, boit, aime, essaime,
Et que l'automne est prête au printemps, elle-même,
Comme quelque femelle à faire son petit ?
Partir ! Partir !... Je veux secouer mes épaules !
Une automne amoureuse et meurtrie est en moi...
Ah ! marcher vers la neige infertile des pôles
Où l'amour crève enfin de silence et de froid !
Vincent Delerm83
Fanny Ardant et moi
On écoute du chant grégorien
Elle parle à peine et moi je dis rien
On a une relation comme ça
Fanny Ardant et moi
Je passe la soirée avec Sylvain
Pendant qu'elle mate le papier-peint
On est resté indépendant
Moi et Fanny Ardant
Elle est posée sur l'étagère
Entre un bouquin d'Eric Holder
Un chandelier blanc Ikea
Et une carte postale de Maria
Elle est toujours toute noire et blanche
Elle ne dit plus Vivement Dimanche
Depuis que je la traîne chez mes parents
Tous les week-ends Fanny Ardant
Je lui parle pas des filles de Jussieu
Elle parle pas trop de Depardieu
Oui on évite ces sujets là
Fanny Ardant et moi
Il y a un truc dans son regard
Qui me reproche de rentrer trop tard
Elle voudrait que je sois là tout le temps
Evidemment Fanny Ardant
On écoute du chant grégorien
Elle parle à peine et moi je dis rien
On a une relation comme ça
Fanny Ardant et moi
Le monologue shakespearien
Pendant la première scène je regardais sur le côté
Pour essayer de comprendre comment ses cheveux étaient noués
Pendant la deuxième scène en fait j'imaginais
Ses vacances y a deux ans sur la plage de Bénodet
Pendant la troisième scène je me suis un peu rendu compte
J'avais pas bien suivi les répliques du Vicomte
Pendant la quatrième elle s'est penchée vers moi
Elle a failli me dire un truc et puis finalement pas
On est parti avant la fin
Du monologue Shakespearien
Parti avant de savoir
Le fin mot de l'histoire
On a planté en pleine nuit
L'Archevêque de Canterbury
On a posé un lapin
A l'épilogue Shakespearien
Début du deuxième acte toute la rangée soupire
Le clan des veuves s'éclate parce que bon c'est Shakespeare
Niveau intensité quelque chose qui rappelle
Le programme d'EMT pour l'année de 4ème
Pourtant la mise en scène était pas mal trouvée
Pas de décor pas de costumes c'était une putain d'idée
Aucune intonation et aucun déplacement
On s'est dit pourquoi pas aucun public finalement
Dans les rues d'Avignon y a des lumières la nuit
On boit des demi-citrons et on se photographie
A la table d'à côté ils ont vu un Beckett
Ils disent c'est pas mal joué mais faut aimer Beckett
Dans les rues d'Avignon y a des projets balèzes
Demain à 23 heures je vais voir une pièce polonaise
Dans les rues d'Avignon y a du pepsi cola
Et puis y a une fille qui dit bah en fait je viens de Levallois
Joseph Delteil84
Choléra
Une brune de 15 ans, une brune au quinzième degré. Le visage est plein
de sable, de jaunisse et de confiture. Longue, longue, longue fille Deux
jambes avec un nez dessus et un sexe entre. Les cheveux par-dessus le
marché. Frais dans ce visage d'épine-vinette, il y a des yeux
d'érable. L'aiguillon, c'est la langue, et les bœufs les joues. Le
front maigre et rectangulaire d'un corbeau. Au second plan, comme deux
lunes rousses, les seins.
Corne c'est peut-être la plus sympathique, mais à coup sûr la plus
grasse. Elle a de pleines mains de graisse et les joues roulées dans le
suif. Elle a dix-sept ans et son ventre neuf mois de plus. Je ne veux
pas dire qu'elle est grosse, mais grasse. Les mots en asse fournissent
des rimes très sensuelles, des rimes qui forniquent. Ça sent la vache,
l'anus et Madame Butterfly. Autour de la scène, une atmosphère chaude,
toute en vapeur, une de ces atmosphères qui bouchent les oreilles et
crèvent les yeux. Corne, corne de mélancolie.
Perpignan
Vous connaissez la chanson. Par là septembre, mes amis, nous invite à être moineaux. Déjà les canicules trépassent, déjà déclinent et durcissent les grasses merveilles des beaux mois. Un vague sentiment de fuite en catimini évente et aggrave l'âme. C'est le moment où l'homme, las des splendeurs calmes, appelle à voix basse en son coeur le grand choc des vendanges.
Poëme pour la Robe future
À Madame Sonia Delaunay
Au commencement était une robe, une robe du soir, Ouverte sur le
Paradis,
Et qui avait la forme des oiseaux et la teinte des anges.
Tout est mystère dans la soie, Dans la laine et dans le coton ;
L'art de couper une robe Tient du prodige et de la pige.
Je chante l'étoffe, L'étoffe aux mille noms et aux mille origines,
Depuis celle qui prend naissance à la mamelle des brebis,
Et celle qu'un ver paradisiaque combine dans sa bonne humeur,
Jusqu'à celles qui font leur nid sur les arbres équatoriaux,
Jusqu'à celles qui sont issues des petites fleurs bleues des champs,
Toutes les étoffes,
Les étoffes fondantes plus douces que des yeux en pleurs,
Les étoffes crues dont le contact fait défaillir les cardiaques,
Et celles dont les grains épais sont des caresses quadrangulaires,
Les fragiles étoffes où transparaît la poitrine des jeunes malades,
Et celles qui tombent à grands plis sur les vastes hommes d'affaires,
Les lourdes étoffes plus lourdes que la mort,
Et celles qui sont plus légères que la vie,
Celles qui se complaisent dans l'incommensurable,
Et celles dont l'attrait est fait de chicane et d'erreur,
Et celles qui mordent, et celles qui saignent,
Et jusqu'à celles dont la beauté est faite de monstrueux trésors...
Ah ! comme la femme va devenir une chose fabuleuse !
Une quintessence de l'Univers !
Elle empruntera sa ligne aux éléments naturels,
A tout ce qui coule et vole, aux rivières et aux serpents.
Elle va se vêtir de peaux de bêtes, d'arcs-en-ciel et de feuilles
d'arbres.
Elle s'approprie la teinte des forêts et du soir, la teinte incertaine
et totale
Elle saisit d'un geste prompt tout ce qui passe, tout ce qui fuit,
Elle est au centre de la Matière et la Matière est son enfant.
Autour d'elle, voici les productions de la nature, les lézards et les
fruits
Les végétaux, les gemmes, les écailles et les cailles.
Car ma volonté est d'utiliser tous les matériaux,
Le poil et le crin, qui sont des voix éloquentes,
Le cuir qui a un caractère royal,
Le parchemin, symbole de l'intelligence, joie de l'esprit,
Le verre, le verre en fleurs,
Le papier qui ressemble aux nuages et aux roses-thé,
Et peut-être l'ardoise et peut-être le bois,
Et qui sait ? les métaux, les métaux pleins des secrets de la Terre,
Le métal rouge, le métal vert, et celui qui n'a pas de couleur définie
J'aime les couleurs fondues, composées et insaisissables,
Celles que ni les esprits distingués ni les chimistes chenus ne savent
nommer
Celles qui sont joie, optimisme et plénitude,
Celles qui s'apparentent aux Scarabées et aux petits insectes
illustres,
Celles qui sentent la chair et les issues de la nature,
Celles qui sont légèrement phénoménales et respectueusement
abracadabrantes
J'aime les couleurs secrètes,
Les couleurs nues,
Celles qui sont un mouvement, un orbe et une révolution.
Toutes les lignes vont au cœur.
Les manches sont les ailes du cœur.
Les chaussettes couleur de cœur.
Les bottines rythment le cœur.
Le pantalon escalade le cœur.
Le gilet, c'est le valet de cœur.
La cravate est le nœud du cœur.
La boutonnière est la fleur du cœur.
Toutes les lignes vont au cœur,
Toutes les lignes vont au cœur !
La vitesse ronde affole nos tissus et nos jambes.
Le sang galope dans nos veines au rythme de l'Univers.
Plus rien jamais n'arrêtera ni nos pouls ni la Terre tournante.
Une robe n'est plus une petite chose plate et close,
Mais elle commence en plein ciel et se mêle aux mouvements astraux,
De sorte que celle qui la porte porte le monde sur son dos.
L'immobilité est morte et voici le règne du mouvement,
Le mouvement qui naît aux talons pour se répandre dans les étoiles,
Le mouvement circulaire et coloré qui est au centre de tout, qui est
Tout,
Et voici qu'une robe est une danse.
L'homme coupé en morceaux
Au Bois, des hommes, des filles ont élu domicile sur les arbres. Là, à
l'abri de toute contamination, ils attendent la fin de l'épidémie.
Certains s'initient aux études médicales ; le dos appuyé contre la
maîtresse branche, ils dégustent quelque traité de Bactériothérapie
comparée. Quelques-uns dorment en ronflant, sonores dans les feuilles
comme des merles.
D'autres cassent la croûte, une chopine de rouge dans la poche. Des
femmes se peignent sur un platane qui s'écaille. Des enfants jouent avec
le vent.
La Deltheillerie
Je respecte les idiots, les ânes, les vierges, les fous, les bergères, l'innocent du village, les enfants de Marie... Chaque homme est mon ami, chaque femme ma bien-aimée. Je suis chrétien, voyez mes ailes, je suis païen, voyez mon cul.
Tristan Derème85
Le propre du vers
Le propre du vers c'est la rime, comme le propre de l'oiseau, c'est d'avoir des plumes, et non pas d'être pourvu d'yeux, de muscles et d'une peau car les lièvres aussi ont des yeux, les chats aussi ont des muscles, les chiens aussi ont une peau mais seuls les oiseaux ont des plumes et seuls les vers ont des rimes. Ce serait si commode de faire des vers sans rime, comme des tables sans pieds et des parapluies sans manche.
Buis
Nous nous taisons. Le vent balance
Les deux saules sur l'abreuvoir ;
Et je sais, malgré ton silence,
Que ce soir est le dernier soir.
Adieu. Des feuilles tombent. Lune
Coutumière. Décor banal.
Tourterelles, crépuscule. Une
Étoile, comme un point final.
Tu as la force de sourire
Et dans mon cœur je reconnais
L'odeur des buis que l'on respire
Dans les jardins abandonnés.
Puisque je suis assis
Puisque je suis assis sous ce pin vert et sombre
Qui domine au soleil les tumultes marins,
Ô Muse, apporte-moi les syllabes de l'ombre
Pour rimer au premier de ces alexandrins.
Je sais que tout est vain ; je sais que tout est grave
Et je sais que mes vers tu ne les entendras,
Amie aux beaux cheveux qui rêves dans mes bras,
Cependant que le bleu s'argente sur la rive.
Pour toi ne faudrait-il chanter comme certains
Les sérénades à Grenade, les œillades
Et les baignades sans noyade des naïades,
L'échelle au clair de lune et l'amour au printemps ?
Mais tu dors ; langoureuse et lasse tu reposes,
Les cheveux caressés par le vent de la mer ;
Mais tu dors et ta main laisse glisser des roses
Sur le sable stérile et dans mon cœur amer.
Malaura
J'avais toujours rêvé d'éternelles amours.
Les nôtres ont duré trois mois et quatre jours.
C'est beaucoup. J'aurais pu ne jamais te connaître.
Ainsi tournons la page et fermons la fenêtre
Ouverte sur la plaine immense du bonheur.
Ce soir, nous passerons chez le camionneur.
Pourquoi chausser ici le tragique cothurne
Et blasphémer l'azur d'une bouche nocturne ?
Quittons-nous sans soupirs, sans larmes, sans discours.
Terre ! Nous achevons un voyage au long cours.
Débarquons ! Tu t'en vas. Je m'en vais. Il faut rire
Et ne prendre pas l'air de goujons mis à frire.
Et, tout bas, je sanglote en te parlant ainsi,
Et tu baisses la tête et tu pleures aussi.
Marceline Desbordes-Valmore86
Les séparés
N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !
N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes,
Ne demande qu'à Dieu ... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !
N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !
N'écris pas ces deux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon cœur.
N'écris pas !
L'Inquiétude
Qu'est-ce donc qui me trouble et qu'est-ce que j'attends ?
Je suis triste à la ville, et m'ennuie au village ;
Les plaisirs de mon âge
Ne peuvent me sauver de la longueur du temps.
Autrefois l'amitié, les charmes de l'étude,
Remplissaient sans efforts mes paisibles loisirs :
Ô quel est donc l'objet de mes vagues désirs ?
Je l'ignore, et le cherche avec inquiétude.
Si pour moi le bonheur n'était pas la gaîté,
Je ne le trouve plus dans ma mélancolie ;
Mais si je crains les pleurs autant que la folie,
Où trouver la félicité ?
Et vous qui me rendiez heureuse,
Avez-vous résolu de me fuir sans retour ?
Répondez, ma raison ;... incertaine et trompeuse,
M'abandonnerez-vous au pouvoir de l'Amour !...
Hélas ! voilà le nom que je tremblais d'entendre :
Mais l'effroi qu'il inspire est un effroi si doux...
Raison ! vous n'avez plus de secret à m'apprendre,
Et ce nom, je le sens, m'en a dit plus que vous.
L'Imprudence
Comme une fleur, méchamment effeuillée,
Pâlit, tombe et s'efface une brillante erreur.
Ivre de toi, je rêvais le bonheur,
Je rêvais !... tu m'as éveillée !
Que ce réveil va me coûter de pleurs !
Dans le sein de l'Amour pourrai-je les répandre ?
Il m'enchaînait à toi par des liens de fleurs ;
Tu me forces à les lui rendre.
Un seul mot à nos yeux découvre l'avenir ;
Un reproche souvent attriste l'espérance...
Hélas ! s'il faut rougir d'une tendre imprudence,
Toi, qui la partageas, devais-tu m'en punir ?
Loin de moi, va chercher un plus doux esclavage.
Va ! j'ai voulu, peut-être, assurer ton bonheur :
Eh bien ! pour t'en venger, tu m'as rendu mon cœur,
Et tu me l'as rendu brûlant de ton image !
Je le reprends ce cœur blessé par toi ;
Ne me reproche plus ma folle imprévoyance ;
Je lui dois ton indifférence,
Que te faut-il encor pour te venger de moi ?
Le Billet
Message inattendu, cache-toi sur mon cœur !
Cache-toi !... je n'ose te lire !
Tu m'apportes l'espoir : ne fût-il qu'un délire,
Je te devrai du moins l'ombre de mon bonheur !
Prolonge dans mon sein ma tendre inquiétude,
Je désire à-la-fois et crains la vérité :
On souffre de l'incertitude,
On meurt de la réalité !
Recevoir un billet du volage qu'on aime,
C'est presque le revoir lui-même.
En te pressant j'ai cru presser sa main,
En te baignant de pleurs, j'ai pleuré sur son sein ;
Et si le repentir y parle en traits de flamme,
En lisant cet écrit je lirai dans son âme.
J'entendrai le serment qu'il a fait tant de fois ;
Et j'y reconnaîtrai jusqu'au son de sa voix !
Sous cette enveloppe fragile
L'Amour a renfermé mon sort...
Ah ! le courage est difficile,
Quand on attend d'un mot ou la vie ou la mort !
Mystérieux cachet, qui m'offres sa devise,
En te brisant, rassure-moi !
Non ! le détour cruel d'une affreuse surprise
Ne peut être scellé par toi,
Au temps de nos amours je t'ai choisi moi-même ;
Tu servis les aveux d'une timide ardeur ;
Et sous le plus touchant emblême
Je vais retrouver le bonheur...
Mais, si tu dois détruire un espoir que j'adore,
Amour ! de ce billet détourne ton flambeau ;
Par pitié, sur mes yeux attache ton bandeau,
Et laisse-moi douter quelques moments encore !
Cantique des bannis
Notre-Dame de Fourvières,
Rallumez quelques lumières,
Dans les ateliers éteints
D'un affreux silence atteints ;
Car le soir trop redoutable,
Monte étrange et lamentable,
Une lugubre clameur,
De ce grand corps qui se meurt.
Si ce chrétien sous sa chaîne,
Ne buvait dans son haleine,
Avec l'air qui l'a nourri,
Votre nom pur et chéri,
Terrible avant de s'étendre,
Aurait-il le temps d'attendre,
Le front voilé d'un lambeau,
Son droit d'asyle au tombeau !
Enfin, si la pauvre voile
Sans boussole, sans étoile,
Poussée à d'autres hasards,
Attire vos doux regards,
Après ces graves misères,
N'oubliez pas les prières,
De ceux qui bannis toujours,
Rament leurs ans et leurs jours !
Inclinez-vous pour entendre,
Notre hymne sauvage et tendre,
Et que les bergers des champs,
Vendent leur lait à nos chants ;
Puis, soufflez à la souffrance,
L'air où nage l'espérance,
Vierge ! et plaignez ici-bas,
Les douleurs qu'on n'y plaint pas !
L'Enfant et le pauvre
« Mère ! faut-il donner quand le pauvre est bien laid ?
Qu'il ne fait pas sa barbe et qu'elle est toute noire,
Et qu'il ne dit pas s'il vous plaît ?
Faut-il donner ?
--- Mon fils, tu n'as pas de mémoire :
Le pauvre qui demande est l'envoyé de Dieu ;
Qu'importe s'il a fait sa barbe et sa parure ?
Il est beau du malheur écrit sur sa figure ;
C'est là son passeport, trop lisible en tout lieu !
Mais, s'il est malhonnête ?
--- Il ne l'est pas, s'il pleure,
Si son regard te dit : J'ai faim !
Veux-tu qu'il se prosterne en te tendant la main ?
C'est l'envoyé de Dieu qui nous guette à toute heure.
Que ses lambeaux sacrés ne te fassent pas peur ;
Il vient sonder ton âme avec son infortune ;
Le mépris pour le pauvre est la seule laideur,
Qui m'épouvante ou m'importune.
Médor
Aimable chien, fidèle et bon Médor,
Tu restes seul à ta jeune maîtresse !
On m'abandonne... et toi, tu veux encor
Me consoler par ta tendresse.
Cruel amant ! sans regret tu me fuis !
Tu m'as laissée à ma douleur mortelle.
Ingrat ! ton chien ne m'avait rien promis,
Pourtant, il me reste fidèle.
Je le reçus pour gage de ta foi,
Le garderai pour sa reconnaissance.
Hélas ! s'il est moins éloquent que toi,
Il a du moins plus de constance !
Robert Desnos87
C'était un bon copain
Il avait le cœur sur ! a main
Et la cervelle dans la lune
C'était un bon copain
Il avait l'estomac dans les talons
Et les yeux dans nos yeux
C'était un triste copain
Il avait la tête à l'envers
Et le feu là où vous pensez
Mais non quoi il avait le feu au derrière
C'était un drôle de copain
Quand il prenait ses jambes à son cou
Il mettait son nez partout
C'était un charmant copain
Il avait une dent contre
Etienne
A la tienne
Etienne à la tienne mon vieux
C'était un amour de copain
Il n'avait pas sa langue dans la poche
Ni la main dans la poche du voisin
Il ne pleurait jamais dans mon gilet
C'était un copain
C'était un bon copain.
Couplet de la rue de Bagnolet
Le
Soleil de la rue de
Bagnolet
N'est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C'est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue de
Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu'aux portes des palais,
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Soleil d'hiver et de printemps,
Soleil de la rue de
Bagnolet,
Pas comme les autres.
La voix de Robert Desnos
Si semblable à la fleur et au courant d'air
au cours d'eau aux ombres passagères
au sourire entrevu ce fameux soir à minuit
si semblable à tout au bonheur et à la tristesse
c'est le minuit passé dressant son torse nu au-dessus
des beffrois et des peupliers j'appelle à moi ceux-là perdus dans les
campagnes les vieux cadavres les jeunes chênes coupés les lambeaux
d'étoffe pourrissant sur la terre et le linge
séchant aux alentours des fermes j'appelle à moi les tornades et les
ouragans les tempêtes les typhons les cyclones les raz de marée les
tremblements de terre
j'appelle à moi la fumée des volcans et celle des cigarettes les ronds
de fumée des cigares de luxe j'appelle à moi les amours et les amoureux
j'appelle à moi les
vivants et les morts j'appelle les fossoyeurs j'appelle les assassins
j'appelle les bourreaux j'appelle les pilotes les maçons et les
architectes
les assassins j'appelle la chair
j'appelle celle que j'aime
j'appelle celle que j'aime j'appelle celle que j'aime
le minuit triomphant déploie ses ailes de satin et se pose sur mon lit
les beffrois et les peupliers se plient à mon désir
ceux-là s'écroulent ceux-là s'affaissent
les perdus dans la campagne se retrouvent en me trouvant
les vieux cadavres ressuscitent à ma voix
les jeunes chênes coupés se couvrent de verdure
les lambeaux d'étoffe pourrissant dans la terre et sur la terre
claquent à ma voix comme l'étendard de la révolte
le linge séchant aux alentours des fermes habille d'adorables femmes que
je n'adore pas
qui viennent à moi
obéissent à ma voix et m'adorent
les tornades tournent dans ma bouche
les ouragans rougissent s'il est possible mes lèvres
les tempêtes grondent à mes pieds
les typhons s'il est possible me dépeignent
je reçois les baisers d'ivresse des cyclones
les raz de marée viennent mourir à mes pieds
les tremblements de terre ne m'ébranlent pas mais font tout crouler à
mon ordre
la fumée des volcans me vêt de ses vapeurs
et celle des cigarettes me parfume
et les ronds de fumée des cigares me couronnent
les amours et l'amour si longtemps poursuivis se réfugient en moi
les amoureux écoutent ma voix
les vivants et les morts se soumettent et me saluent les premiers
froidement les seconds familièrement les fossoyeurs abandonnent les
tombes à peine creusées
et déclarent que moi seul puis commander leurs
nocturnes travaux les assassins me saluent les bourreaux invoquent la
révolution invoquent ma vois invoquent mon nom les pilotes se guident
sur mes yeux les maçons ont le vertige en
m'écoutant les architectes partent pour le désert les assassins me
bénissent la chair palpite à mon appel
celle que j'aime ne m'écoute pas celle que j'aime ne m'entend pas celle que j'aime ne me répond pas.
L'Alligator
Sur les bords du Mississipi
Un alligator se tapit.
Il vit passer un négrillon
Et lui dit : « Bonjour, mon garçon. »
Mais le nègre lui dit : « Bonsoir,
La nuit tombe, il va faire noir,
Je suis petit et j'aurais tort
De parler à l'alligator. »
Sur les bords du Mississipi
L'alligator a du dépit,
Car il voulait au réveillon
Manger le tendre négrillon.
La Baleine
Plaignez, plaignez la baleine
Qui nage sans perdre haleine
Et qui nourrit ses petits
De lait froid sans garantie.
Oui mais, petit appétit,
La baleine fait son nid
Dans le fond des océans
Pour ses nourrissons géants.
Au milieu des coquillages,
Elle dort sous les sillages
Des bateaux, des paquebots
Qui naviguent sur les flots.
Les hiboux
Ce sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.
Leurs yeux d'or valent des bijoux,
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux point de genoux !
Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? les Andalous ?
Ou dans la cabane Bambou ?
À Moscou ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?
Hou ! Hou !
Pas du tout c'était chez les fous.
Complainte de Fantômas
Écoutez... faites silence...
La triste énumération
de tous les forfaits sans nom,
Des tortures, des violences
Toujours impunis, hélas !
Du criminel Fantômas. (...)
Un phare dans la tempête
Croule, et les pauvres bateaux
Font naufrage au fond de l'eau
Mais surgissent quatre têtes :
Lady Beltham aux yeux d'or,
Fantômas, Juve et Fandor.(...)
Prisonnier dans une cloche
Sonnant un enterrement
Ainsi mourut son lieutenant.
Le sang de sa pauv'caboche
Avec saphirs et diamants
pleuvait sur les assistants.(...)
Allongeant son ombre immense
Sur le monde et sur Paris
Quel est ce spectre aux yeux gris
Qui surgit dans le silence ?
Fantômas, serait-ce toi
Qui te dresses sur les toits ?
J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance
de la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années
je deviendrais une ombre sans doute,
Ô balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je
m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie
et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi,
je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières
lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois
que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement
sur le cadran solaire de ta vie.
Ariane Dreyfus88
Iris, c'est votre bleu
De temps en temps, se redresser aussi,
Soi-même se redresser.
Ce que le vide devient ?
Un buisson comme un autre,
Bruissant.
Là n'est pas encore le mystère.
C'est quand
Les gestes mêmes fatigués ont perdu leur ombre
A la chaleur.
C'est quand
Ta paume se lève un peu pour m'amener contre toi
Contre ta tête.
Nous sommes sur cette terre si fragile quand nous l'aimons.
Tu fermes les yeux ?
Ah oui, je ferme les yeux aussi, nous sommes
Les deux visages enchantés.
Marie Dubas89
Le tango stupéfiant
Après trois semaines entières
De bonheur que rien n'altérait
Mon amant dont j'étais si fière
Un triste matin me plaquait
Pour calmer mon âme chagrine
Je résolus en un sursaut
De me piquer à la morphine
Ou de priser de la coco
Mais ça coûte cher tous ces machins
Alors pour fuir mon noir destin
J'ai fumé de l'eucalyptus
Et je m'en vais à la dérive
Fumant comme une locomotive
Avec aux lèvres un rictus
J'ai fumé de l'eucalyptus
Dès lors mon âme torturée
Ne connut plus que d'affreux jours
La rue du désir fut barrée
Par les gravats de notre amour
J'aurais pu d'une main câline
Couper le traître en petits morceaux
Le recoller à la sécotine
Pour le redécouper aussitôt
Mais je l'aimais tant l'animal
Alors pour pas lui faire de mal
J'ai prisé d'la naphtaline
Les cheveux hagards, l'œil hérissé
Je me suis mise à me fourrer
Des boules entières dans les narines
J'ai prisé d'la naphtaline
Qu'ai-je fait là, Jésus Marie
C'est stupéfiant comme résultat
Au lieu de m'alléger la vie
Je me suis alourdie l'estomac
J'ai dû prendre du charbon Belloc
Ça m'a fait la langue toute noire
Que faire alors pauvre loque,
Essayer d'un autre exutoire ?
Car le pire c'est que j'ai pris le pli
Et c'est tant pis quand le pli est pris
Je me pique à l'eau de Javel
Pour oublier celui que j'aime
Je prends ma seringue
Et j'en bois même
Alors il me pousse des ailes
Je me pique à l'eau de Javel
Gnak gnak gnak gnak
J'ai du chagrin ...
C'est toujours ça de pris
Quand on vient au monde
Il ne faut pas vouloir la lune
Ni penser de trouver
Le bonheur rêvé
Vous aimez les blondes
L'occasion vous fait prendre une brune
Dites-vous, c'est très bien
Que c'est le destin
Aujourd'hui l'important
C'est d'prendre du bon temps.
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
Grâce à la loterie
On croit être millionnaire
On gagne deux cents francs
Comment qu'c'est qu'on les prend ?
Quand pour une thune aux Uniprix
Vous achetez un beau diamant à votr'chéri
Elle s'écrie :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
C'est d'la quincaillerie
Mais c'est toujours ça d'pris.
-
Lorsqu'au cinéma
Au théâtre ou bien dans la rue
Un beau gars m'dit tout bas
On se reverra
À son rendez-vous
Les yeux baissés j'arrive émue
Débordante de désir
Et puis de plaisir
J'tends ma bouche de carmin
Il me baise la main.
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
J'rengaine mes ardeurs
Et j'pense tout bas : Ma chère
Pour qu'il s'arrête là,
Sûrement qu'y m'connaît pas
D'vant un porto, j'espère chez lui
En fait d'souper qu'il n'aura pas que des biscuits
J'engloutis
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
J'pousse pas de p'tits cris
Mais c'est toujours ça d'pris.
À présent que j'ai fini
D'chanter ma chansonnette
Si cet air peut vous plaire
J'en serais très fière
Mais écoutez-moi
Et ne soyez pas assez bête
Pour laisser fuir ailleurs
Le moindre bonheur
S'il ne dure qu'un moment
Dites-vous gaiement :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
Moi ça me suffit
Y'a pas d'petits profits
Car je le prétends
Pour être heureux sur terre
Il faut dans la vie
De la philosophie
Quand chaque soir j'arrive ici
Pour un moment
Je n'ai pas ... de mes soucis
Je me dis :
C'est toujours ça d'pris
Comme disait ma grand-mère
C'n'est qu'une heure d'oubli
Mais c'est toujours ça d'pris.
André du Bouchet90
Scintillation
Ce feu qui nous précède dans l'été, comme une route
déchirée. Et le froid brusque de l'orage.
Où je mène cette chaleur,
dehors, j'ai lié le vent.
La paille à laquelle nous restons adossés, la paille
après la faux.
Je départage l'air et les routes. Comme l'été, où le froid
de l'été passe. Tout a pris feu.
Le jour qui s'ouvre à cette déchirure, comme un feu détonnant. Pour qui s'arrête auprès des lointains. Le même lit, la même faux, le même vent.
Cession
Le vent, dans les terres sans eau de l'été, nous quitte sur une lame,
ce qui subsiste du ciel.
En plusieurs fractures, la terre se précise. La terre demeure stable
dans le souffle qui nous dénude.
Ici, dans le monde immobile et bleu, j'ai presque atteint ce mur. Le
fond du jour est encore devant nous. Le fond embrasé de la terre. Le
fond et la surface du front, aplani par le même souffle, ce froid.
Je me recompose au pied de la façade comme l'air bleu au pied des
labours.
Rien ne désaltère mon pas.
Relief
Aujourd'hui la lampe parle
elle a pris une couleur violente
tout éclate et rayonne et sert jusqu'aux miettes
la soucoupe blanche que je vois sur la table que l'air modèle
la vérité
morte froide vivante maintenant et sans arrêt
à voix haute.
Anne Dujin91
Noyau manquant
Un rayon de soleil a fait apparaître
sur le vitre, comme sur la paroi
d'une grotte préhistorique
l'empreinte de main d'un enfant pressé
dont tu cherches en vain
ce qu'elle a voulu dire
quel message caché elle t'adresse
Aucun sinon te rappeler de quelle matière
est fait l'essentiel d'une vie
translucide et muette, sans intention
seulement visible à contre jour
L'ombre des heures
Dans le matin noir le réverbère
est l'étoile qui indiqua jadis
l'entrée de la crèche
Vierge sans enfant, auréolée
des vapeurs de la machine à café
elle est là pour ceux qui lavent
les rues avant le jour
Bergers sans brebis, les mains jointes
autour de la tasse, à l'abri
dans le silence de ses yeux
laissant monter peu à peu
le sourire de l'enfance
Jacques Dutronc92
J 'aime les filles
J'aime les filles de chez Castel
J'aime les filles de chez Régine
J'aime les filles qu'on voit dans "Elle "
J'aime les filles des magazines
J'aime les filles de chez Renault
J'aime les filles de chez Citroën
J'aime les filles des hauts fourneaux
J'aime les filles qui travaillent à la chaîne
Si vous êtes comme ça, téléphonez-moi
Si vous êtes comme ci, téléphonez-mi
J'aime les filles à dot
J'aime les filles à papa
J'aime les filles de Loth
J'aime les filles sans papa
J'aime les filles de Megève
J'aime les filles de Saint-Tropez
J'aime les filles qui font la grève
J'aime les filles qui vont camper
J'aime les filles de la Rochelle
J'aime les filles de Camaret
J'aime les filles intellectuelles
J'aime les filles qui me font marrer
J'aime les filles qui font vieille France
J'aime les filles de cinéma
J'aime les filles de l'Assistance
J'aime les filles dans l'embarras
Si vous êtes comme ça, téléphonez-moi
Si vous êtes comme ci, téléphonez-mi...
Il est cinq heures...
Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
*Il est cinq heures
Paris s'éveille
Paris s'éveille
Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures ...
Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n'est plus qu'une carcasse
Il est cinq heures ...
Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures ...
ILa tour Eiffel a froid aux pieds
L'Arc de Triomphe est ranimé
Et l'Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures ...
Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C'est l'heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n'ai pas sommeil*
Les cactus
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il n'y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe ! aïe ! aïe !
Dans leurs cœurs, il y a des cactus
Dans leurs portefeuille, il y a des cactus
Sous leurs pieds, il y a des cactus
Dans leur gilet, il y a des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille ! ouille ! ouille !, aïe !
Pour me défendre de leur cactus
A mon tour j'ai pris des cactus
Dans mon lit, j'ai mis des cactus
Dans mon slip, j'ai mis des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe ! aïe ! aïe !
Dans leurs sourires, il y a des cactus
Dans leurs ventres, il y a des cactus
Dans leur bonjour, il y a des cactus
Dans leurs cactus, il y a des cactus
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille !, aïe !
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il y a des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! aïe !, ouille ! ouille !
Paul Eluard93
Pour vivre
Je fis un feu, l'azur m'ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m'introduire dans la nuit d'hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m'avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
Comme un mort je n'avais qu'un unique élément.
À peine défigurée
Adieu tristesse
Bonjour tristesse
Tu es inscrite dans les lignes du plafond
Tu es inscrite dans les yeux que j'aime
Tu n'es pas tout à fait la misère
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par un sourire
Bonjour tristesse
Amour des corps aimables
Puissance de l'amour
Dont l'amabilité surgit
Comme un monstre sans corps
Tête désappointée
Tristesse beau visage.
Belle et ressemblante
Un visage à la fin du jour
Un berceau dans les feuilles mortes du jour
Un bouquet de pluie nue
Tout soleil caché
Toute source des sources au fond de l'eau
Tout miroir des miroirs brisé
Un visage dans les balances du silence
Un caillou parmi d'autres cailloux
Pour les frondes des dernières lueurs du jour
Un visage semblable à tous les visages oubliés.
Par une nuit nouvelle
Femme avec laquelle j'ai vécu
Femme avec laquelle je vis
Femme avec laquelle je vivrai
Toujours la même
Il te faut un manteau rouge
Des gants rouges un masque rouge
Et des bas noirs
Des raisons des preuves
De te voir toute nue
Nudité pure ô parure parée
Seins ô mon cœur
Lesquels ?
Pendant qu'il est facile
Et pendant qu'il est gai
Allons nous habiller et nous déshabiller.
Premièrement
Nos yeux se renvoient la lumière
Et la lumière le silence
A ne plus se reconnaître
A survivre à l'absence.
Et un sourire
La nuit n'est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.
Pierre Emmanuel94
Au Nom Secret
Ô mon amour je tiens parmi les hommes
Ton nom scellé mais ne chante que toi
Comme sous l'herbe une source chatoie
Que sans jamais te nommer je ne nomme
Que toi en tout ce qui tient nom de moi
Rends-moi présent Que je cesse d'attendre
Ce qui m'entoure en attente de moi
Donne à mon œil d'être humble envers mes doigts
Pour que je prenne ici au lieu de tendre
Filet troué le regard au-delà
Que de mes mains je modèle un langage
Souffle pétri qui m'engouffre et m'accroît
Plus s'ouvre un coeur plus il est à l'étroit
Ainsi du monde où lève ton image
Qui le nourrit en l'affamant de toi.
Piatka
Un besoin immense d'aimer
Qu'aucune nostalgie ne console
Voilà ma preuve
Contre tout le savoir
Voilà le creux de ma certitude
Ce trou au centre
Que rien dans les mondes
Ne peut obturer
Science sur science coulent sans cesse
À travers ce trou
II n'en reste au fond qu'une flaque
Où l'humour céleste
Se joue
La science disent-ils n'est pas faite
Pour la faim ni la soif
Or moi qui ne me nourris que du bleu
Je le lape justement dans la flaque
Pour me moquer
De l'impuissance de la connaissance
À le connaître
Comme à le nier
Versant de l'âge
Je suis
L'écho d'une pierre
Pierre ou cœur qui désespère
De toucher le fond du puits
Je suis
Le frisson d'une onde
Onde au long des nerfs du monde
Je n'éveille que ma nuit
Je suis
L'ombre de mes veines
Veines charriant mes peines
Au fil du sang qui me fuit
Je suis
Les gonds d'une porte
Porte donnant sur la morte
Saison où vague l'ennui
Cantos XXI
De ma prison j'entends
le chant venu des routes
je me tends et j'écoute
les pas se rapprochant
A force de me tendre
mes liens se sont usés
ils seront tôt brisés
le jour (il faut l'attendre)
où le chant et les pas
résonneront aux portes :
alors (faussement forte)
la prison s'ouvrira.
L'exilé de novembre
Je pars. tes lents cheveux sanglotent sur mon âme,
et déjà tu me perds dans l'ombre, ô bien-aimée !
Qui donc est revenu jamais ? Un soir d'automne
une feuille tombée sur la vasque, ce cri
d'un pas sur le gravier des heures ! mais l'allée
s'éloigne, et le passant se hâte vers l'hiver.
Un piano désert joue longtemps dans la brume,
il pleut. J'enfonce mes épaules, je rabats
mon chapeau sur ces yeux où s'éteint un novembre
transi de larmes, ton visage
Glisse, loin
glisse vers les retour éternel où se fondent
les départs sans espoir de retour, les adieux
jetés dans le brouillard suprême des années
et qui trente ans après sonnent toujours, là-bas.
Interrogatoire
Je ne remplirai plus vos questionnaires
Je ne sais comment je m'appelle
Qui est ce Je qui appelle
Ni ce moi qui est appelé
Ni ce jeu entre Je et moi
Cette vie à tu et à toi
Ces deux-ci partageant cet Un-là
Un seul masque et deux faussetés.
Vous me demandez où j'étais
Avant d'être au sein de ma mère
J'étais où je suis quand je rêve
Que mon père n'est pas encore né
Dans la sève qui ne jaillit pas
Le fleuve blotti dans la fente
Tel Adam existe et n'est pas
Avant qu'Eve naissant de lui ne l'enfante
Il y a quarante ans que je ne suis pas né
Ou mille, ou la durée du monde
Il y a quarante ans que j'occupe mon corps
Sans être ici
Où est mon poids c'est là ma place
Nulle part je ne suis présent -- j'habite là
Un lieu donné mais non reçu
Là où vous êtes
Qu'y sommes-nous des voix sans écho
Des feux follets sur la boue séminale
Feux détrempés sans force pour saisir
La terre au four la chair dans une forme
Toute parole est bulle de limon
Nous épuisons en pertes spermatiques
L'excès des mots l'esprit sans érection
Sèche étincelle où la mer se concentre
Fête du sexe ô Logos géniteur
Nous sommes trop femellins trop humides
Trop amollis par nos étreintes vides
Pour t'ériger dans l'axe du soleil
Pour prendre appui au mur de nos vertèbres
Et nous dresser à pic
Et vivre ici.
U
Une voyelle palatale antérieure à l'univers
Quasi occluse sur son rond mais poussant hors par l'ouverture
Que le souffle s'épaississant se troue de force à son travers,
Ce Tout conçu dans l'utérus que lui creuse le U nocturne
Ce U qui veut se passer outre ainsi qu'un col matriciel
Tout au labeur de se sortir de sa constriction obscure
C'est l'éternel travail du Soi pour expulser sa Plénitude
Et se vidant se faire monde à jamais exilé de Soi
Ubiquité gant retourné pour devenir la Nuit céleste
Certes tu n'es que le Dehors qui dérobe tes profondeurs
Cependant qui ne la louerait bien qu'illusoire ta très haute
Apparence d'un infini dont le nadir en trompe-l'œil
Est ici même en chaque cœur vertigineux de cette ivresse
Qui naît du souffle issu enfin de sa si longue retenue
Et qui se veut avoir été l'enfantement du Verbe ultime
Lui qui n'est que buée de mots étoilant vaguement l'abîme
*
Ni le grain de sable ne peut se concevoir dans l'univers
Ni l'univers imaginer la place en lui du grain de sable
L'un envers l'autre cependant ils sont miroir et contenant
Le moindre grain au sablier peut entraîner la masse entière
Dans la gorge la lettre U comme le nœud du sablier
Son propre souffle la forçant à travers elle prend matière
Dans l'œuf d'en haut le temps d'un monde et mille éternités de temps
Chacun peuplé de mille mondes se sentent choir au même instant
Tout est donc éphémère ensemble puisque éternel pareillement
Tout ce qui fut est et sera coexiste le temps d'un souffle
Rien n'est encore en cet instant où déjà tout est accompli
Un monde s'ouvre en queue de paon dans chaque ocelle où il s'inscrit
L'univers est la lettre U dont la hulotte emplit la nuit
Par intervalles mesurés elle ponctue d'un cri unique
Chaque nouvel éon qui naît et s'éteint simultanément
D'âge en âge en écho sans fin d'un même et seul ululement.
Léon-Paul Fargue95
Spleen
Dans un vieux square où l'océan
Du mauvais temps met son néant
Sur un banc triste aux yeux de pluie
C'est d'une blonde
Rosse et gironde
Que je m'ennuie
Dans ce cabaret du Néant
Qu'est notre vie.
Air du poète
Au pays de Papouasie
j'ai caressé la Pouasie...
La grâce que je vous souhaite
C'est de n'être pas Papouète.
Merdrigal
En dédicrasse Dans mon coeur en ta présence
Fleurissent des harengs saurs.
Ma santé, c'est ton absence,
et quand tu parais, je sors.
Jean Ferrat96
Robert le diable
Tu portais dans ta voix comme un chant de Nerval
Quand tu parlais du sang jeune homme singulier
Scandant la cruauté de tes vers réguliers
Le rire des bouchers t'escortait dans les Halles
Tu avais en ces jours ces accents de gageure
Que j'entends retentir à travers les années
Poète de vingt ans d'avance assassiné
Et que vengeaient déjà le blasphème et l'injure
Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne
Comme un soir en dormant tu nous en fis récit
Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie
Là-bas où le destin de notre siècle saigne
Debout sous un porche avec un cornet de frites
Te voilà par mauvais temps près de Saint-Merry
Dévisageant le monde avec effronterie
De ton regard pareil à celui d'Amphitrite
Enorme et palpitant d'une pâle buée
Et le sol à ton pied comme au sein nu l'écume
Se couvre de mégots de crachats de légumes
Dans les pas de la pluie et des prostituées
Et c'est encore toi sans fin qui te promènes
Berger des longs désirs et des songes brisés
Sous les arbres obscurs dans les Champs-Elysées
Jusqu'à l'épuisement de la nuit ton domaine
O la Gare de l'Est et le premier croissant
Le café noir qu'on prend près du percolateur
Les journaux frais les boulevards pleins de senteur
Les bouches du métro qui captent les passants
La ville un peu partout garde de ton passage
Une ombre de couleur à ses frontons salis
Et quand le jour se lève au Sacré-Cœur pâli
Quand sur le Panthéon comme un équarissage
Le crépuscule met ses lambeaux écorchés
Quand le vent hurle aux loups dessous le Pont-au-Change
Quand le soleil au Bois roule avec les oranges
Quand la lune s'assied de clocher en clocher
Tu ne m'as jamais quitté
Chaque jour que Dieu me donne
Soirs d'hiver matins d'été
Au printemps ou en automne
Tu ne m'as jamais quitté
A travers d'autres amours
C'est toujours toi que je fuis
Je n'ai plus assez de jours
Je n'ai plus assez de nuits
Pour pouvoir t'oublier mon amour
Et dans la vie je m'aperçois
Que tout m'est inconnu
Je ne sais rien qu'à travers toi
Mais ma vie continue
Les gens me parlent et je souris
Je ris même aux éclats
Je leur dis non
Je leur dis oui
Mais au fond de moi ...
Un jour un jour
Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au-dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime
Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue
Un jour pourtant, un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme, un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais, je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porte sur nos rivages
Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché
Quoi toujours ce serait la guerre, la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles
Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jetés ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou
Nuit et brouillard
Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été
La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux
Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues
Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers
On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare
Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent.
Léo Ferré97
La mémoire et la mer
La marée, je l'ai dans le cœur qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur, de mon enfant et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment on l'arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament des années lumières et j'en laisse
Je suis le fantôme jersey, celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre
Rappelle-toi ce chien de mer que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là, avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps-là, le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas et des sprints gagnés sur l'écume
Cette bave des chevaux ras, au raz des rocs qui se consument
Ô l'ange des plaisirs perdus, ô rumeurs d'une autre habitude
Mes désirs, dès lors, ne sont plus
Qu'un chagrin de ma solitude
Et le diable des soirs conquis avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords, reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors, pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants, dans le poivre feu des gerçures
Quand j'allais, géométrisant, mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul, poissé dans des draps d'aube fine
Je voyais un vitrail de plus
Et toi fille verte, mon spleen
Les coquillages figurant sous les sunlights, cassés, liquides
Jouent de la castagnette tant qu'on dirait l'Espagne livide
Dieux de granit, ayez pitié de leur vocation de parure
Quand le couteau vient s'immiscer dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu'on pressent quand on pressent l'entrevoyure
Entre les persiennes du sang et que les globules figurent
Une mathématique bleue, dans cette mer jamais étale
D'où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles
Cette rumeur qui vient de là, sous l'arc copain où je m'aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla, ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps comme un mendiant sous l'anathème
Comme l'ombre qui perd son temps à dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux s'en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout, dans la rue, aux musiques mortes
C'est fini, la mer, c'est fini, sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d'infini
Quand la mer bergère m'appelle
Poète... vos papiers !
Bipède volupteur de lyre, époux châtré de Polymnie
Vérolé de lune à confire, Grand-Duc bouillon des librairies
Maroufle à pendre à l'hexamètre, voyou décliné chez les Grecs
Albatros à chaîne et à guêtres, cigale qui claque du bec
Poète, vos papiers ! Poète, vos papiers !
J'ai bu du Waterman et j'ai bouffé Littré
Et je repousse du goulot de la syntaxe
À faire se pâmer les précieux à l'arrêt
La phrase m'a poussé au ventre comme un axe
J'ai fait un bail de trois-six-neuf aux adjectifs
Qui viennent se dorer le mou à ma lanterne
Et j'ai joué au casino les subjonctifs
La chemise à Claudel et les cons dits "modernes"
Syndiqué de la solitude, museau qui dévore du couic
Sédentaire des longitudes, phosphaté des dieux chair à flic
Colis en souffrance à la veine, remords de la Légion d'honneur
Tumeur de la fonction urbaine, Don Quichotte du crève-cœur
Poète, vos papiers ! Poète, Papier !
Le dictionnaire et le porto à découvert
Je débourre des mots à longueur de pelure
J'ai des idées au frais de côté pour l'hiver
À rimer le bifteck avec les engelures
Cependant que Tzara enfourche le bidet
À l'auberge dada la crotte est littéraire
Le vers est libre enfin et la rime en congé
On va pouvoir poétiser le prolétaire
Spécialiste de la mistoufle, émigrant qui pisse aux visas
Aventurier de la pantoufle sous la table du Nirvana
Meurt-de-faim qui plane à la Une, écrivain public des croquants
Anonyme qui s'entribune à la barbe des continents
Poète, vos papiers ! Poète, documenti !
Littérature obscène inventée à la nuit
Onanisme torché au papier de Hollande
Il y a partouze à l'hémistiche mes amis
Et que m'importe alors, Jean Genet, que tu bandes
La poétique libérée, c'est du bidon
Poète, prends ton vers et fous-lui une trempe
Mets-lui les fers aux pieds et la rime au balcon
Et ta muse sera sapée comme une vamp
Citoyen qui sent de la tête, papa gâteau de l'alphabet
Maquereau de la clarinette, graine qui pousse des gibets
Châssis rouillé sous les démences, corridor pourri de l'ennui
Hygiéniste de la romance, rédempteur falot des lundis
Poète, vos papiers ! Poète, salti !
Que l'image soit rogue et l'épithète au poil
La césure sournoise certes mais correcte
Tu peux vêtir ta Muse ou la laisser à poil
L'important est ce que ton ventre lui injecte
Ses seins oblitérés par ton verbe arlequin
Gonfleront goulûment la voile aux devantures
Solidement gainée ta lyrique putain
Tu pourras la sortir dans la Littérature
Ventre affamé qui tend l'oreille, maraudeur aux bras déployés
Pollen au rabais pour abeille, tête de mort rasée de frais
Rampant de service aux étoiles, pouacre qui fait dans le quatrain
Masturbé qui vide sa moelle à la devanture du coin, ha !
Poète, haha, circulez, poète, haha !
Circulez, poète ! Circulez, hahaha !
Jean Follain98
L'anecdote
L'unique peintre de ce bourg
repeignait la boutique austère
et fredonnait
quand de la gare s'en revenaient
les deux uniques voyageuses
indifférentes à cet amour
que mettait partout le printemps
mais il est des chants qui poursuivent
et que nous ramène une brise.
O monde je ne puis te construire
sans ce peintre et sans ces deux femmes.
Fouilles d'Enfance
Les enfants qui vont fouiller dans les greniers
où sont les mannequins noirs
les oignons, les issues
le sac de papier brun où reste de l'anis étoilé
connaîtront un jour les tracas et sauront
ce qu'il en coûte de rechercher les voluptés
et d'épouser la courbe délicieuse.
Maurice Fombeure99
La marmite
Sur le feu jaune et bleu
Chante la grosse marmite
La marmite au pot-au-feu.
La marmite au pot-au-feu
De temps en temps souffle un peu
De sa vapeur : "teuf, teuf, teuf "
Comme une locomotive
Et quand il l'entend - mon Dieu !
Le chat qui dort dans la cendre
Entr'ouvre à demi les yeux.
Le feu lèche la marmite
Sans bruit et la soupe cuit.
Et l'horloge va moins vite :
Elle écoute la marmite,
La marmite au pot-au-feu.
D'amour et d'aventure
(...) Il passe au galop --- il n'arrête pas
Les pas du cheval pour me voir sourire
Quand, depuis des siècles, je lui tends les bras.
Douceur de sentir qu'il ne m'aime pas.
Pur lui, je peigne mes cheveux,
Pour lui, je peins mes yeux sous le regard des astres,
Mes bons amis silencieux.
La Reine à sa tour a moins de tourment
Ne voyant pas revenir le régiment son beau roi en tête.
Beau roi de carreau, beau roi de carreau,
Mon cœur est à vous depuis des années,
A vous. Prenez-moi sous votre manteau,
Puis emportez-moi au fond des années
Où dorment les reines des vieilles chansons,
Des vieilles chansons, des amours fanées,
Des amours fanées, mais sans trahisons,
--- Car je vous attends depuis des années ;
Vous dormez au fond des vieilles chansons,
Des vieilles chansons, des amours fanées
Animaux nuisibles sont
J'en demande pardon à mes pésans ancêtres :
J'aime la taupe étrusque et les chouettes aussi
Le loir et le blaireau, et la chauve-souris
Qui vient tournevirer le soir à nos fenêtres,
La couleuvre enroulée comme les nuits les jours
Les galops des souris dans les greniers nocturnes
Les crapauds exaltés par les saisons d'amours
Les grenouilles gonflées d'angoisses taciturnes
Pédâches et tarets. Les nuisibles enfin
Tout ce qui grouille et mord aux surfaces des terres
La salamandre bleue, les rats, les aigrefins...
Il faut me pardonner ce cœur involontaire.
Il admet ceux qui tuent, tolère ce qui mange
Car tous ceux-là, ces noirs mal-créés que tu dis
Ne seront réveillés par la trompe des anges
Puisque les animaux n'ont point de paradis.
Brigitte Fontaine100
Comme à la radio (avec Areski Belkacem)
ce sera tout-à-fait comme à la radio
ce ne sera rien que de la musique
ce ne sera rien rien que des mots des mots des mots
comme à la radio
ça ne dérangera pas ça n'empêchera pas de jouer aux cartes
ça n'empêchera pas de dormir sur l'autoroute
ça n'empêchera pas de parler d'argent
n'ayez pas peur ce sera tout-à-fait comme à la radio
ça ne sera rien juste pour faire du bruit
le silence est atroce quelque chose est atroce aussi
entre les deux c'est la radio tout juste un peu de bruit
pour combler le silence tout juste un peu de bruit
et rien de plus tout juste un peu de bruit
n'ayez pas peur ce sera tout-à-fait comme à la radio
à cette minute, des milliers de chats se feront écraser sur les routes ; à cette minute, un médecin alcoolique jurera au dessus du corps d'une jeune fille et il dira : « elle ne va pas me claquer entre les doigts, la garce, à cette minute, cinq vieilles dans un jardin public entameront la question de savoir s'il est moins vingt ou moins cinq ; à cette minute, des milliers et des milliers de gens penseront que la vie est horrible et ils pleureront ; à cette minute, deux policiers entreront dans une ambulance et ils jetteront dans la rivière un jeune homme blessé à la tête à cette minute, un Espagnol sera bien content d'avoir trouvé du travail.
il fait froid dans le monde ça commence à se savoir
et il y a des incendies qui s'allument dans certains endroits
parce qu'il fait trop froid
traducteurs, traduisez mais n'ayez pas peur
on sait ce que c'est que la radio il ne peut rien s'y passer
rien ne peut avoir d'importance ce n'est rien ce n'était rien
juste pour faire du bruit juste de la musique
juste des mots des mots des mots des mots
tout juste un peu de bruit comme à la radio
C'est normal
La la la...
Areski ! -Qu'est-ce qu'il y a ?
T'as pas entendu un truc bizarre ? -Si. - Qu'est ce que c'est ?
C'est le gaz. C'est le gaz dans l'appartement en dessous. Des fois y'a
des fuites alors ça s'accumule. Puis s'il y a une étincelle ça explose.
C'est normal. -- Ah !
Et qui dit explosion dit détonation. D'où le bruit que tu as entendu
tout à l'heure, voilà. -Ah la la la
Dis-donc. -- Quoi ? -- Tu sens pas le brûlé ?
Ah oui c'est normal je t'ai expliqué il y a eu une explosion. -Oui. --
Et l'agitation moléculaire due à cette explosion. -- La... quoi ? --
L'agitation moléculaire -- Ah oui -Provoque une élévation thermique
suffisante pour enflammer les matières environnantes.
Oui oui -- C'est ce qu'on appelle'la combustion. C'est normal !
Tu comprends ? -- Oui oui -- La la la -- Mais alors ...mais ...- La la
la... Qu'est ce que tu voulais ? La la la
Je voulais savoir... Tout l'immeuble il est en train de brûler, c'est
bien ça ?
Mais oui, écoute. Les matières qui ont servi à la construction de cet
immeuble sont très fragiles. Parce qu'il n'y a que des ouvriers, des
étrangers et quelques improductifs. Tu comprends ? -- Oui
Alors le feu s'empare très facilement des matières. Ça se propage. Nous
sommes donc en présence d'un incendie. -- ah un incendie ! D'accord
La la la... - Dis donc -- Qu'est ce que tu veux encore ?
Tu ne sens pas comme si on commençait à tomber, là un peu ?
Écoute je vais t'expliquer c'est très simple. Tu te souviens de la
combustion ? -- Quoi ?
La destruction de l'immeuble par les flammes. Ça veut dire qu'en dessous
les murs et les étages ont disparu et que nous ne sommes plus soutenus
par rien. Or une chose qui n'est plus soutenue par rien tombe. C'est ce
qu'on appelle la pesanteur, c'est normal.
Ah -- C'est l'attraction terrestre. -- D'accord. La la la...
Areski, excuse-moi -- Oui, quoi ?
Je pense à un truc, on ne va pas mourir dans une minute ?
Brigitte, tu es fatigante -- Pardon
Nous sommes donc en train de tomber. Or tout corps tombe à une vitesse
définie et en arrivant au sol il subit une décélération violente qui
amène la rupture de ses différentes composantes. Par exemple les membres
se séparent du tronc.
Oui -- Le cerveau jaillit hors de la boîte crânienne, etc. dans ces
conditions de déconnexion il est évident que le phénomène de la vie ne
peut pas se maintenir, c'est normal tu comprends ?
Aaaah !
Le silence
tous les chiens se sont tus la lune s'est levée
elle était rouge et nue sur mon cœur arrêté
ah le silence éclaté dans le sang répandu là sous le ciel qui sue
ah la chaleur torturée la lumière qui tue et ma vie revenue
tous les chiens se taisaient parfois les fleurs s'égorgent
je n'oublierai jamais le ciel est une forge
ah les oranges écrasées les anges écartelés et ma vie retrouvée
ah la chaleur étalée dix mille abeilles en feu mon amour
Paul Fort101
Comme hier
Hé ! donne moi ta bouche, hé ! ma jolie fraise !
L'aube à mis des frais's plein notr'horizon
Garde tes dindons, moi mes porc, Thérèse
Ne r'pouss'pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
L'un tient le couteau, l'autre la cuiller :
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
Pour sauter le gros sourceau d'pierre en pierre,
Comme tous les jours mes bras t'enlèv'ront
Nos dindes, nos truies nous suivront légères
Ne r'pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
La vie c'est toujours amour et misère
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
J'ai tant de respect pour ton cœur Thérèse,
Et pour tes dindons. Quand nous nous aimons
Quand nous nous fâchons, hé ! ma jolie fraise
Ne r'pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n'm'aimes point, c'est moi qui t'aim'rons
L'un tient le couteau, l'autre la cuiller :
La vie c'est toujours les mêmes chansons.
Georges Fourest102
Le Cid
Le palais de Gormaz, comte et gobernador,
est en deuil : pour jamais dort couché sous la pierre
l'hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador.
Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s'accoude au mirador
Et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
Regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or...
Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle :
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,
le héros meurtrier à pas lent se promène :
« Dieu ! » soupire à part soi la plaintive Chimène,
« qu'il est joli garçon l'assassin de Papa ! »
Marie de France103
du lai de Guiguemar
Celui qui traite un beau sujet est fort affligé si son œuvre n'est pas
bien réussie. Écoutez, seigneurs, ce que dit Marie qui ne néglige pas de
faire profiter son époque de ses talents.
Les gens doivent toujours louer celui dont on ne dit que du bien.
Mais quand il y a dans un pays un homme ou une femme de grand talent,
souvent ceux qui envient leurs qualités disent du mal de lui.
Ils veulent rabaisser son mérite.
Pour cela, ils jouent le rôle du chien méchant, lâche et fourbe qui mord
les gens par traîtrise.
Si les envieux ou les médisants veulent me critiquer, je ne me déroberai
pas à ma tâche pour autant.
Ils ont le droit de dire du mal d'autrui.
Les contes que je sais véridiques et dont les Bretons ont fait des lais,
je vous les conterai avec concision.
Pour en finir avec cette introduction,
Ni en Lorraine ni en Bourgogne, ni en Anjou ni en Gascogne,
on ne pouvait trouver en ce temps-là un chevalier aussi parfait qui fût
son égal.
Nature commit toutefois une faute en le formant :
elle le rendit indifférent à tout amour.
du lai d'Equitan
Amour a enrôlé Équitan parmi les siens.
Il lui a décoché une flèche qui lui a causé une profonde blessure.
Le coup l'a atteint en plein cœur.
Le bon sens et le savoir-faire lui sont inutiles.
Par la dame, l'amour l'a tellement subjugué qu'il en devient morne et
pensif.
Maintenant, il lui faut s'y soumettre totalement sans qu'il puisse
s'en libérer.
La nuit, il ne trouve ni sommeil ni repos mais il ne fait que s'accuser
lui-même
Hélas ! quelle destinée m'a amené dans ce pays !
La vue de cette dame a plongé mon cœur dans un tourment qui agite tout
mon corps de frissons.
Je crois qu'il ne me reste plus qu'à l'aimer.
Mais si je l'aime, ce sera mal car c'est la femme de mon sénéchal.
Pourtant, ce serait bien pire encore si je tombais malade à cause
d'elle.
Quel malheur ce serait pour une si belle femme de ne pas aimer ou de ne
pas avoir d'amant !
À ces mots, il soupira.
Puis il se coucha et pensa.
Ensuite, il parla et dit : « Pourquoi suis-je troublé et tourmenté ?
Je ne sais pas encore et je n'ai jamais su si elle est prête à faire de
moi son amant mais je le saurai bientôt.
Si elle ressent ce que je sens, alors ma souffrance disparaîtra.
Ah, Dieu ! Comme le jour est encore loin !
Je ne puis pas trouver de repos.
(...)
Or, le sénéchal revient brusquement, il frappe à la porte mais la jeune
fille le retient.
Il lui donne des coups d'une telle violence qu'elle est bien obligée
de lui ouvrir.
Il trouve alors sa femme et le roi là où ils sont couchés et enlacés.
Le roi regarde et voit venir le sénéchal.
Pour couvrir sa honte, il saute dans la cuve à pieds joints, il était
alors totalement nu mais il n'y prit pas garde et mourut ébouillanté.
Le mal s'est retourné contre lui tandis que le sénéchal est sain et
sauf.
Le sénéchal a bien vu ce qui est arrivé au roi.
Il saisit aussitôt sa femme et la plonge, tête la première, dans le
bain.
C'est ainsi que tous deux moururent, le roi d'abord et elle ensuite.
Celui qui voudrait réfléchir sur cette histoire, pourrait en tirer une
leçon.
Tel qui recherche le malheur d'autrui voit ce malheur se retourner
contre lui.
Tout cela est arrivé comme je vous l'ai dit.
Les Bretons en firent un lai qui raconte la mort d'Équitan et de la
dame qui l'avait tant aimé.
du lai de Lanval
À Cardeuil séjournait le roi, le preux et courtois Arthur, à cause des
Scots et des Pietés qui ravageaient le pays.
Il avait fait de très riches présents, aux comtes ainsi qu'aux barons,
ceux de la Table Ronde
--- il n'y avait nulle part dans le monde autant de chevaliers de leur
valeur.
Il distribua femmes et terres à tous, sauf à un seul qui l'avait
servi.
C'était Lanval, il ne se souvint pas de lui et aucun des siens ne
défendit sa cause.
Pour sa valeur et sa largesse, pour sa beauté et son courage, beaucoup
enviaient Lanval.
Un tel faisait semblant de l'aimer, mais si quelque malheur était
arrivé au chevalier, il ne l'aurait pas plaint le moins du monde.
Lanval était fils de roi, de haute naissance mais il était loin de son
héritage.
Il appartenait à la maison du roi.
Il avait dépensé tous ses biens, car le roi ne lui donna rien et Lanval
ne lui demandait rien non plus.
Maintenant Lanval est bien malheureux, il est très triste et très
anxieux.
Seigneurs, ne vous en étonnez pas !
Un étranger abandonné souffre beaucoup sur une terre étrangère quand il
ne sait pas où chercher du secours.
Le chèvrefeuille
Il me plaît beaucoup et c'est mon désir de vous conter la véritable
histoire de ce lai qu'on nomme
Chèvrefeuille, pourquoi il fut composé et d'où il vient.
Plus d'un me l'a raconté et moi, je l'ai composé par écrit au sujet
de Tristan et de la reine, de leur amour si parfait qui leur valut tant
de souffrances avant de les réunir dans la mort, le même jour
(...)
Tristan retourne dans la forêt.
Sur le chemin que le cortège devait emprunter, il coupa une branche de
coudrier par le milieu et l'équarrit en la taillant.
Quand le bâton est prêt, il y grave son nom avec un couteau.
Si la reine le remarque --- car elle faisait très attention ; il lui
était déjà arrivé précédemment de retrouver Tristan par un moyen
similaire - elle reconnaîtra parfaitement, dès qu'elle le verra, le
bâton de son ami.
Voici l'explication détaillée du message qu'il lui adresse :
(il était resté longtemps dans la forêt, aux aguets, attendant de
connaître un moyen pour la revoir car il ne pouvait vivre sans elle.
Il en était d'eux comme du chèvrefeuille qui s'enroulait autour du
coudrier ;
une fois qu'il s'y est enlacé et qu'il s'est attaché au tronc, ils
peuvent longtemps vivre ensemble.
Mais ensuite, si on cherche à les séparer, le coudrier meurt aussitôt et
le chèvrefeuille de même.)
« Belle amie, il en est ainsi de nous : ni vous sans moi, ni moi sans
vous ! »
La reine s'avançait à cheval.
Elle scrutait le talus, vit le bâton, le reconnut et distingua les
inscriptions.
(...)
Pour la joie qu'il éprouva de revoir son amie et pour se rappeler les
paroles de la reine qu'il avait mises par écrit,
Tristan qui savait bien jouer de la harpe avait composé un nouveau lai.
Je le nommerai brièvement : en anglais, on l'appelle Gotelef, les
Français le nomment Chèvrefeuille.
Je viens de vous dire la véritable histoire du lai que j'ai raconté
ici.
Franc-Nohain104
La vierge aux bougies
Bonne Madame du Quinze Août,
Voici des bougies d'un sou, Et de deux sous,
(La dépense n'est rien, l'intention fait tout,)
Et de trois, et de quatre sous :
Entendez-nous, exaucez-nous,
Bonne Madame du Quinze Août !
Et les dévots et les dévotes ont demandé
Des tas de choses,
Et la richesse, et la santé, Un bébé rose :
Nous avons tous à demander
Tant de choses, oh ! tant de choses...
Et puis voici partis et les dévots et les dévotes,
--- Des cantiques au loin meurt la dernière note, ---
Avec les bougies qui clignotent
La Bonne Vierge est restée seule dans sa grotte.
Alors, à demi-voix : --- Vite, dit-elle,
Éteignons toutes ces chandelles !
Devant ces braves gens, je n'ai pas voulu, Bien entendu,
Pour ne pas leur faire de peine ;
Mais maintenant il ne faut plus
Qu'ici viennent brûler leurs ailes
Les papillons hurluberlus Et les innocentes phalènes :
D'ailleurs, cette lumière crue Finit par fatiguer la vue ;
Allons, vite, soufflons dessus, Et que l'ombre calme revienne... ---
Et maintenant dans l'ombre calme,
--- Les grands arbres lentement balancent leur palme
Plus de bougies dont s'indispose ou se courrouce
La bonne Madame Marie ;
Plus rien que deux petites flammes Si pures, si douces :
Ce sont les yeux de mon amie
Qui se reflètent dans la source.
Lampisterie
La lampisterie est cet endroit plein de silence,
Où sont les lampes,
Où, dans les huiles et les pétroles,
Les mèches trempent,
Les mèches molles,
Lampisterie, endroit obscur où sont les lampes.
Et le lampiste coule là,
Coule des jours monotones et sans éclat,
Sans gloire, sans smart : --- en général,
Le lampiste s'habille mal,
Et les occasions sont rares,
(Peut-être le premier Janvier ?)
Bien rares où le chef de gare
Serre sa main, sa main loyale, Mais sale.
Mais le lampiste est un modeste,
Qu'inquiètent peu les égards :
Il se fiche du tiers, du quart,
Et du ziste comme du zeste, ---
Pourvu que les lampes lui restent.
Il ne demande même pas à monter en grade :
Tout au plus, parfois, songe-t-il
Que, s'il avait des appointements comme Rothschild,
Peut-être mettrait-il une autre huile
Que celle de l'administration, dans sa salade...
(Et puis, au fond, C'est encore une affaire d'appréciation.)
Lampisterie, endroit plein d'ombre et de silence, où trempe
La salade du lampiste, dans l'huile des lampes.
Claude François105
Comme d'habitude106
Je me lève et je te bouscule
Tu n'te réveilles pas
Comme d'habitude
Sur toi je remonte le drap
J'ai peur que tu aies froid
Comme d'habitude
Ma main caresse tes cheveux
Presque malgré moi
Comme d'habitude
Mais toi tu me tournes le dos
Comme d'habitude
Et puis je m'habille très vite
Je sors de la chambre
Comme d'habitude
Tout seul je bois mon café
Je suis en retard
Comme d'habitude
Sans bruit je quitte la maison
Tout est gris dehors
Comme d'habitude
J'ai froid, je relève mon col
Comme d'habitude
Comme d'habitude, toute la journée
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude je vais sourire
Comme d'habitude je vais même rire
Comme d'habitude, enfin je vais vivre
Comme d'habitude
Et puis le jour s'en ira
Moi je reviendrai
Comme d'habitude
Toi, tu seras sortie
Pas encore rentrée
Comme d'habitude
Tout seul j'irai me coucher
Dans ce grand lit froid
Comme d'habitude
Mes larmes, je les cacherai
Comme d'habitude
Comme d'habitude, même la nuit
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude tu rentreras
Comme d'habitude je t'attendrai
Comme d'habitude tu me souriras
Comme d'habitude
Comme d'habitude tu te déshabilleras
Comme d'habitude tu te coucheras
Comme d'habitude on s'embrassera
Comme d'habitude
Comme d'habitude on fera semblant
Comme d'habitude on fera l'amour
Comme d'habitude on fera semblant
Les marionnettes107
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
L'une d'entre elles est la plus belle
Elle sait bien dire papa maman
Quant à son frère il peut prédire
Pour demain la pluie ou bien le beau temps
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
Chez nous à chaque instant c'est jour de fête
Grâce au petit clown qui nous fait rire
Même Alexa cette pauvrette
Oublie, oublie, qu'elle a toujours pleuré
Moi je construis des marionnettes
Avec de la ficelle et du papier
Elles sont jolies les mignonnettes
Elles vous diront, elles vous diront
Que je suis leur ami, que je suis leur ami
Que je suis leur ami, leur ami ... ...
André Frédérique108
Condamné
Rien à faire pour lui couper la tête.
En vain lui fait-on comprendre que s'il se détendait ...
Lui ne veut pas entendre raison.
Le couperet s'ébrèche, la machine se coince. «
Le voilà bien avancé ! », pense le bourreau en grommelant.
On ne se résout pas sans chagrin, après bien des procédures compliquées,
à le fusiller au petit jour.
Sans plus de succès.
Les balles s'écrasent sur sa poitrine, à peine éraflée après douze
salves.
Le commandant du peloton s'éponge le front, désespéré.
On l'électrocute.
Impassible, il observe l'évolution des machinistes autour des leviers.
Le courant n'est pas ménagé.
Dans la pièce une odeur d'ozone se répand.
On essaie de le pendre.
Sans résultat.
De l'étouffer entre deux matelas, de le noyer dans de l'huile
bouillante.
On lui injecte du blanc de zinc dans l'artère temporale.
À la fin, on lui rend la liberté.
Ivre de joie, il sort en courant, se précipite au cou de sa femme qui
l'attend avec un bouquet de roses la porte de la prison, se pique le
doigt aux épines, fait un mauvais mal blanc et après quelques jours de
souffrance meurt misérablement sur un lit d'hôpital.
Honneurs
Comme il venait d'être élu pape, une grande fierté l'envahit.
Il oublia ses amis du petit café : les joueurs de manille, les joueurs
de boule, les garçons et même la fille à l'ombrelle.
Parfois sollicitant une audience un des vieux arrivait, après avoir
traversé d'immenses salles vides dont le parquet reflétait son corps,
jusqu'à son trône doré,
cachant dans sa poche un vieux jeu de cartes qu'il sortait humblement
pour lui rappeler le passé.
Mais lui, sonnait ses hallebardiers qui jetaient dehors l'importun.
Contre les grilles, lorsqu'en brocart d'or et d'argent il descendait
dans son parc porté sur sa chaise pour méditer pieusement, la fille à
l'ombrelle venait s'écraser le
visage pour le voir passer au loin, parmi l'encens, le bruit des orgues
au-dessous d'un ciel toujours pur, et de là, agitait son mouchoir comme
au départ d'un petit bateau.
Bien loin, bien loin[.]{.underline}
Il y a de la profondeur cachée...
Il y a de la profondeur cachée dans mon langage. Je parle ne sachant ce
que je vais dire et les mots s'assemblent en oracle. Du moins, on me le
dit. Si je parle longtemps, je bâtis un monde, où je me perds. Il me
faut de patients amis pour m'expliquer. C'est donc qu'entre ma parole et
ce qui l'anime il y a quelque chose que j'ignore. Peut-être quelqu'un.
Je ne crois pas porter de dieu. Je voudrais dire quelque chose
d'indifférent, une broutille. Je n'y parviens pas. Toujours une lumière
au fond de mon puits, une fleur dans mon désert.
Pour tout ce que je dis, mes amis trouvent des excuses. Il me vient
alors des envies de gâter le miracle. Je parle de mes bretelles. Eh bien
! ce n'est pas encore futile. Pas du tout.
Le crocodile
Le crocodile du notaire faisait
peur aux enfants qu'il
guettait au fond de la maison
dans sa niche il attendait
en comptant les minutes
la sortie du saute-ruisseau
aussi dut-on le tuer
avec du sublimé jusqu'à
ce qu'il fût de moins en
moins crocodile
d'abord
codicille puis
cédille à
sa mort il ne restait de lui qu'un
cil
André Frénaud109
A valoir
C'est une bonne base.
C'est un très bon fondement.
C'est en acompte sur le bonheur.
C'est à valoir sur l'amour.
C'est à valoir, toujours à valoir.
C'est pour en avoir encore plus.
C'est pour avaler, c'est pour la dent creuse.
C'est pour avaliser notre bon vouloir
ou c'est pour l'amuser en attendant.
Parce que nous sommes pauvres,
mais parce que demain nous serons très comblés.
Je le crois bien. Cela brille presque.
C'est pour être à notre aise.
C'est pour nous dégarnir du trop peu.
C'est pour devenir à la hauteur.
Peut-être, c'est pour nous porter chance.
Parce que les corps sont froids.
Parce que les cœurs sont friands.
Parce que les rats sans façon
se glissent hors de nos bouteilles.
Parce que les ramages de la vertu
à la fin s'emberlificotent.
Parce que tout cela donne envie de plaisanter
parce que nous prenons les choses au tragique.
C'est toujours cela de pris.
Cela pourrait être pire.
C'est à défaut de mieux.
C'est extrêmement bien de la sorte.
Cela ne pourrait pas être autrement.
Cela pourrait l'être. Cela sera peut-être.
Mais qu'est-ce que l'on sait ? Qu'est-ce que c'est ?
Qu'est-ce que C'EST ?
Il y a de quoi dans ma maison
Il y a de quoi boire et de gros biftecks dans ma maison.
De quoi rire et de quoi s'aimer et de quoi pas.
De quoi passer sa rage et apaiser son temps.
De quoi faire attention et de n'y prendre garde.
Des fenêtres pour obstruer, des portes qui ferment clair.
Des arbres sans horizon et des beaux. Des bêtes à toutes voix.
Il y a place pour des animaux anges dans ma maison.
Pour des anneaux parfaits, pour les rêves qui débordent.
Pour de petits cœurs, du genre : soupirs de veau.
Place pour le feu et pour les pierres.
Pour du nuage en foule et pour la dent des rats.
Il y aura place pour nous y étendre.
La Vie dans le Temps
Les secondes, pas à pas inaccessibles ---
Les minutes se pressaient, toujours trop longues ---
Les heures, l'une après l'autre mal aimées ---
L'an neuf, en allé sans remplir les vœux ---
Le jour accompli, le cœur tourne encore ---
Le sommeil, au matin miroir interdit ---
L'instant n'a pas lui où nous aurions pu ---
Notre vie, infranchissable, recluse ---
Le Souvenir vivant de Joseph F. Pêcheur de Collioure
En revenant de Collioure le plus long jour de l'année, tellement
insuffisant pour s'épancher avec l'ami nouveau. Malhabiles nous sommes
à nous atteindre, les hommes, malgré la promesse entrevue dans l'eau du
regard.
La pêche est à portée, mais on prend toujours si peu.
Richesses furtives qui ne parviennent pas à s'échanger.
Cœurs obscurcis par trop de navigations douloureuses.
Cœurs secrets, plus difficiles à gagner que les poissons.
En vain le clapotis figé par la nuit s'efforce de retenir
le train qui s'allonge dans le matin lent.
Nous sommes si loin déjà de la lueur de la rencontre,
emportés dans le quotidien, sans certitude de retour.
Mais à jamais le souvenir de cet homme comme un fer obstiné,
dans un coin inaperçu du cœur me blessera
d'une blessure, comme est la droiture, merveilleuse.
Où est mon pays ?
Où est mon pays ? Pas où je suis né,
dans le charbon qui marque jusqu'aux façades ;
alentour les prairies trop vertes et vertes,
le naïf contentement des coteaux mamelonnés.
Où est mon pays ? C'est dans la détresse.
Des rumeurs qui couvrent le bruit de l'eau vive.
Des monceaux gisant sous d'autres douleurs.
Les appuis qui cèdent, les renforts qui traînent.
Le regret s'avive quand l'espoir noircit.
Qui retient, qui porte le sang qui m'entraîne
vers quelle unité ? C'est dans les détours.
C'est dans les lointains aux confins d'ici.
C'est hier perdu sans avoir su luire.
Ce n'est pas ailleurs, ce doit être ici.
Je cherche et je trouve presque, et je perds.
Où est mon pays ? C'est dans le poème.
Il n'est pas d'autre lieu où je veux reposer.
Tombeau vivifié par le flux des sèves,
ma vie morte y chante à voix toujours fraîche.
Prends-le dans ta voix, tu entendras crier
l'univers qui violemment y construisit un nid
et s'enfuit en tumulte. Dans l'étrange ramage,
je me suis reconnu et je reprends naissance
de par la foudre qui m'anéantit dans l'unité,
dans ma neuve parole.
Serge Gainsbourg110
La javanaise
J'avoue j'en ai bavé pas vous mon amour
Avant d'avoir eu vent de vous mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions Le temps d'une chanson
À votre avis qu'avons-nous vu de l'amour ?
De vous à moi vous m'avez eu mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson
Hélas avril en vain me voue à l'amour
J'avais envie de voir en vous cet amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson
La vie ne vaut d'être vécue sans amour
Mais c'est vous qui l'avez voulu mon amour
Ne vous déplaise
En dansant la Javanaise
Nous nous aimions
Le temps d'une chanson.
Sous le soleil exactement
Un point précis sous le tropique
Du Capricorne ou du Cancer
Depuis, j'ai oublié lequel
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement, juste en dessous.
Dans quel pays, dans quel district ?
C'était tout au bord de la mer
Depuis, j'ai oublié laquelle
Était-ce le Nouveau-Mexique
Vers le Cap Horn
Vers le Cap Vert
Était-ce sur un archipel ?
C'est sûrement un rêve érotique
Que je me fais les yeux ouverts
Et pourtant si c'était réel ?
Les sucettes
Annie aime les sucettes,
Les sucettes à l'anis.
Les sucettes à l'anis
D'Annie
Donnent à ses baisers Un goût ani-
Sé. Lorsque le sucre d'orge
Parfumé à l'anis
Coule dans la gorge d'Annie,
Elle est au paradis.
Pour quelques pennies, Annie
A ses sucettes à l'anis.
Elles ont la couleur de ses grands yeux,
La couleur des jours heureux.
Annie aime les sucettes,
Les sucettes à l'anis.
Les sucettes à l'anis
D'Annie
Donnent à ses baisers
Un goût ani-
Sé. Lorsqu'elle n'a sur la langue
Que le petit bâton,
Elle prend ses jambes à son corps
Et retourne au drugstore.
Pour quelques pennies, Annie
A ses sucettes à l'anis.
Elles ont la couleur de ses grands yeux,
La couleur des jours heureux.
Lorsque le sucre d'orge
Parfumé à l'anis
Coule dans la gorge d'Annie,
Elle est au paradis.
Harley Davidson
Je n'ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n'reconnais plus personne
En Harley Davidson
J'appuie sur le starter
Et voici que je quitte la terre
J'irai peut-être au Paradis
Mais dans un train d'enfer
Et si je meurs demain
C'est que tel était mon destin
Je tiens bien moins à la vie
Qu'à mon terrible engin
Quand je sens en chemin
Les trépidations de ma machine
Il me monte des désirs
Dans le creux de mes reins
Je vais à plus de cent
Et je me sens à feu et à sang
Que m'importe de mourir
Les cheveux dans le vent
Comic strip
Viens petite fille dans mon comic strip
Viens faire des bull's, viens faire des WIP !
Des CLIP ! CRAP ! des BANG ! des VLOP ! et
des ZIP !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !
J'distribue les swings et les uppercuts
Ça fait VLAM ! ça fait SPLATCH ! et ça
fait CHTUCK !
Ou bien BOMP ! ou HUMPF ! parfois même PFFF !
Viens avec moi par dessus les buildings
Ça fait WHIN ! quand on s'envole et puis KLING !
Après quoi je fais TILT ! et ça fait BOING ! SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ
!
N'aie pas peur bébé agrippe-toi CHRACK !
Je suis là CRASH ! pour te protéger TCHLACK !
Ferme les yeux CRACK ! embrasse-moi SMACK !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZZZZ !
Les dessous chics
Les dessous chics, c'est de ne rien dévoiler du tout
Se dire que lorsqu'on est a bout c'est tabou
Les dessous chics c'est une jarretelle qui claque
Dans la tête comme une paire de claques.
Les dessous chics ce sont des contrats résiliés
Qui comme des bas résilles ont filé
Les dessous chics c'est la pudeur des sentiments
Maquillés outrageusement rouge sang
Les dessous chics c'est de se garder au fond de soi
Fragile comme un bas de soie
Les dessous chics c'est des dentelles et des rubans
D'amertume sur un paravent désolant
Les dessous chics ce serait comme un talon-aiguille
Qui transpercerait le cœur des filles.
France Gall111
Sacré Charlemagne112
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
C'est ce sa-cré Char-le-ma-gne
sa-cré Char-le-magne
De nous lais-ser dans la vie
Que les di-manch's les jeu-dis
De nous lais-ser dans la vie
Que les di-manch's les jeu-dis
C'est ce sa-cré Char-le-ma-gne
Sa-cré Char-le-magne
Ce fils de Pé-pin le Bref
Nous donn'beau-coup d'en-nuis
Et nous a-vons cent gri-efs
Con-tre con-tre con-tre lui
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
C'est ce sa-cré Char-le-ma-gne sa-cré Char-le-magne
Par-ti-cip'pas-sé
Par-ti-cip'pas-sé
4 et 4 font 8
4 et 4 font 8
Le-çons de Fran-çais
Le-çons de Fran-çais
De ma-thé-ma-ti-ques
De ma-thé-ma-ti-ques
Que de Que de
Tra-vail Tra-vail
Sa-cré sa-cré sa-cré
sa-cré sa-cré Char-le-magne
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
Qui a eu cette i-dée folle
Un jour d'in-ven-ter l'é-cole
Oh ! oh ! sa-cré Char-le-magne.
Il au-rait dû ca-res-ser
Longtemps sa bar-be fleu-rie
Il au-rait dû ca-res-ser
Longtemps sa bar-be fleu-rie
Oh ! oh ! sa-cré Char-le-magne
sa-cré Char-le-magne
Au lieu de nous en-nuy-er
A-vec la gé-o-gra-phie
Au lieu de nous en-nuy-er
A-vec la gé-o-gra-phie
oh ! oh ! sa-cré Char-le-magne
sa-cré Char-le-magne
Il n'a-vait qu'à s'oc-cu-per
De batailles et de chasses
Nous n'se-rions pas o-bli-gés
D'al-ler cha-que jour en classe
Il faut ap-prendre à comp-ter
Et fair'des tas de dic-tées
Il faut ap-prendre à comp-ter
Et fair'des tas de dic-tées
Oh ! oh ! sa-cré Char-le-magne
sa-cré Char-le-magne**
**Par-ti-cip'pas-sé
Par-ti-cip'pas-sé
4 et 4 font 8
4 et 4 font 8
Le-cons de Fran-çais
Le-cons de Fran-çais
De ma-thé-ma-tiques
De ma-thé-ma-tiques
Que de Que de
Tra-vail Tra-vail
Sa-cré sa-cré sa-cré
sa-cré sa-cré Char-le-magne
Car sans lui dans no-tre vie
Il n'y'au-rait que des jeu-dis
Car sans lui dans no-tre vie
Il n'y'au-rait que des jeu-dis
Oh ! oh ! sa-cré Char-le-magne
sa-cré Char-le-magne
Théophile Gautier113
Carmen
Carmen est maigre - un trait de bistre
Cerne son oeil de gitana ;
Ses cheveux sont d'un noir sinistre ;
Sa peau, le diable la tanna.
Les femmes disent qu'elle est laide,
Mais tous les hommes en sont fous ;
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux ;
Car sur sa nuque d'ambre fauve
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon,
Et, parmi sa pâleur, éclate
Une bouche aux rires vainqueurs,
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
Ainsi faite, la moricaude
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux satiétés.
Elle a dans sa laideur piquante
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer.
Le sphinx
Dans le Jardin Royal ou l'on voit les statues,
Une Chimère antique entre toutes me plait ;
Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
Dont le marbre veiné semble gonflé de lait ;
Son visage de femme est le plus beau du monde ;
Son col est si charnu que vous l'embrasseriez ;
Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle ;
Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.
C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères :
La face en est charmante et le revers bien laid.
Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères
N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
Tristesse
Avril est de retour.
La première des roses,
De ses lèvres mi-closes,
Rit au premier beau jour ;
La terre bienheureuse
S'ouvre et s'épanouit ;
Tout aime, tout jouit.
Hélas ! J'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté,
Dans leurs chansons vermeilles,
Célèbrent sous les treilles
Le vin et la beauté ;
La musique joyeuse,
Avec leur rire clair
S'éparpille dans l'air.
Hélas ! J'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
En déshabillés blancs,
Les jeunes demoiselles
S'en vont sous les tonnelles
Au bras de leurs galants ;
La lune langoureuse
Argente leurs baisers
Longuement appuyés.
Hélas ! J'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Moi, je n'aime plus rien,
Ni l'homme, ni la femme,
Ni mon corps, ni mon âme,
Pas même mon vieux chien.
Allez dire qu'on creuse,
Sous le pâle gazon,
Une fosse sans nom.
Hélas ! J'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Villanelle rythmique
Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux, nous irons, ma belle,
Pour cueillir le muguet au bois ;
Sous nos pieds égrenant les perles
Que l'on voit au matin trembler,
Nous irons écouter les merles
Siffler.
Le printemps est venu, ma belle,
C'est le mois des amants béni,
Et l'oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh ! Viens donc sur le banc de mousse
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce :
« Toujours ! »
Loin, bien loin, égarant nos courses,
Faisons fuir le lapin caché
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penché ;
Puis chez nous tout joyeux, tout aises,
En panier enlaçant nos doigts,
Revenons rapportant des fraises
Des bois.
Jean Genet114
La galère
(...) Le ciel disait sa messe il pouvait de nos cœurs
Compter les battements. Dure était la rigueur
De cet ordre terrible où la beauté tremblait.
Nous allions en silence à travers des palais
Où la mort solennelle avait passé sa vie.
De remonter à l'air je n'avais plus l'envie
Ni la force à quoi bon mes amis les plus beaux
S'accommodant du monde et de l'air des tombeaux.
Et tous ces clairs enfants volaient dans la voilure.
Le songe vous portant filait à toute allure.
La guirlande rompue fut par l'amour nouée
Jusqu'aux pieds de la mort et la mort fut jouée.
Je vivais immobile un moment effrayant
Car je savais saisi ce beau monde fuyant
Dans une éternité plus dure et plus solide
Que celle de l'Égypte à peine moins sordide.
On quittait des taureaux par le nœud étranglé
De trois hommes formé. La main du vent salé
Pardonnait les péchés. C'était cette galère
Un manège cassé par un soir de colère.
Et pourtant quelle grâce émerveillait mon œil !
Solennel monument cadavres sans cercueil
Cercueils sans ornements nous étions par le songe
Embaumés empaumés. (...)
Marche funèbre
Mon chant n'est pas truqué si j'hésite souvent
C'est que je cherche loin sous mes terres profondes
Et j'amène toujours avec les mêmes sondes
Les morceaux d'un trésor enseveli vivant
Dès les débuts du monde.
Si vous pouviez me voir sur ma table penché
Le visage défait par ma littérature
Vous sauriez que m'écœure aussi cette aventure
Effrayante d'oser découvrir l'or caché
Sous tant de pourriture.
André Gide115
Certes, délicieuse est la brume...
Certes, délicieuse est la brume, au soleil levant sur les plaines
Et délicieux le soleil ;
Délicieuse à nos pieds nus la terre humide
Et le sable mouillé par la mer ;
Délicieuse à nous baigner fut l'eau des sources ;
A baiser les inconnues lèvres que mes lèvres touchèrent dans l'ombre...
Mais des fruits -- des fruits -- Nathanaël, que dirai-je ?
Oh ! que tu ne les aies pas connus,
Nathanaël, c'est bien là ce qui me désespère.
Leur pulpe était délicate et juteuse,
Savoureuse comme la chair qui saigne,
Rouge comme le sang qui sort d'une blessure.
Ceux-ci ne réclamaient, Nathanaël, aucune soif particulière ;
On les servait dans des corbeilles d'or ;
Leur goût écoeurait tout d'abord, étant d'une fadeur incomparable ;
Il n'évoquait celui d'aucun fruit de nos terres ;
Il rappelait le gout des goyaves trop mûres,
Et la chair en semblait passée ;
Elle laissait, après, l'âpreté dans la bouche ;
On ne la guérissait qu'en remangeant un fruit nouveau ;
A peine bientôt si seulement durait leur jouissance
l'instant d'en savourer le suc ;
Et cet instant en paraissait tant plus aimable
Que la fadeur après devenait plus nauséabonde.
La corbeille fut vite vidée
Et le dernier nous le laissâmes
Plutôt que de le partager.
Hélas ! après, Nathanaël, qui dira de nos lèvres
Quelle fut l'amère brûlure ?
Aucune eau ne les put laver.
Le désir de ces fruits nous tourmenta jusque dans l'âme.
Trois jours durant, dans les marchés, nous les cherchâmes ;
La saison en était finie.
Où sont, Nathanaël, dans nos voyages
De nouveaux fruits pour nous donner d'autres désirs ?
Les poésies d'André Walter
Une lampe neuve remplace la vide ;
Une nuit succède à une autre nuit ;
Et l'on entend fuir dans la nuit, le bruit
Du sablier triste qui se vide.
Nous rapetassons de faux syllogismes
Et nous ergotons sur la Trinité,
Mais tout ça, ça manque un peu de lyrisme
Et nos lampes ne font pas beaucoup de clarté.
Pour quand nous avons trop mal à la tête
Au fond de la chambre basse on a mis
Parallèles deux étroites couchettes ;
Nous nous étendons puérils et soumis.
Nous récitons nos petites prières ;
Nous soufflons tous les flambeaux
Et se closent sur nos paupières
Les nuits étroites des tombeaux.
Mais devant nos prunelles hagardes
Un grand concept s'obstine à mourir
Et nous avons peur de nous endormir
Parce que l'un sent que l'autre le regarde.
Roger Gilbert-Lecomte116
Je n'ai pas peur du vent
Toi qui hurles sans gueule
Mords sans dents Fascines sans yeux Face creuse
Toi qui fais bondir la pantomime des ombres et des lumières
Coupes sans faux Arraches claques et bats Sans bras sans mains sans
fouets sans fléau
Fléau toi-même vent levant du Levant
Toi qui mets le tonnerre au cœur de la forêt
Je te dis Vent bonjour
Je te dis Bonjour Vent
Emporte mon bonjour Au pays du Levant
Et maintenant Vent rageant cinglant
Fous le camp
En agitant tes grands bras mous méchants
Et en courant sur tes grandes jambes pâles mûmes de pieds invisibles
mais gigantesques
Adieu vent
J'oubliais rendez-vous au zénith à l'auberge de la rose des vents
Et sans rancune
Mais Si jamais Contre l'os interdit de mon front
Tu déchaînes ta rage à la voix de tonnerre
Ta colère aux gestes d'orage
Ta vengeance ouragan
Alors ô père vent
Jusqu'à tarir ton divin sang Plus ancien que les eaux de l'abîme
océan
Jusqu'à tarir ton souffle aïeul des dieux vivants Et fossoyeur de leurs
cadavres
Jusqu'à l'effacement De l'antique regard absent Qui fit naître la
nuit au fond de tes yeux caves
Jusqu'au silence jusqu'au blanc
Je te fouetterai vent esclave
Je te fouetterai vent
La Bonne Vie
Je suis né comme un vieux
Je suis né comme un porc
Je suis né comme un dieu
Je suis né comme un mort
Ou ne valant pas mieux
J'ai joui comme un porc
J'ai joui comme un vieux
J'ai joui comme un mort
J'ai joui comme un dieu
Sans trouver cela mieux
J'ai souffert comme un porc
J'ai souffert comme un vieux
J'ai souffert comme un mort
J'ai souffert comme un dieu
Et je n'en suis pas mieux
Je mourrai comme un vieux
Je mourrai comme un porc
Je mourrai comme un dieu
Je mourrai comme un mort
Et ce sera tant mieux
La tête couronnée
Délire don tonnant du songe et des écumes
Anneau d'onde vibrante au creux futur virginité
Entre moi-même et le néant qui m'a hanté
Ma tête ballottante au vent en vol de plumes
Étincelante au choc des marteaux sur l'enclume
S'éblouit de son sort d'or pur immérité
L'assaut des marteaux l'environne
Sur son front forge sa couronne
Cercle ardent sacerdoce infamant du malheur
À grands coups de douleur ruisselante écarlate
J'ai peur qu'à force de splendeur
La tête éclate
Révolte
J'ai refermé sur moi la porte étroite et lourde
J'avais sur mon cœur marqué d'un fer rigide
La trace éphémère de nos derniers soupirs,
J'ai regardé le ciel.
Les divinités sourdes Ont fermé leur épouvantable et lent cortège Pour
s'asseoir et pour dire
« Cessez un instant de pleurer ! Battez-vous
La guerre c'est ce métal qui coule et redore Sur les fonts baptismaux
d'une auréole nouvelle
Les trop fidèles espoirs De vos muscles de pierres ---
Nous tresserons pour vous des guirlandes de fleurs
Mais vous irez mourir au-delà des colonnes Dans des retraits profonds
Et des vallées rougies Où dorment des serpents
Dont les anneaux meurtris au sépulcre des Vôtres ---
Vous marquerez l'infini D'un doigt toujours malsain
Dressé vers l'infortune ».
Mais je me suis tourné vers eux Pour leur cracher au visage
Sans craindre leur bave.
Adieu, les dieux.
Testament
Je viens de loin de beaucoup plus loin
Qu'on ne pourrait croire
Et les confins de nuit des déserts de la faim
Savent seuls mon histoire
Avec ses ongles avec ses dents celle qui est partout
M'a fait mal
Et surtout surtout son affreux regard de boue
M'a fait mal
Si maintenant je dors ancré
Au port de la misère
C'est que je n'ai jamais su dire assez
À la misère
Je suis tombé en bas du monde
Et sans flambeau
Sombré à fond d'oubli plein de pitiés immondes
Pour moi seul beau
La voix de l'amour
Nous ne sommes pas de ceux pour qui la poésie se réduit à célébrer l'amour profane. D'abord parce qu'il est d'autres sujets poétiques. Ensuite parce que maintes considérations qu'il serait oiseux de développer ici donnent sérieusement à penser que dans le domaine de l'effusion lyrique l'amour sacré a précédé l'amour profane. Contrairement à l'opinion admise par les philosophes du XVIIIè siècle, ce n'est pas l'auteur du Cantique des Cantiques qui a emprunté ses images poétiques à des chants d'amour profane mais, bien au contraire, c'est à la suite d'une sorte de dégradation, de déviation, que le sentiment d'amour divin, dialogue sacré où l'âme jouait le rôle de la femme, a peu à peu été oublié et que la figure seule de la femme est restée.
Il n'est pas d'amour particulier, si pauvres que soient les êtres qui l'éprouvent, qui à son paroxysme n'aille se jeter dans la mer sans bornes de l'amour universel. Toute femme aimée et perdue, c'est Eurydice. Eurydice est l'âme de l'homme, c'est-à-dire cette âme de lui-même par où il participe à la divinité, le centre le plus intime de son être, le cœur de son cœur et cependant, précisément à cause de sa superficialité, ce dont il est séparé. Comme le cerf qui brame, comme la colombe qui murmure, il est un cri du cœur qui aime, don unique en sa sincérité, qu'il s'adresse à la femme, à la nature ou à la divinité inaccessible.
Et c'est cette voix, ce cri d'amour vers l'objet aimé, le vocatif par excellence qui est à l'origine de toute la poésie d'amour. L'amour est comme la mer. Son rythme est celui du cœur et celui de l'univers. Comme la mer, tour à tour en son sein, l'amour reflète et répercute les passions humaines. L'amour monte comme une marée invincible et submerge l'être aimé dans des ondes infinies de tendresse jusqu'au bonheur de l'union, marée haute, mer étale. Mais l'amour aussi se retire en gémissant, comme la mer sous la succion de la lune abandonne peu à peu de grands déserts de sable, jusqu'à la marée basse de la séparation, étendue aride à peine parsemée çà et là des flaques d'eau amère du souvenir. Bruit de mer de l'amour, ce doit être ton grondement immense qui a fait croire aux pâtres de jadis qu'ils entendaient la translation des sphères.
Poèmes d'amour, grandes plaintes tantôt pleines de soupirs et tantôt pleines de cris, grandes voix monotones, vous chantez à travers les âges, et rien ne peut altérer la pureté de votre chant. Les guerres et les pestes passent, mais l'amour demeure.
Jean Giono117
Aujourd'hui que la pluie a cessé
Il convient aujourd'hui que la pluie a cessé, de prendre un livre doux et d'aller sous les murs du village se chauffer de soleil et de claires paroles.
Non pas un de ces poètes qui jouent de la mandore avec leur cœur, mais plutôt un qui conte les pérégrinations des demi-dieux dans les mers enchantées ; car, sur le ciel étendu où fendent encore les nues écumeuses, tu imagineras l'ondoyant périple et la grotte où bat la queue de la frileuse sirène.
La bise pointue larde les ormeaux. Le sang des feuilles, larme à larme, s'épand ; mais sous ton manteau et dans ce creux de muraille, c'est encore pour toi une goutte d'été que tu peux savourer.
Et, vois, sur la page où se déploient les plaintes amoureuses de la malheureuse reine égyptienne, copeau de fin métal niellé, une abeille s'est posée, et avec toi se chauffe.
Le monde du Largue
Ce pays-là va tout en vagues, puis se creuse en un beau val. Un ruisseau est au fond, sous les saules. C'est le Largue. Un Largue large de trois pas. Il ne va pas comme tous les ruisseaux, d'un flot égal, mais il dort dans des trous profonds, puis l'eau glisse d'un trou à l'autre, en emportant des poissons, puis tout s'arrête et l'on attend une pluie là-bas sur les plateaux. Quand on se penche sur ces trous d'eau, on voit d'abord le monde renversé des arbres et du ciel. Là, j'ai compris pourquoi les jeunes filles se noyaient : c'est la porte d'un pays, c'est un départ ; sous l'eau sont des nuages, et des arbres, et des envols d'oiseaux, et des fleurs. Un peu de courage, même pas du courage, laisse faire le poids de cette chair ...
Manosque des plateaux
Ce beau sein rond est une colline ; sa vieille terre ne porte que des
vergers sombres. Au printemps, un amandier solitaire s'éclaire soudain
d'un feu blanc, puis s'éteint. Du haut du ciel, le vent plonge ; la
flèche de ses mains jointes fend les nuages. D'un coup de talon, il
écrase les arbres et il remonte. Parfois, un aigle roux descend des
Alpes, mais l'air des plaines proches ne le porte plus ; il nage à
grands coups d'aile et il crie comme un oiseau naufragé.
Si on quitte le chemin, il y a des olivaies envahies par les roses.
C'est comme une peau de bélier qu'on a jetée sur les arbres. C'est
épais et ça saigne. On a chaud là-dessous d'une lourde chaleur de
laine ; l'herbe sue. Pour sortir de cette ombre, il faut s'écorcher les
mains. Un mois après, on trouve une rose séchée dans sa poche.De grands
talus se chauffent au midi, fleuris de serpents immobiles. Les lézards
sont épais comme le bras. Ils dorment au soleil puis sautent, happent,
et mâchent longuement des abeilles à goût de miel. Ils en pleurent des
larmes d'or qui grésillent sur la pierre brûlante. La lagremuse est
toute grise, avec des pattes comme un fil, une queue qui semble une
ombre ; mais elle a un coeur énorme, un coeur déchaîné dans elle comme un
orage et elle en est là, palpitante. Un mariage de gros frelons assomme
les scabieuses de son vol aveugle. Les sauterelles se déclenchent et
passent tout éperdues dans un saut puis elles ouvrent leurs ailes
rouges. Une caravane de fourmis, large comme une route d'homme, coule
sous les feuilles. Une procession de chenilles adore lentement un pin
dans ses spirales.
Une maison aux murs en coque de noix, bombés et ocre, craque doucement, écrasée sous sa charge de tuiles, de poutres et de soleil. L'ombre transparente des oliviers tient dans sa toile d'araignée la sieste d'une toute petite fille. Elle dort dans l'herbe chaude. Elle a remonté toutes ses robettes et, sans ouvrir les yeux, elle gratte à pleine griffe son ventre sucé par les mouches. Un chevreau lutte avec une guêpe. L'odeur du thym fume jusqu'à la lune. Un beau nuage s'est envasé dans un bras mort du vent ; il ne peut plus arracher sa proue de l'azur immobile et, à bout de forces, il ondule lentement de la poupe.
Jean-Jacques Goldman118
Les restos du cœur
Moi, je file un rancard
A ceux qui n'ont plus rien
Sans idéologie, discours ou baratin
On vous promettra pas
Les toujours du grand soir
Mais juste pour l'hiver
A manger et à boire
A tous les recalés de l'âge et du chômage
Les privés du gâteau, les exclus du partage
Si nous pensons à vous, c'est en fait égoïste
Demain, nos noms, peut-être grossiront la liste
Aujourd'hui, on n'a plus le droit
Ni d'avoir faim, ni d'avoir froid
Dépassé le chacun pour soi
Quand je pense à toi, je pense à moi
Je te promets pas le grand soir
Mais juste à manger et à boire
Un peu de pain et de chaleur
Dans les restos, les restos du cœur
Aujourd'hui, on n'a plus le droit
Ni d'avoir faim, ni d'avoir froid
Autrefois on gardait toujours une place à table
Une chaise, une soupe, un coin dans l'étable
Aujourd'hui nos paupières et nos portes sont closes
Les autres sont toujours, toujours en overdose
J'ai pas mauvaise conscience
Ça m'empêche pas d'dormir
Mais pour tout dire, ça gâche un peu le goût d'mes plaisirs
C'est pas vraiment ma faute si y'en a qui ont faim
Mais ça le deviendrait, si on n'y change rien
Refrain
J'ai pas de solution pour te changer la vie
Mais si je peux t'aider quelques heures, allons-y
Y a bien d'autres misères, trop pour un inventaire
Mais ça se passe ici, ici et aujourd'hui.
Refrain
Je te donne
Je te donne mes notes, je te donne mes mots
Quand ta voix les emporte a ton propre tempo
Une épaule fragile et solide a la fois
Ce que j'imagine et ce que je crois.
Je te donne toutes mes différences,
Tous ces défauts qui sont autant de chance
On sera jamais des standards des gens bien comme il faut
Je te donne ce que j'ai ce que je vaux
Je te donne nos doutes et notre indicible espoir
Les questions que les routes ont laissées dans l'histoire
Nos filles sont brunes et l'on parle un peu fort
Et l'humour et l'amour sont nos trésors
Je te donne toutes mes différences,
Tous ces défauts qui sont autant de chance
On sera jamais des standards des gens bien comme il faut
Je te donne ce que j'ai ce que je vaux
Je te donne, donne, donne ce que je suis
Je te donne mes notes, je te donne ma voix
Ce que j'imagine et ce que je crois
Les raisons qui me portent et ce stupide espoir
Une épaule fragile et forte a la fois
Je te donne, je te donne
Tout ce que je vaux, ce que je suis, mes dons, mes défauts,
Mes plus belles chances, mes différences
Chantal Goya119
Bécassine c'est ma cousine120
Elle est née un beau matin dans un berceau de bois
Son père et sa mère, étonnés, n′en revenaient pas
De voir cette enfant bien rose et dodue à la fois
Avec un nez qu'on ne voyait pas
Aussitôt tout le village se préparait déjà
Pour venir fêter ce beau baptême, oui mais voilà
Il fallait trouver un surnom, elle n′en avait pas
Mais son papa qui se trouvait là
A dit "puisqu'elle ira en classe "
Ici à Clocher-les-Bécasses
Moi j'ai trouvé comment il faudra l′appeler
Bécassine, c′est ma cousine
Bécassine, on est voisine
Quand je m'en vais voir ma grand-mère
Qui habite au bord de la mer
Je retrouve ma Bécassine
Qui m′emmène au bout de la terre
Bécassine, c'est ma cousine
Bécassine, et la cousine
Marie qui louche, m′amuse beaucoup
Ensemble on fait les quatre cents coups
Bécassine, tu nous rends fous
Un soir Bécassine est partie pour le pensionnat
Aider les enfants pour les vacances à Étretat
Je m'ennuyais d′elle, on s'écrivait, oui mais voilà
Ce n'était plus du tout comme autrefois
Quand je partais avec elle à la ville dans son automobile
Dans son avion faire des loopings au-dessus des îles
Un lapin121
Dans la forêt de l'automne
Ce matin est arrivée
Une chose que personne
N'aurait pu imaginer
Au bois de Morte Fontaine
Où vont à morte saison
Tous les chasseurs de la plaine
C'est une révolution, car
Ce matin un lapin
A tué un chasseur
C'était un lapin qui
Avait un fusil
Ils crièrent à l'injustice
Ils crièrent à l'assassin
Comme si c'était justice
Quand ils tuaient le lapin
Et puis devant la mitraille
Venue de tous les fourrés
Abandonnant la bataille
Les chasseurs se sont sauvés, car
Bien sûr ce n'est qu'une histoire
Inventée pour la chanson
Mais chantons-leur cette histoire
Quand les chasseurs reviendront
Et s'ils se mettent en colère
Appuyés sur leurs fusils
Tout ce que nous pouvons faire
C'est de s'en moquer ainsi :
Juliette Greco122
Déshabillez-moi123
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez me convoiter
Me désirer
Me captiver
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Mais ne soyez pas comme
Tous les hommes
Trop pressés.
Et d'abord, le regard
Tout le temps du prélude
Ne doit pas être rude, ni hagard
Dévorez-moi des yeux
Mais avec retenue
Pour que je m'habitue, peu à peu ...
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez m'hypnotiser
M'envelopper
Me capturer
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Avec délicatesse
En souplesse
Et doigté
Choisissez bien les mots
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes
Sur ma peau
Voilà, ça y est, je suis
Frémissante et offerte
De votre main experte, allez-y ...
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Maintenant tout de suite,
Allez vite
Sachez me posséder
Me consommer
Me consumer
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Conduisez-vous en homme
Soyez l'homme ...
Agissez !
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Et vous ...
Déshabillez-vous !
Parlez-moi d'amour124
Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime
Vous savez bien
Que dans le fond je n'en crois rien
Mais cependant je veux encore
Écouter ce mot que j'adore
Votre voix aux sons caressants
Qui le murmure en frémissant
Me berce de sa belle histoire
Et malgré moi je veux y croire
Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime
Il est si doux
Mon cher trésor, d'être un peu fou
La vie est parfois trop amère
Si l'on ne croit pas aux chimères
Le chagrin est vite apaisé
Et se console d'un baiser
Du cœur on guérit la blessure
Par un serment qui le rassure
Fernand Gregh125
Beaux jours d'octobre
En ces jours clairs, l'Automne au rêve nous exhorte
On prendrait son adieu pour l'éveil du printemps,
Si le bruit et le vol blessé des feuilles mortes
Imitaient les chansons et les ailes d'antan.
Mais en vain nous rêvons d'avril ! Voici les temps
Où l'âpre bise aura les neiges pour escorte.
Les cygnes noirs n'ont pas encor quitté l'étang,
Mais déjà le grand vent d'hiver sanglote aux portes.
Ainsi semble parfois si douce la tristesse,
Qu'on la prendrait pour du bonheur si, par moments,
Plein de cris et chargé de larmes prophétesses,
Un vent mystérieux ne soufflait brusquement
Une angoisse infinie et de proches tourments
Dans l'Automne doré des sereines tristesses.
Marine
Les mâts geignent sous les voiles, Doucement, Et bercent dans le
gréement Les étoiles.
Et le roulis est si doux, Si tranquille, Que le pont semble immobile
Devant nous,
Et qu'à travers le ciel libre, Au vent frais Où l'écheveau des agrès
Tremble et vibre,
On dirait que, dans l'air bleu, Oscillante, C'est toute la nuit qui,
lente, Roule un peu...
À peine si la mer gronde Aux bords sourds D'un récif que bat toujours
L'eau profonde.
L'humble odeur des foins fauchés Du rivage Glisse avec l'odeur sauvage
Des rochers.
L'ombre est orageuse et chaude ; Dans les flots, Un marsouin, près des
hublots, Souffle et rôde.
Et, sourd murmure à l'avant Monotone, J'écoute l'eau qui moutonne, En
rêvant.
Oui, ce soir, dans le silence De la nuit, Le monde sans fin, sans bruit,
Se balance...
Et je suis aussi bercé Sur l'eau grise, Je me sens parmi la brise
Balancé,
Au long murmure de la grève Doux-amer, Par deux infinis, la mer Et le
rêve ...
Odeur
Une lune de province
Luit, ronde, au milieu des toits.
Il souffle un vent lisse et mince
Qui fleure la nuit des bois.
Parfum de la forêt neuve,
Viens encore m'enivrer,
Ou viens, car ma vie est veuve,
M'aider plutôt à pleurer.
A pleurer, fine odeur forte,
A pleurer dans le printemps
Ma jeunesse à jamais morte,
Odeur qui n'a pas vingt ans !
D'un soir
Je me sens dans le cœur d'une Chose inconnue...
Je suis heureux. J'ignore où je serai demain.
Je suis heureux. Je suis comme un brin d'herbe humain
Qui frémit dans le fond des bois, loin de la route,
Et qui, serré parmi d'autres brins d'herbe, écoute
Le vent mystérieux couler sur lui sans fin :
Et c'est très doux, et très profond, et très divin.
Qui que tu sois, ô toi que le monde recèle,
Force étrange qui meus la vie universelle,
Dieu de jadis, Dieu juste et tendre infiniment,
Ou Nature cruelle, et distraite un moment,
Rien ne peut faire, ô Force invisible du monde,
Que tu ne me sois bonne au moins cette seconde,
Et pour ce seul instant, Dieu, Nature, Infinis,
Bons ou mauvais, je vous rends grâce et vous bénis !
Jean Grosjean126
Élégie
Mieux vaudrait ta rancune que ton silence si tu me laisses à ce semblant de vie qu'allument, le soir, les hommes au bord des routes.
Que j'ai souffert des étoiles moqueuses quand jamais aube avec ses
regards verts n'allait rien voir de toi dans les buissons !
Longtemps ton nom n'a été qu'un murmure de brise qui rôde à travers les
feuillages mais mon cœur n'écoutait rien d'autre.
Puisque ta face est le lieu de mon âme, j'aimerais mieux ta haine que
ton mépris mais puisses-tu ne pas trop m'entendre.
J'avoue souhaiter plutôt ton mépris même que d'errer dans la brume sur
les étangs sans savoir si de grands roseaux te cachent.
Comment retraverser les jours déserts dont tu n'étais ni le soleil ni
l'ombre, après que tu m'as regardé ?
Je t'ai juré que tu n'aurais pas honte de mon chemin qui descend vers la
nuit
mais, si je suis parjure, ne t'effraie pas.
Tant de feuilles mortes pourrissent dans les mares, en l'honneur du
printemps, que j'accroîtrai ta gloire de mes défaites.
Le ciel du soir ou de l'aurore est blanc dans l'arbre clair de novembre
ou d'avril mais c'est toujours le temps de t'apporter ma première et ma
dernière âme.
L'inconsolable et calme regret
On a frôlé les villages du monde,
On s'arrache à ces jours qu'on n'a pas vus,
On s'écarte de soi. Tout va si vite.
Juste eu le temps de m'essuyer les mains.
J'aurais aimé avoir longtemps vingt ans
Comme un busard qui plane ».
Désert à l'essai
Il s'est éloigné des villages. Vers le soir il a atteint le désert, il
s'y est enfoncé. Il s'est livré au mutisme de l'espace. Il n'a guère
dormi. Les constellations tournaient lentes. Puis toutes les veilleuses
du ciel se sont éteintes dans la pâleur de l'aube.
Adossé à une pierre froide il a regardé naître la lumière. Il a senti
monter une tiédeur, puis sourde¬ ment la fièvre. Ne pas manger.
La chaleur qui gagne. Les yeux offensés par l'éclat du jour. Il faut des
creux d'ombre pour survivre, et changer de place suivant l'heure.
Jusqu'à ce que le soleil se fiche vibrant comme une flèche dans le
zénith. L'azur blessé à mort. Le chaos du sol prêt à tomber dans le
puits d'en haut et l'âme dans l'inconscience.
Que d'instants à l'attache. Mais rien de changeant comme eux. Le
scorpion sous la roche. Un souffle avec ses pieds de poussière ou une
lapidation de sable.
Et le soleil lassé lui-même. Désarmée de rayons sa braise encore en
suspens, puis tombée d'un coup.
Alors la nuit de nouveau avec sa froidure sous un ciel de pierreries
tremblantes et le sillage des météorites.
L'insomnie jusqu'au petit matin, jusqu'à l'abîme d'un sommeil sans rêve
et ne revenir à soi qu'au plein jour.
Devant moi l'étendue de l'avenir. Derrière moi infranchissables les
parois du passé. Fermer lesyeux. T'attendre.
Le silence. Ou presque. Ton pas est pourtant léger.
L'Aïeul
Joachim est sans doute au fond du jardin. On ne s'occupe plus guère de
lui. Si impérieux autrefois, il a fini par accepter tant d'événements
imprévus qu'on ne lui demande plus son avis.Jeune il semblait faire peu
de cas de ses bonheurs. Les premiers ennuis l'ont trouvé impavide. Puis
les déceptions ont été inavouables ; il a plié d'un air distrait.
Il ne sait plus les jours ni les heures. Assis sous le poirier, près des
pendoirs de raphia, il lit le livre des hymnes. Il s'étonne, il s'émeut.
Le soleil d'un soir précoce pose une gaieté dérisoire sur les premières
feuilles mortes et sur les dernières roses.
Sa vie il en est comme déjà dépossédé. On dirait qu'elle vient de le
quitter en l'éclaboussant. Mais le texte est une herbe insolente au
milieu du chemin. Les phrases chantonnent comme le vent quand les ronces
l'éraflent :
L'étrangeté du monde met mon cœur en feu.
Certes personne ne dure longtemps.
O ce peu de jours que tu nous donnes.
On erre quelques saisons parmi les apparences avant d'entrer dans la
disparition.
Joachim lève la tête comme s'il avait entendu des nuages se prendre dans
les ramures. Et il s'aperçoit qu'un jeune homme se tient près de lui.
Alors il répète tout haut ce qu'il vient de lire :
On erre quelques saisons parmi les apparences
avant d'entrer dans la disparition,
mais en même temps il se souvient du jour où ils avaient arrêté la
charrette en forêt. Toute la famille s'était reposée dans l'ombre entre
les taches de soleil. N'en restait-il que ce grand jeune homme pour
revenir le voir ?
Le jeune homme ne sait que dire quand il rencontre ainsi le deuil
atavique de sa race. Il esquisse un sourire et il a sur le visage
l'enluminure du couchant.
Guillaume IX duc d'Aquitaine127
Ferai un vers de pur néant...
Ferai un vers de pur néant
Non point sur moi ni d'autres gens
Non plus d'amour ni de serment
Ni dits féaux
Je l'ai composé en dormant
Sur un chevau.
Sous quelle étoile suis-je né :
Je ne suis gai ni attristé
Ni revêche ni familier
Je n'en puis au
Une fée de nuit m'a doué
Sur un puy haut.
Ne sais si je suis endormi
Ou si je veille et où je suis
Peu s'en faut mon coeur soit parti :
Dolent étau
Ne le prise plus que souris
Par Saint-Marceau
Malade suis et crois mourir
Mais ne puis que le pressentir
Un médecin j'irai quérir
Par monts et vaux
Bon certes s'il me peut guérir
Mauvais s'il fault
J'ai une amie qui je ne sais
Car ne la vis ma foi jamais
D'elle je n'eus bien ni méfait
Il ne m'en chaut
Oncques n'eus normand ou français
Dans mon ostau128.
Jamais je ne la vis, l'aime fort,
Jamais ne m'a fait ni droit ni tort,
Quand ne la vois, bien m'en déport
Ne vaut moineau
Je sais minois bien plus accor
Et qui mieux vaut.
Mon vers est fait de tout ceci
Je vais le donner à celui
Qui le transmettra par autrui
Là vers l'Anjou
et m'enverra de son étui
La Contraclau129
Guillevic130
Chanson
Au carrefour des trois brouillards
Il passait bien quelques passants.
En passent ils gardaient leur sang,
Des plus lourds jusqu'aux plus fuyards.
Ceux qui ne doutaient pas d'eux-mêmes
Au carrefour des trois nuages
Gardaient le nom de leur village
Et leurs chants et leurs anathèmes.
Au carrefour des trois brouillards
Ceux qui passaient perdaient pourtant
Mais pas plus que le peu de temps
Qu'ils auraient à donner plus tard.
Morbihan
Ce qui fut fait à ceux des miens,
Qui fut exigé de leurs mains,
Du dos cassé, des reins vrillés,
Vieille à trente ans, morte à vingt ans,
Quand le regard avait pour âge
L'âge qu'on a pour vivre clair,
Ce qui fut fait à ceux des miens,
Pas de terre assez pour manger,
Pas de temps assez pour chanter
Et c'est la terre ou c'est la mer,
Le travail qui n'est pas pour soi,
La maison qui n'est pas pour toi,
Quatorze pour les rassembler,
L'armistice pour les pleurer,
L'alcool vendu pour les calmer,
Un peu d'amour pour commencer,
Quelques années pour s'étonner,
Quelques années pour supporter,
Je ne peux pas le pardonner.
De l'ordre du toucher
Prenons les champs
Dans la lumière,
Plutôt dans celle du couchant.
Prenons acte de l'horizon,
Faisons-le moins cruel
Qu'il n'est le plus souvent.
Cela dépend aussi
De ce qu'on retiendra
Pour le ciel comme teinte :
Un gris pastel un peu rosé
Avec des veines plus foncées,
D'autres d'or ou de cuivre.
Angle aigu
À défaut d'être cercle
On pourrait se faire angle
Et, sinon vivre au calme.
Attaquer l'entourage,
Se reposer ensuite
En rêvant de fermer
L'autre côté toujours
Ouvert sur l'étranger.
Arbre l'hiver
L'arbre, ici, maintenant, debout,
Rien que du bois,
Comme un oiseau figé debout
La tête en bas.
L'arbre vécu
Comme du bois
Et comme oiseau
Ne bougeant pas.
Chanson IV
Apporte au crépuscule
Quelques herbes d'ici.
Quand le soleil bascule
Dis-lui, dis-lui merci.
Tends-lui la renoncule
Et le brin de persil.
Les choses minuscules
Il les connaît aussi.
Johnny Hallyday131
Allumer le feu132
Tourner le temps à l'orage
Revenir à l'état sauvage
Forcer les portes, les barrages
Sortir le loup de sa cage
Sentir le vent qui se déchaîne
Battre le sang dans nos veines
Monter le son des guitares
Et le bruit des motos qui démarrent
Il suffira d'une étincelle,
D'un rien, d'un geste
Il suffira d'une étincelle,
D'un mot d'amour
Pour ...
Allumer le feu
Allumer le feu
Et faire danser les diables et les dieux
Allumer le feu
Allumer le feu
Et voir grandir la flamme dans vos yeux
Allumer le feu
Laisser derrière toutes nos peines
Nos haches de guerre, nos problèmes
Se libérer de nos chaînes
Lâcher le lion dans l'arène
Je veux la foudre et l'éclair
L'odeur de poudre, le tonnerre
Je veux la fête et les rires
Je veux la foule en délire
Il suffira d'une étincelle
D'un rien, d'un contact
Il suffira d'une étincelle
D'un peu de jour
Pour ...
Allumer le feu
Elle est terrible133
Hé, regarde un peu, celle qui vient
C'est la plus belle de tout l'quartier
Et mon plus grand désir c'est d'lui parler
Elle aguiche mes amis, même les plus petits
Pourtant pour elle j'ai pas l'impression d'exister
Mais tout ceci ne m'empêche pas de penser :
"Cette fille-là, mon vieux
Elle est terrible ! "
Hé, regarde un peu, cette voiture
On la dirait vraiment faite pour moi
Et il doit faire bon rouler avec ça
Hélas lorsque je pense, au prix de l'essence
Je perds subitement l'envie de m'la payer
Mais tout ceci ne m'empêche pas de penser :
"Cette voiture-là, mon vieux
Elle est terrible ! "
Attends un peu ah que je travaille
Quand je pourrai me la payer comptant
J'inviterai la belle fille à monter dedans
La capote baissée sans trop nous presser
Nous descendrons les Champs-Elysées
Et les copains nous voyant passer diront médusés :
"Y a pas à dire, ce gars-là
Il est terrible ! "
C'est beau de rouler, en rêvant
Voilà que j'arrête ma vieille citron
Et j'ai bonne mine devant la belle maison
De celle que j'aime, les poches à plat
Pourtant si elle m'embrassais rien qu'une fois
Je dirais certainement en parlant de moi :
"Y a pas à dire, ce gars-là
Il est terrible ! "
Quelque chose de Tennessee134
On a tous -
Quelque chose en nous de Tennessee
Cette volonté de prolonger la nuit
Ce désir fou de vivre une autre vie
Ce rêve en nous avec ses mots à lui
Quelque chose de Tennessee
Cette force qui nous pousse vers l'infini
Y a peu d'amour avec tell'ment d'envie
Si peu d'amour avec tell'ment de bruit
Quelque chose en nous de Tennessee
Ainsi vivait Tennessee
Le cœur en fièvre et le corps démoli
Avec cette formidable envie de vie
Ce rêve en nous c'était son cri à lui
Quelque chose de Tennessee
Comme une étoile qui s'éteint dans la nuit
A l'heure où d'autres s'aiment à la folie
Sans un éclat de voix et sans un bruit
Sans un seul amour, sans un seul ami
Ainsi disparut Tennessee
A certaines heures de la nuit
Quand le cœur de la ville s'est endormi
Il flotte un sentiment comme une envie
Ce rêve en nous, avec ses mots à lui
Quelque chose de Tennessee
Oh oui Tennessee
Y a quelque chose en nous de Tennessee ...
Françoise Hardy135
Tous les garçons et les filles
Tous les garçons et les filles de mon âge
Se promènent dans la rue deux par deux
Tous les garçons et les filles de mon âge
Savent bien ce que c'est qu'être heureux
Et les yeux dans les yeux et la main dans la main
Ils s'en vont amoureux sans peur du lendemain
Oui mais moi, je vais seule par les rues, l'âme en peine
Oui mais moi, je vais seule, car personne ne m'aime
Mes jours comme mes nuits sont en tous points pareils
Sans joies et pleins d'ennui personne ne murmure "je t'aime "
A mon oreille
Tous les garçons et les filles de mon âge
Font ensemble des projets d'avenir
Tous les garçons et les filles de mon âge
Savent très bien ce qu'aimer veut dire
Et les yeux dans les yeux et la main dans la main
Ils s'en vont amoureux sans peur du lendemain
Oui mais moi, je vais seule par les rues, l'âme en peine
Oui mais moi, je vais seule, car personne ne m'aime
Mes jours comme mes nuits sont en tous points pareils
Sans joies et pleins d'ennui oh ! quand donc pour moi brillera le
soleil ?
Comme les garçons et les filles de mon âge connaîtrai-je
Bientôt ce qu'est l'amour
Comme les garçons et les filles de mon âge je me
Demande quand viendra le jour
Où les yeux dans ses yeux et la main dans sa main
J'aurai le cœur heureux sans peur du lendemain
Le jour où je n'aurai plus du tout l'âme en peine
Le jour où moi aussi j'aurai quelqu'un qui m'aime
A cache-cache
A cache-cache
Malgré moi je joue
Tout contre toi
Pile ou face
Le tout pour le tout
Pour qui pour quoi
Jeux de glaces
Miroir des formes où l'on se voit
Sans qu'on sache
Qui l'autre est vraiment
Ni où il va
Nous nous sommes heurtés
A des murs et plus d'une fois
Brûlés fracassés
Il est tellement tard déjà
Carré d'as ou bien mauvaises cartes
Semble un miroir
Dans l'impasse réflexe d'automate
Et mauvaise foi
A cache-cache
Même joue contre joue
Ça va de soi
A la masse fatigué surtout
De ces jeux là
Nous nous sommes heurtés
A des murs et plus d'une fois
Brûlés fracassés
Il est tellement tard déjà
Nous avons aimé
A en mourir quelques fois
Pleuré espéré
Il est plus tard que tu ne crois
Si vous n'avez rien à me dire136
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Pourquoi me faire ce sourire
Dont la douceur m'emplit d'émoi ?
Si vous n'avez rien à me faire
Qu'un peu de trouble, de désarroi,
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main ?
À quel rêve angélique et tendre,
Avez-vous songé en chemin ?
Si vraiment je ne peux m'attendre
Qu'à des instants sans lendemain,
Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main ?
Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?
Lorsque je vous vois, je défaille :
C'est ma joie et c'est mon souci.
Si vous n'avez rien à me faire
Que tout ce trouble, ce désarroi,
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Bernard Heidsiek137
Poésie active, poésie oxygénée, poésie debout
Affiche et Bande Magnétique : Même combat ! Oui !
Le Poème se donne à voir.
Le Poème se donne à entendre.
On le regarde. On l'écoute.
Sorti de son drap de livre : il s'affiche, circule,
et prend l'air. Il saute aux yeux. Les oreilles se tendent...
Il caresse... se laisse caresser. Dialogue et discute.
Sort de son ghetto. S'affirme et se livre.
Assume ces nouveaux risques : fil tendu et funambule actif.
A l'écoute du monde. De ses bruissements.
Eponge ou papier calque. Peau de tambour.
En phase et à son rythme.
Immédiatement.
Dans l'immédiat.
Toutes les connections rétablies.
Les fils branchés.
Tentative, tout au moins...
Tentative, tout au moins...
Tentative...
ultime chance...
désespérée...
triomphante (?)
Partition V. - Adieu à la page
Adieu à la page. Et sans façon. A la page confidente. A la page
adversaire. Interlocutrice ou véhicule. Adieu. La Poésie s'en est
extraite, enfin. Malade et chancelante encore, peut-être, de l'effort
fait pour se hisser de se bourbier, de ce piège-miroir. Sans regret
(...) Le poème, donc, fait sa rentrée au monde. Matière redevenue
potentiellement libre et vive. Prêt, y aspirant, à se cogner, à se
frotter, quitte à y perdre plumes et sang, ou à les acquérir (...)
Vaduz : Génèse d'une œuvre
Au printemps de 1974, Roberto Altman m'a demandé de faire un poème
sonore pour l'inauguration d'une Fondation d'art, à Vaduz, capitale
bien connue du Lichtenstein, prévue pour le mois de juillet de cette
même année, avec une exposition de Paul-Armand Gette et Jacques de la
Villeglé.
J'étais invité donc à faire, à cette occasion, une Lecture/performance
publique de ce texte à venir.
Vaduz ?
Vaduz !
Mais que faire de Vaduz ? Qu'en faire ? Et quel texte, quel poème en
tirer ?
Quoi faire, oui !
Sinon, tourner, tourner autour, des semaines durant, autour de ce nom de
« Vaduz », en quête d'une motivation vraie, justifiant l'entreprise et
ce travail. Que faire, oui, sinon tourner à la recherche d'un axe de
correspondance. Le justifiant.
Rigueur oblige !
Et merci pour la provocation !
Car en est sorti, après tout, Vaduz, ce texte réalisé de juin à décembre
de cette même année 1974. Après avoir décidé de faire de Vaduz, ce
maxi-village, capitale de ce mini-territoire situé au centre de
l'Europe, de notre sublime Europe, le Lichtenstein, l'un, sans doute,
des plus petits pays au monde, le centre même de notre globe, de notre
fichu globe terrestre !, il s'est agit alors, de tracer sur une carte
du monde, à partir de Vaduz, des cercles d'égale largeur, s'en
éloignant en parallèles successives jusqu'à en boucler la surface
totale.
Ce fut là la première mise à plat de ma « commande ». Le travail suivant
ayant consisté à inscrire dans chacun des cercles, en partant de Vaduz,
cercle après cercle, et à leur emplacement géographique, toutes les
ethnies -- et non nationalités -- rencontrées au cours de ce parcours
circulaire, toutes les ethnies possibles, vivant là, dans leur
spécificité de langue, culture, coutumes, aspirations et singularités.
Encore avait-il fallu, pour ce faire, les rechercher toutes, ou tout au
moins le maximum d'entre elles dans différents ouvrages et, bien
entendu, au Musée de l'Homme tout particulièrement. Ainsi s'est
allongée leur liste au fil de ces mois de recherche.
Puis ce fut la construction même du texte, la mise en place de la
partition, à partir de tout ce matériau, avant d'en arriver, enfin, à
sa place d'enregistrement, en stéréophonie, chez moi, sur un Révox A
700 récemment acquis et dont j'explorais, ainsi, sur ce texte, les
possibilités variées.
La partition se présente comme un long papyrus de plusieurs mètres sur
lequel figure donc la longue, très longue -- insupportable presque
même-- énumération de mes ethnies et qu'il m'appartient de dérouler,
petit à petit, lors de mes Lectures publiques.
En dépit d'une Lecture qui se doit d'être extrêmement rapide, dans la
variété de ses rythmes successifs, prise comme elle doit l'être dans un
flux physique et sonore torrentiel, il y a dans le déroulement de ce
papyrus, de cette longue liste, qui finit par s'accumuler sur le sol,
une volonté implicite d'en marquer visuellement, pour l'auditoire, le
poids, la variété, la beauté, l'affolante ou paniquante richesse.
Ce texte, tout compte fait, ne fut pas achevé en temps voulu pour la
date d'inauguration de ma Fondation d'art de Vaduz. Aussi l'ai-je lu,
depuis lors, dans de très nombreuses villes, sur plusieurs continents,
mais c'est ainsi que ce « Vaduz » n'a, jusqu'à présent, jamais été lu
à Vaduz ! »
(enregistrements INA par l'auteur et Centre Pompidou d'environ 12 minutes « Tout autour de Vaduz ... il y a des... et bien d'autres ... »)
Emmanuel Hocquard138
Élégie 5
Dehors, ni pluie, ni vent.
C'est la nuit, et ce n'est pas encore l'approche du matin.
Un temps mon au début de l'hiver : le temps des provisions de bord,
la part des hommes avec la part des rats,
la part des mots ;
Le temps sans amour où l'esprit en éveil n'a plus rien à se mettre
sous la dent
si ce n'est quelque chose comme Un bruit déjà lointain et pourtant
familier
De feuillages froissés dans l'ancien vent des nuits d'hiver
Décembre, en descendant avec beaucoup de précautions ce chemin très en
pente
Rendu glissant entre les murs par les pluies de la veille et les petites
branches.
Fouillant en vain la pénombre des yeux à la recherche de détails
complémentaires suffisamment probants pour éclairer la situation sous un
angle nouveau,
Nous n'avons rien trouvé qui ne nous fût déjà connu,
pas même le hérisson qui se risquait à traverser la rue
Ou que la grille du jardin ne grinçait pas quand il pleuvait, ce qui ne
prouvait alors déjà rien
Et nous inciterait aujourd'hui à conclure que l'affaire est classée ;
que le bruit des feuilles
est le bruit des feuilles ; et le silence
une nécessité heureuse.
Élégie
Pour toutes choses, nous eûmes les mêmes yeux :
le jardin d'autrefois et celui d'aujourd'hui,
le jardin immobile.
Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom
et que nous avions appris à nommer ;
Nous progressâmes dans les livres
au milieu de ce que nous apprenions,
L'arbre mort et l'arbre vivant au même titre,
songeant peut-être qu'une telle coïncidence
Ne durerait pas toujours car sa croissance
serait sa mort et la pensée du modèle sa fin.
Un privé à Tanger
De Tanger à San Francisco, de New York à Leningrad, j'en ai vu de toutes
les couleurs et j'ai eu affaire à pas mal de gens. Il en faut beaucoup
pour m'impressionner. Mais la nuit dernière, quand j'ai poussé ma porte
et que je les ai trouvés, installés chez moi, à boire mon whisky, mon
sang n'a fait qu'un tour. A mon bureau, le sheriff R. Chandler roulait
un crayon entre ses doigts ; Ch. Reznikoff, le médecin légiste, était
assis très droit sur mon unique chaise ; quant à l'attorney général, L.
J. Wittgenstein, il se tenait debout, une cigarette éteinte collée entre
ses lèvres minces.C'est à ces trois-là que je dois, pour l'essentiel, ce
que je connais du métier. Et c'est sans doute grâce à eux qu'on ne m'a
pas encore retiré ma licence. L'attorney général pointa l'index dans ma
direction et me lança, d'une voix coupante comme un rasoir : "Tâchez de
bien vous enfoncer dans le crâne qu'une enquête ça n'a jamais été autre
chose qu'un processus logique d'élucidation. "
Je me réveillai, trempé de sueur. Je n'étais pas au bout de mes
peines ...
Élégie
Bien que n'ayant jamais tout à fait renoncé à plaire,
Nous sommes finalement restés cachés.
En un sens bien nous en prit,
Car pour nous qui nous étions embarqués clandestinement au coucher du
soleil,
Comme cela aurait paru peu vraisemblable-- même avec des accents de
bonne foi --
De chercher à dissiper dans la conscience des passagers de première
classe
Je ne sais quelle mystification du système en place.
Nous nous trouvâmes un certain nombre de circonstances atténuantes
Telles que, par exemple, une estimation excessive de latitude,
Alors que dans les coursives du pont supérieur
Les passagers rêvaient de la terre ferme
Et de spéculations immobilières entretenues
Tant bien que mal depuis le dernier incendie de Rome ou celui de
Carthage
-- ce dernier si définitif qu'il y eut un moment de silence
Avant de se séparer sur un dernier verre.
Ceux-là non plus n'avaient finalement rien trouvé d'autre
Que le bruit de leurs voix et le bruit de leurs verres ;
Aucun d'eux non plus ne mourait jamais,-- même manière librement
expressive d'éviter d'envisager le lendemain
Michel Houellebecq139
Crépuscule
Les masses d'air soufflaient entre les bosquets d'yeuses,
Une femme haletait comme un enfantement
Et le sable gifflait sa peau nue et crayeuse,
Ses deux jambes s'ouvraient sur mon destin d'amant.
La mer se retira au-delà des miracles
Sur un sol noir et mou où s'ouvrait des possibles
J'attendais le matin, le retour des oracles,
Mes lèvres s'écartaient pour un cri invisible
Et tu étais le seul horizon de ma nuit ;
Connaissant le matin, seul dans nos chairs voisines,
Nous avons traversé, sans souffrance et sans bruit,
Les peaux superposées de la présence divine
Avant de pénétrer dans une plaine droite
Jonchée de corps sans vie, nus et rigidifiés,
Nous marchions côte à côte sur une route étroite,
Nou avions des moments d'amour injustifiés.
Fin de partie
Occidentaux qui voulez vivre,
Vous êtes en fin de partie
Mais vous pouvez encore me suivre,
Quitter votre espace imparti.
Je suis le guide inespéré,
Je connais tout de vos souffrances
Vos impulsions décérébrées
Je connais tout de vos errances,
Je connais tout de vos alarmes,
Je ne suis ni saint ni héros
Mes yeux se rempliront de larmes
Lors de la remise à zéro.
Occidentaux qui voulez vivre,
Vous n'avez plus beaucoup de chances
Mais vous pouvez encore me suivre
Je connais vos peurs, vos absences,
Je connais le lieu et l'instant
Où s'évaporent les infidèles
Et les derniers productivistes
Je sais le pourquoi, le comment
Je maîtrise les référentiels
Je sais que la fin sera triste.
Tristes falaises
À la fin le regret se transforme en remords
On entre malgré soi dans un cosmos étrange
On en vient à rêver à l'existence des anges,
Mais on reste incapable d'apprivoiser la mort
Et doucement tout s'amenuise
Dans la répétition des jours,
Lorsque le corps lutte et s'épuise
Disparaît l'idée de l'amour.
Les simulacres d'amitié
S'effondrent en bloc, tristes falaises
Chues dans un gouffre sans pitié,
Débris de très vieilles fadaises.
Tout se terminera en petits grognements
Lit médicalisé dans une banlieue blanche
Ce sera mercredi, samedi ou dimanche,
Le corps inconsolé s'éteindra calmement.
J'aimais ce moment de pudeur
J'aimais ce moment de pudeur
Delphine, où tu ouvrais ton cœur,
Cette pudeur de sentiments
(C'était l'extase, tout simplement).
Nous pourrirons dans l'herbe douce,
Nous nous souviendrons de nos jours
Nos pauvres organes dans la mousse
Revivront ces moments, toujours.
Je le dis, et je n'y crois pas
Car je connais les asticots
Et les vers blancs, Calliphora,
Ils ne nous laisseront que les os.
Je le dis, et je n'y crois pas
Mais j'aimerais que ce soit vrai
Ce monde où les gens revivraient
(Chansons d'amour, etc.)
Poème sans titre
Les insectes courent entre les pierres,
Prisonniers de leurs métamorphoses
Nous sommes prisonniers aussi
Et certains soirs de la vie
Se réduit a un défilé de choses
Dont la présence entière
Définit le cadre de nos déchéances
Leur fixe une limite, un déroulement et un sens ;
Comme ce lave-vaisselle qui a connu ton premier mariage
Et ta séparation,
Comme cet ours en peluche qui a connu tes crises de rage
Et tes abdications.
Les animaux socialisés se définissent par un certain nombre
de rapports
Entre lesquels leurs désirs naissent, se développent,
deviennent parfois très forts
Et meurent.
Ils meurent parfois d'un seul coup,
Certains soirs
Il y avait certaines habitudes qui constituaient la vie et
voilà qu'il n'y a plus rien du tout
Le ciel qui paraissait supportable devient d'un seul coup
extrêmement noir
La douleur qui paraissait supportable devient d'un seul
coup lancinante
Il n'y a plus que des objets, des objets au milieu desquels
on est soi-même immobilisé dans l'attente,
Chose entre les choses,
Chose plus fragile que les choses
Très pauvre chose
Qui attend toujours l'amour
L'amour, ou la métamorphose.
Midi
La rue Surcouf s'étend, pluvieuse ;
Au loin, un charcutier-traiteur.
Une Américaine amoureuse
Écrit à l'élu de son coeur.
La vie s'écoule à petits coups ;
Les humains sous leur parapluie
Cherchent une porte de sortie
Entre la panique et l'ennui
(Mégots écrasés dans la boue).
Existence à basse altitude,
Mouvements lents d'un bulldozer ;
J'ai vécu un bref interlude
Dans le café soudain désert.
So long
Il y a toujours une ville, des traces de poètes
Qui ont croisé leur destinée entre ses murs
L'eau coule un peu partout, ma mémoire murmure
Des noms de ville, des noms de gens, trous dans la tête
Et c'est toujours la même histoire qui recommence,
Horizons effondrés et salons de massage
Solitude assumée, respect du voisinage,
Il y a pourtant des gens qui existent et qui dansent.
Ce sont des gens d'une autre espèce, d'une autre race,
Nous dansons tout vivants une danse cruelle
Nous avons peu d'amis mais nous avons le ciel,
Et l'infinie solitude des espaces ;
Le temps, le temps très vieux qui prépare sa vengeance,
L'incertain bruissement de la vie qui s'écoule
Les sifflements du vent, les gouttes d'eau qui roulent
Et la chambre jaunie où notre chambre s'avance.
Victor Hugo140
Demain, dès l'aube
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Guitare
GASTIBELZA, l'homme à la carabine,
Chantait ainsi :
« Quelqu'un a-t-il connu doña Sabine ?
Quelqu'un d'ici ?
Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
Le mont Falù ( *).
-- Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou !
« Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
Ma señora ?
Sa mère était la vieille maugrabine
D'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
Comme un hibou... --
Le vent...
« Dansez, chantez ! Des biens que l'heure envoie
Il faut user.
Elle était jeune et son œil plein de joie
Faisait penser. --
A ce vieillard qu'un enfant accompagne
Jetez un sou !... --
Le vent...
« Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède
En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne
Ornait son cou... --
Le vent...
« Le roi disait en la voyant si belle
A son neveu :
-- Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
Pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne
Et le Pérou ! --
Le vent...
« Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
Mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J'aurais gaîment passé dix ans au bagne
Sous le verrou... --
Le vent...
« Un jour d'été que tout était lumière,
Vie et douceur,
Elle s'en vint jouer dans la rivière
Avec sa sœur,
Je vis le pied de sa jeune compagne
Et son genou... --
Le vent...
« Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
De ce canton,
Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne,
Par le licou... --
Le vent...
« Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe,
Et son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
Pour un bijou... --
Le vent...
« Sur ce vieux banc souffrez que je m'appuie,
Car je suis las.
Avec ce comte elle s'est donc enfuie !
Enfuie, hélas !
Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
Je ne sais où... --
Le vent...
« Je la voyais passer de ma demeure,
Et c'était tout.
Mais à présent je m'ennuie à toute heure,
Plein de dégoût,
Rêveur oisif, l'âme dans la campagne,
La dague au clou... --
Le vent qui vient à travers la montagne
M'a rendu fou ! »
Après la bataille
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait : " A boire ! à boire par pitié ! "
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : "Caramba !"
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
" Donne-lui tout de même à boire ", dit mon père.
Booz endormi
Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
« Laissez tomber exprès des épis », disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très-anciens.
Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Était encor mouillée et molle du déluge.
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.
» Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.
» Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;
» Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau. »
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément.
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait,
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Marie Krysinska141
Métempsycose
Longtemps après que toute vie
Sur la terre veuve aura cessé,
Les tristes ombres des humains,
Les âmes plaintives des humains,
Reviendront visiter
La terre veuve
Où toute vie aura cessé.
Allors, leur prunelle spirituelle
Et leur immatérielle oreille
Reconnaîtront les formes, les couleurs et les sons
Qui furent les œuvres de leurs mains assidues,
Durant les âges amoncelés et oubliés.
Qui furent les œuvres de leurs mains débiles,
De leurs mains plus fortes pourtant
Que le Néant.
Tandis que palpitait en eux la terrestre vie
Et que leur bouche proclamait
Le nom trois fois saint de l'Art immortel.
Chaque ombre errante, chaque âme plaintive
Dira : -- j'ai fait un rêve prodigieux.
Et, sous le fouet de l'éternelle Beauté
Et de l'éternelle Mélancolie,
Les humains à nouveau dompteront --
Dans cette planète lointaine --
Les couleurs, les formes et les sons.
Nature morte
Un boudoir cossu :
Les meubles, les tentures et les œuvres d'art, ont la banalité
requise.
Et la lampe --- soleil à gage --- éclaire les deux amants.
Elle est teinte en blonde, car Il n'aime que les blondes.
Lui, a les cheveux de la même nuance que son complet très à la mode
Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre.
Et la lune, radieuse en ces voiles, flotte vers de fulgurants hymens.
Ayant achevé de lire le cours authentique de la Bourse, Il allume un
cigare cher --- et songe :
« C'est une heure agréable de la journée, celle où l'on sacrifie à
l'amour. »
Ils se sont rapprochés et causent
de l'égoïsme à deux, des âmes sœurs...
Lui, bâillant un peu
Elle tâchant à éviter la cendre du cigare.
Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre,
Et les arbres bercés de nuptiales caresses.
Lui, ayant fini son cigare, se penche pour donner un baiser à celle
Qu'au club il appelle « sa maîtresse ».
Il se penche pour lui donner un baiser --- tout en rêvant :
« Pourvu que la Banque Ottomane ne baisse pas ! »
Elle, offre ses lèvres pensant à ses fournisseurs
Et leur baiser sonne comme le choc de deux verres vides.
Par la fenêtre ouverte on voit un ciel bleu comme une flamme de soufre
Et les oiseaux veilleurs chantent l'immortel Amour
Tandis que de la terre monte une vapeur d'encens
Et des parfums d'Extase.
--- Si nous fermions --- disent-ils --- cette fenêtre qui gêne notre
extase !
Les bijoux faux
Souvent, hélas ! le cœur où notre cœur s'est réfugié,
Est un jardin merveilleux où s'épanouissent des roses en satin et des
camélias de velours,
Où étincellent -- pareils à des gouttes de vin et pareils à du sang, --
de faux rubis, auprès des turquoises en porcelaine, dont le pâle reflet
charme comme un coin du ciel.
Je rêvais que je me promenais en un jardin merveilleux.
Philippe Jaccottet142
Dans un Tourbillon de Neige
Ils chevauchent encore dans les espaces glacés,
les quelques cavaliers que la mort n'a pas pu lasser.
Ils allument des feux dans la neige de loin en loin, à chaque coup de
vent il en flambe au moins un de moins.
Ils sont incroyablement petits, sombres, pressés, devant l'immense,
blanc et lent malheur à terrasser.
Certes, ils n'amassent plus dans leurs greniers ni or
ni foin, mais y cachent l'espoir fourbi avec le plus grand soin.
Ils courent les chemins par le pesant monstre effacés, peut-être se
font-ils si petits pour le mieux chasser ?
Finalement, c'est bien toujours avec le même poing qu'on se défend
contre le souffle de l'immonde groin.
Blessure Vue de Loin
Ah ! le monde est trop beau pour ce sang mal
enveloppé qui toujours cherche en l'homme le moment de s'échapper !
Celui qui souffre, son regard le brûle et il dit non, il n'est plus
amoureux des mouvements de la lumière, il se colle contre la terre, il
ne sait plus son nom, sa bouche qui dit non
s'enfonce horriblement en terre.
En moi sont rassemblés les chemins de la transparence, nous nous
rappellerons longtemps nos entretiens cachés, mais il arrive aussi que
soit suspecte la balance et quand je penche, j'entrevois le sol de sang
taché.
Il est trop d'or, il est trop d'air dans ce brillant guêpier pour
celui qui s'y penche habillé de mauvais papier.
Paysages avec figures absentes -- oiseaux invisibles
Chaque fois que je me retrouve au-dessus de ces longues étendues couvertes de buissons et d'air (couvertes de buissons comme autant de peignes pour l'air) et qui s'achèvent très loin en vapeurs bleues, qui s'achèvent en crêtes de vagues, en écume (comme si l'idée de la mer me faisait signe au plus loin de sa main diaphane, et qui tremble), je perçois, à ce moment de l'année, invisibles, plus hauts, suspendus, ces buissons de cris d'oiseaux, ces points plus ou moins éloignés d'effervescence sonore. (...)
L'image cache le réel, distrait le regard, et quelquefois d'autant plus qu'elle est plus précise, plus séduisante pour l'un ou l'autre de nos sens et pour la rêverie. Non, il n'y a dans le jour où j'entends cela que je ne sais pas dire, ni tentes, ni fontaines, ni maisons, ni filets. Depuis longtemps je le savais (et ce savoir ne me sert apparemment à rien) : il faut seulement dire les choses, seulement les situer, seulement les laisser paraître.
Mais quel mot, tout d'abord, dira la sorte de son que j'écoute, que je n'ai même pas écoutés tout de suite, qui m'ont saisi alors que je marchais ? Sera-ce « chant », ou « voix », ou « cri » ? « chant » implique une mélodie, une intention, un sens qui justement n'est pas décelable ici ; « cri » est trop pathétique pour la paix sans limites où cela se produit (cette paix non sans analogie, soudain j'y songe, à celle qui règne à tel étage du Purgatoire, où il se trouve que l'on assiste à quelque chose d'assez semblable, à l'apparition dans l'air, inattendue, de fragments d'hymnes tronquées : la prima voce che passo solando...) ; « voix », bien que trop humain serait moins faux ; « bruit », quand même un peu vague.
Ainsi est-on rejeté vers les images : ne dirait-on pas, cela qui me touche et me parle comme l'on fait peu de paroles, des bulles en suspens dans l'étendue, de petits globes invisibles, en effervescence dans l'air ; un suspens sonore, un nid de bruits (un nid d'air soutenant, abritant des œufs sonores) ? Une fois de plus, l'esprit, non sans y trouver du plaisir, quelquefois du profit, vagabonde.
Max Jacob143
Vous n'écrivez plus ?
M'as-tu connu marchand d'journaux
à Barbès et sous le Métro
pour insister vers l'institut
il me faudrait de la vertu
mes romans n'ont ni rang ni ronds
et je n'ai pas de caractère.
M'as-tu connu marchand d'marrons
au coin de la rue Coquillère
tablier rendu, l'autre est vert.
M'as-tu connu marchand d'tickets
balayeur de W.-C.
Je le dis sans fiel ni malice
aide à la foire au Pain d'Épice
défenseur au juge de Paix
officier, comme on dit office
au Richelieu et à la Paix.
Le laboratoire central
Jouer du bugle
Les trois dames qui jouaient du bugle
Tard dans leur salle de bains
Ont pour maître un certain mufle
Qui n'est là que le matin.
L'enfant blond qui prend des crabes
Des crabes avec la main
Ne dit pas une syllabe
C'est un fils adultérin.
Trois mères pour cet enfant chauve
Une seule suffisait bien.
Le père est nabab, mais pauvre.
Il le traite comme un chien.
Cœur des Muses, tu m'aveugles
C'est moi qu'on voit jouer du bugle
Au pont d'léna le dimanche
Un écriteau sur la manche.
La Dame aveugle
La dame aveugle dont les yeux saignent choisit ses mots
Elle ne parle à personne de ses maux
Elle a des cheveux pareils à la mousse
Elle porte des bijoux et des pierreries rousses.
La dame grasse et aveugle dont les yeux saignent
Écrit des lettres polies avec marges et interlignes
Elle prend garde aux plis de sa robe de peluche
Et s'efforce de faire quelque chose de plus
Et si je ne mentionne pas son beau-frère
C'est qu'ici ce jeune homme n'est pas en honneur
Car il s'enivre et fait s'enivrer l'aveugle
Qui rit, qui rit alors et beugle.
Madame X...
Tant bayadères sont tes hanches
Et tes manches
Tant peu sages
Tes crabotages de corsage
Sur le nu
Ton dentellier tant fendu
Que si ton chapeau fleuri
Ne dit oui
Au moins rien jusqu'au chignon
ne dit non.
Passé et présent
Poète et ténor
l'oriflamme au nord Je chante la mort.
Poète et tambour Natif de Colliour Je chante l'amour.
Poète et marin Versez-moi du vin Versez ! Versez !
Je divulgue Le secret des algues.
Poète et chrétien Le Christ est mon bien Je ne dis plus rien.
De quelques invitations
N'étalons, ô mes chaussures,
Nos talents dans les salons !
Je n'ai pas plus de voitures
Que vous n'avez de talons.
Le cornet à dés
Genre biographique
Déjà, à l'âge de trois ans, l'auteur de ces lignes était remarquable : il avait fait le portrait de sa concierge en passe-boule, couleur terre-cuite, au moment où celle-ci, les yeux pleins de larmes, plumait un poulet. Le poulet projetait un cou platonique. Or, ce n'était ce passe-boule, qu'un passe-temps. En somme, il est remarquable qu'il n'ait pas été remarqué : remarquable, mais non regrettable, car s'il avait été remarqué, il ne serait pas devenu remarquable ; il aurait été arrêté dans sa carrière, ce qui eût été regrettable. Il est remarquable qu'il eût été regretté et regrettable qu'il eût été remarqué. Le poulet du passe-boule était une oie.
Traduit de l'allemand ou du bosniaque
Mon cheval s'arrête ! Arrête aussi le tien, compagnon, j'ai peur ! entre
les pentes de la colline et nous, les pentes gazonnées de la colline,
c'est une femme, si ce n'est pas un grand nuage. Arrête ! elle
m'appelle ! elle m'appelle et je vois son sein qui bat ! son bras me
fait signe de la suivre, son bras... si son bras n'est pas un nuage.
--- Arrête, compagnon, j'ai peur, arrête ! entre les arbres de la
colline, les arbres inclinés de la colline, j'ai vu un œil, si cet œil
n'est pas un nuage. Il me fixe, il m'inquiète ; arrête ! Il suit nos pas
sur la route, si cet œil n'est pas un nuage.
--- Écoute, compagnon ! fantômes, vies de cette terre ou d'une autre, ne
parlons pas de ces êtres à la ville pour n'être pas traités d'importuns.
Fausses nouvelles ! Fosses nouvelles !
À une représentation de « Pour la Couronne », à l'Opéra, quand Desdémone chante « Mon père est à Goritz et mon cœur à Paris », on a entendu un coup de feu dans une loge de cinquième galerie, puis un second aux fauteuils et instantanément des échelles de cordes se sont déroulées ; un homme a voulu descendre des combles : une balle l'a arrêté à la hauteur du balcon. Tous les spectateurs étaient armés et il s'est trouvé que la salle n'était pleine que de... et de... Alors, il y a eu des assassinats du voisin, des jets de pétrole enflammé. Il y a eu des sièges de loges, le siège de la scène, le siège d'un strapontin et cette bataille a duré dix-huit jours. On a peut-être ravitaillé les deux camps, je ne sais, mais ce que je sais fort bien, c'est que les journalistes sont venus pour un si horrible spectacle, que l'un d'eux étant souffrant, y a envoyé madame sa mère et que celle-ci a été beaucoup intéressée par le sang-froid d'une jeune gentilhomme français qui a tenu dix-huit jours dans une avant-scène sans rien prendre qu'un peu de bouillon. Cet épisode de la guerre des Balcons a beaucoup fait pour les engagements volontaires en province. Et je sais, au bord de ma rivière, sous mes arbres, trois frères en uniformes tout neufs qui se sont embrassés les yeux secs, tandis que leurs familles cherchaient des tricots dans les armoires des mansardes.
La Guerre
Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige ; les bandits sont des soldats ; on m'attaque avec des rires et des sabres, on me dépouille : je me sauve pour retomber dans un autre carré. Est-ce une cour de caserne, ou celle d'une auberge ? que de sabres ! que de lanciers ! il neige ! on me pique avec une seringue : c'est un poison pour me tuer ; une tête de squelette voilée de crêpe me mord le doigt. De vagues réverbères jettent sur la neige la lumière de ma mort.
Francis Jammes144
Comme un insecte...
Comme un insecte, la faucheuse mécanique
parcourt le foin. Son cliquetis irrégulier
semble accroître la torpeur qui se communique
à la vigne et à l'horloge de l'escalier.
Laissez-moi ne penser à rien. C'est un ennui
que de n'entendre parler que d'appendicite,
de Nietzsche, de la Vie, d'on ne sait quoi ensuite.
Les cornes des beaux bœufs luisent violemment,
et la lumière bleue enflamme le froment.
Les roses du jardin ont une odeur terrible,
et leurs pétales secs sont de sable torride.
Et la lourde écolière ainsi qu'un tournesol
s'endort et son atlas est tombé sur le sol.
J'ai quelqu'un dans le coeur...
« J'ai quelqu'un dans le cœur », deviez-vous dire un jour
à ceux qui vous proposeraient un autre amour.
« J'ai quelqu'un dans le cœur. » Et ce quelqu'un, c'est moi.
« J'ai quelqu'un dans le cœur. » Je pensais à cela,
à ces mots infinis par lesquels vous donniez
votre cœur à mon cœur, ô lierre qui mouriez...
Et je ne sais pourquoi, songeant à votre cœur,
je le voyais pareil au cœur frais d'une fleur,
à la fleur du cœur frais d'une rose de haie.
Cette personne...
Cette personne a dit des méchancetés :
Alors j'ai été révolté.
Et j'ai été me promener près des champs
où les petits brins d'herbes ne sont pas méchants,
avec ma chienne et mon chien couchants.
Là, j'ai vu des choses qui jamais
n'ont dit aucune méchanceté,
et de petits oiseaux innocents et gais.
Je me disais, en voyant au-dessus des haies
s'agiter les tiges tendres des ronciers :
ces feuilles sont bonnes. Pourquoi y a-t-il des gens mauvais ?
Mais je sentais une grande joie
dans ce calme que tant ne connaissent pas,
et une grande douceur se faisait en moi.
Je pensais : oiseaux, soyez mes amis.
Petites herbes, soyez mes amies.
Soyez mes amies, petites fourmis.
Et là-bas, sur un champ en pente,
auprès d'une prairie belle et luisante,
je voyais, près de ses bœufs, un paysan
qui paraissait glisser dans l'ombre claire
du soir qui descendait comme une prière
sur mon cœur calmé et sur la terre.
Au beau soleil
Au beau soleil qui sonnait, de pauvres femmes,
au seuil d'une maison pauvre comme mon âme,
désignaient quelque chose. On entendait un char.
Sur les coteaux marrons le ciel était en nacre
comme les écailles d'huîtres en arc-en-ciel.
Le chemin grimpait, doux comme un grand sommeil,
et les poules chaudes ondulaient dans la poussière,
avec, sous les ailes, un roseau en lumière.
... Une autre femme à un enfant cherchait des poux.
Un coq chantait. Une pie volait. Tout était doux.
On allait inoculer de la tuberculine
à la pauvre vache qui tousse et qui s'escrime.
Les pieux de la haie, près des lierres, étaient roses
comme ta bouche, amie aimée à la main douce...
Alfred Jarry145
La chanson du décervelage
Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru'du Champs d'Mars, d'la paroiss'de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d'modiste
Et nous n'avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch's'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru'd'l'Echaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Nos deux marmots chéris, barbouillés d'confitures,
Brandissant avec joi'des poupins en papier
Avec nous s'installaient sur le haut d'la voiture
Et nous roulions gaîment vers l'Echaudé.
On s'précipite en foule à la barrière,
On s'flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j'me mettais toujours sur un tas d'pierres
Pour pas salir mes godillots dans l'sang.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Bientôt ma femme et moi nous somm's tout blancs d'cervelle,
Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons
En voyant l'Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur's et les numéros d'plomb.
Soudain j'perçois dans l'coin, près d'la machine,
La gueul'd'un bonz'qui n'm'revient qu'à moitié.
Mon vieux, que j'dis, je r'connais ta bobine :
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t'plaindrai.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Soudain j'me sens tirer la manche'par mon épouse ;
Espèc'd'andouill', qu'elle m'dit, v'là l'moment d'te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d'bouse.
V'là l'Palotin qu'a juste'le dos tourné.
En entendant ce raisonn'ment superbe,
J'attrap'sus l'coup mon courage à deux mains :
J'flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s'aplatit sur l'nez du Palotin.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Aussitôt j'suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j'suis précipité la tête la première
Dans l'grand trou noir d'ousse qu'on n'revient jamais.
Voila c'que c'est qu'd'aller s'prome'ner l'dimanche
Ru'd'l'Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l'Pinc'-Porc ou bien l'Démanch'- Comanche :
On part vivant et l'on revient tudé !
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Alain Jégou146
Baie du Pouldu
Sombre est la nuit. La lassitude aussi. Le cœur louvoie entre les cailloux noirs. Cabotage de hasard. Les varechs, sargasses, laminaires, ondulent dans les frêles rayons de lune. Les chenaux sont étroits, rares, les gougnelles, taches claires et clairsemées dans toute cette noirceur. La coque tâtonne, frôle, hésite, divague de bouée en bouée. L'étrave parlemente, chicane, marchande, revendique, puis négocie son droit de passage avec la marée. Les feux de la côte, on pourrait presque les toucher. Lampadaires, phares de voitures, lustres et lampes de chevet, attigent et émeuvent sans souci des âpres nostalgies qu'ils engendrent. La terre vit sa nuit. Le destin qui le pousse au cul contraint le navire à s'éloigner. Hors les passes, gagner le large ou frémit l'autre vie. Gaffer au juger ! La sournoiserie fatale attend l'erreur qui permettra à la roche de s'empiffrer de bande molle et de bordés résignés.
Gagner du temps
Caillante d'espoirs Et piètre devenir En souffrance
Qu'est-ce qu'une vie Sinon gagner du temps
Juste un soupçon de temps
Comme on souffle sur ses doigts Pour les garder du froid
Quérir un peu de chaleur Pour se préserver du pire
Et poursuivre vaille que vaille L'ineffable combat
Juste de passage
Voyage d'un chagrin l'autre
Chaotique et tragique
Semé de mille embûches D'agressions perpétuelles Blessures et offenses
À colmater sans trêve
La vie comme une carène Bouffée par les tarets Et les tarés chroniques
Corrompue érodée Par les coupeurs de tifs
Les sabreurs de passions Les drivers les prêcheurs Et les comptables
obtus
Fourrée en mille pétrins
La fiole enfarinée Bâillonnée assommée
Enculée par le destin
Et ses suppôts chafouins
Bleus
Bleu dans l'affranchi lisse et terne
Bleu dans l'irrigable obtus des fièvres Et des rêves refoulés
Le verbe gominé Bleu sur fond triste
Sur névrose de cœur Et nécrose de pensées panées A la neige d'âmes
Les mots beaux oubliés Bric-à-brac pulpeux Éparpillés dans l'éther faste
relooké
Bleu chabraque et charnu Dégluti par les nues éperdues
Franchit les étapes et émeut Les filles dans leurs yeux bleus
Sapés de lumière et d'envies
Passe Ouest
A chacun sa zone d'ombre. A chacun sa dose de silences, de réserve et de repli, son lot de sentiments troublants ou accablants, son jardin ou son cloaque secret. A chacun, son Eden ou son Enfer, son univers de mots, d'images et de pensées sauvages. A chacun ses morsures, morflures et éraflures. A chacun ses pulsions, passions et vibrations. A chacun sa déprime ou son fantasque élan.
Une ondée martèle l'océan, aussi bruyante, intempestive que les semelles ferrées d'un canasson égaré sur le zinc d'un bistringue au décor suranné. Les gouttes, lourdes et rondouillardes, explosent au contact de l'onde et giclent en milliers de bulles cristallines sur le miroir figé. Certaines s'éclatent, dégoulinent sur nos visages, puis s'immiscent lascives dans nos cols pour s'aller réfugier loin entre la peau et la toile rêche des cirés.
Alain Jouffroy147
Échec caniculaire
Iroquoise et lancinante révolte,
Sur ta vague tangue mon langage, ta
Bastille.
Gêné, responsable de l'appel perdu, ravalé comme la
salive par la mer
Fauvette fautive d'empêcher l'oracle
Je démarre le long des forceries, me risque
Et, catapulté, débouche dans le silence abasourdi d'un
sauve-qui-peut stoppé
J'ai tort
La toundra glisse sur ma main.
J'entends geindre le rien.
La mer craint son malheur
Crie.
La rive perd ses chercheurs,
La mort est chamarrée.
J'accapare le marasme, la foire, le Sahara.
Ma grammaire est un tapage
Mes bagages sont de légers fous rires.
J'ai voulu me tuer,
J'ai visé trop bas
(si j'étais un rat, je serais déjà mort).
J'ai tort.
Palinodique adolescence
Je convoque ma jeunesse et lui dis :
Comprends-moi.
Tu t'es acharnée À gaspiller tes exigences.
Tu t'es niée.
Tu t'es expurgée de monumentales poutres,
Tu as déraciné des baobabs d'erreurs.
Vaincue, transfigurée, qu'es-tu, Sinon fatiguée, méconnue ?
Toi qui voulais arracher des miaulements à la pierre,
Tu meurs, tu trébuches Sur le seuil effilé du réel.
Comprends-moi. Détends-toi.
Mes nuées actuelles te nient, Eclipsent tes astéroïdes surannés.
Où me conduisais-tu, vide encore de projets ?
Tu piétinais, dans l'attente d'un non-lieu universel !
Et déjà,
Le tombereau du soleil cannibale grinçait dans tes jambes.
Pierre Jean Jouve148
Songe
Songe un peu au soleil de ta jeunesse
Celui qui brillait quand tu avais dix ans
Etonnement te souviens-tu du soleil de ta jeunesse
Si tu fixes bien les yeux
Si tu les rétrécis
Tu peux encor l'apercevoir
Il était rose
Il occupait la moitié du ciel
Tu pouvais toi le regarder en face
Étonnement mais quoi c'était si naturel
Il avait une couleur
Il avait une danse il avait un désir
Il avait une chaleur
Une facilité extraordinaire
Il t'aimait
Tout cela que parfois au milieu de ton âge et courant dans le train le
long des forêts au matin
Tu as cru imaginer En toi-même
C'est dans le cœur que sont rangés les vieux soleils
Car là il n'a pas bougé voilà ce soleil
Mais oui il est là
J'ai vécu j'ai régné
J'ai éclairé par un si grand soleil
Hélas il est mort
Hélas il n'a jamais Eté
Oh ce soleil dis-tu
Et pourtant ta jeunesse était malheureuse.
(...)
N'ayez pas peur de votre tristesse c'est la mienne
C'est la nôtre c'est la sienne
O grandeur
N'ayez pas peur voici la paix la vie la vie est admirable
La vie est vaine
La vie est admirable la vie est admirable elle est vaine
Adieu
I
Noir. Noir. Sentiment noir.
Frappe image noire un coup retentissant sur le gong du lointain
Pour l'entrée à l'épaisseur bien obscure de ce coeur
L'épaisse cérémonie à la longue plaine noire
De l'intérieur et de l'adieu, de minuit et du départ !
Frappe, comme un gong noir à la porte d'enfer !
Un aigre vent soulève les roseaux des sables
Confond les monts
Sous les nuées de mauvais temps de la mémoire
Fait retomber la vague en éclatante blancheur dans le néant.
C'est la journée épaisse intime où Elle part
Jetant un dernier oeil aux prouesses d'amant,
Où il quitte, quelques maigres longueurs encor de faible sable
Et poussant la vieillesse de l'âge un aigre vent.
Noir, noir, sentiment noir, oh frappe clair et noir
Pour l'épaisse cérémonie à la terre sans lendemain
Portant comme un socle divin le monument de leur départ.
II
De longues lignes de tristesse et de brouillard
Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin
Où les monts s'évaporent puis reprennent
A des hauteurs que ne touche plus le regard :
Là où nous sommes arrivés, donne ta main,
Puis aux saules plus écroulés que nos silences
A l'herbe de l'été que détruisent tes pieds
Dis un mot sans raison profère un vrai poème,
Laisse que je caresse enfin tes cheveux morts
Car la mort vient roulant pour nous ses tambours loin,
Laisse que je retouche entièrement ton corps
Dans son vallon ou plage extrême fleur du temps
Que je plie un genou devant ta brune erreur
Ta beauté ton parfum défunt près du départ
Adorant ton défaut ton vice et ton caprice
Adorant ton abîme noir sans firmament.
Laisse ô déjà perdue, et que je te bénisse
Pour tous les maux par où tu m'as appris l'amour
Par tous les mots en quoi tu m'as appris le chant.
III
Adieu. La nuit déjà nous fait méconnaissables
Ton visage est fondu dans l'absence. Oh adieu
Détache ta main de ma main et tes doigts de mes doigts arrache
Laissant tomber entre nos espaces le temps
Solitaire étranger le temps rempli d'espaces ;
Et quand l'obscur aura totalement rongé
La forme de ton ombre ainsi qu'une Eurydice
Retourne-toi afin de consommer ta mort
Pour me communiquer l'adieu. Adieu ma grâce
Au point qu'il n'est espoir de relier nos sorts
Si même s'ouvre en nous le temple de la grâce.
Hélène
Que tu es belle maintenant que tu n'es plus
La poussière de la mort t'a déshabillée même de l'âme
Que tu es convoitée depuis que nous avons disparu
Les ondes les ondes remplissent le cœur du désert
La plus pale des femmes
Il fait beau sur les crêtes d'eau de cette terre
Du paysage mort de faim
Qui borde la ville d'hier des malentendus
Il fait beau sur les cirques verts inattendus
Transformés en églises
Il fait beau sur le plateau désastreux nu et retourné
Parce que tu es si morte
Répandant des soleils par les traces de tes yeux
Et les ombres des grands arbres enracinés
Dans la terrible Chevelure celle qui me faisait délirer
Le désir de chair est désir de la mort
Le désir de chair est désir de la mort
Le désir de la fuite est celui de la terre
L'excrément des villes c'est l'amour de l'or
Le désir de la jeunesse est l'appétit du cimetière
Les faims sont dures comme des femmes nues
Sur le lit du jour j'aime épouse je souffre
Les perles matinales dorment de lumière
Le long du rivage ourlé vert de la mort
Ce n'est pas en vain que les saints du Christ
Furent en lutte amère avec le diable
Ce n'est pas en vain que les seins du Christ
Dans la ténèbre n'étaient point distingués de ceux du diable
Compte seulement le poids des larmes
Non pour elles mais pour le vide qu'elles font
Et roulant sur la noire paroi de vertige
Dans ce monde aboli : tu approches de l'Un
Charles Juliet149
Postlude
Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t'habite. Sous ton œil renouvelé, le monde a revêtu d'émouvantes couleurs. Tu as la conviction que tu ne connaîtras plus l'ennui, ni le dégoût, ni la haine de soi, ni l'épuisement, ni la détresse. Certes, le doute est là, mais tu n'as plus à le redouter. Car il a perdu le pouvoir de te démolir. D'arrêter ta main à l'instant où te vient le désir de prendre la plume. La parturition a duré de longues années, d'interminables années, mais tu as fini naître et pu enfin donner ton adhésion à la vie.
Depuis cette seconde naissance, tout ce à quoi tu aspirais mais qui te semblait à jamais interdit, s'est emparé de tes terres : la paix, la clarté. la confiance, la plénitude, une douleur humble et aimante. Parvenu désormais à proximité de la source, tu es apte à faire bon accueil au quotidien, à savourer l'instant, t'offrir à la rencontre. Et tu sais qu'en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu'elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie.
Juliette150
Rimes féminines151
Dans un corps vide entrer mon âme,
Tout à coup être une autre femme
Et que Juliette Noureddine
En l'une ou l'autre s'enracine.
Élire parmi les éminentes
Celle qui me ferait frissonnante,
Parmi toutes celles qui surent s'ébattre,
Qui surent aimer qui surent se battre,
Mes soeurs innées mes philippines,
Mes savantes et mes Bécassines.
Julie Juliette ou bien Justine,
Toutes mes rimes féminines :
Clara Zetkin,
Anaïs Nin
Ou Garbo dans La Reine Christine.
Sur le céleste carrousel,
Choisir entre ces demoiselles :
Camille Claudel,
Mamzelle Chanel
Ou l'enragée Louise Michel.
Vivre encore colombe ou rapace,
Écrire chanter ou faire des passes :
Margot Duras,
Maria Callas
Ou bien Kiki de Montparnasse.
Naître demain renaître hier
En marche avant en marche arrière,
M'incarner dans ces divergences
Ces beautés ces intelligences
Et jouir du bienheureux trépas
Pour dans leurs pas mettre mes pas :
Musidora,
La Pavlova
Ou mon aïeule la grande gueule Thérésa.
Que j'en aie l'esprit ou l'aspect
Ou bien même les deux s'il vous plaît :
Juliette Drouet
La Signoret
Ou la grande Billie Holiday.
Tous voiles dehors ou en chantant,
Avec l'une d'elles me révoltant :
Flora Tristan
Yvonne Printemps
Ou la farouche Isadora Duncan.
Pour toute arme ayant leur fierté
Et pour amante la liberté :
Les soeurs Brontë,
Loyse Labé
Ou Lou-Andréas Salomé.
Même s'il faut en payer le prix, Être la fleur être le fruit :
Être Alice Guy,
Être Arletty,
Marie Dubas, Marie Curie.
Mais s'il vous plaît point de naissance,
De jeunesse ni d'adolescence.
Épargnez-moi la chambre rose.
Soyez bonne ô métempsycose.
Permettez à votre Juliette
De ne point mûrir en minette
Mais en Colette,
En Mistinguett ...
Ou pourquoi pas madame de Lafayette.
Mettez-moi, je vous le demande
Instamment, dans la cour des grandes
Judy Garland,
Barbara Streisand
Ou cette bonne dame de George Sand.
Placez-moi du côté du coeur,
Côté talent côté bonheur :
Loïe Fuller,
Dottie Parker
Ou Sainte Joséphine Baker.
Oui tout de suite les feux de la gloire,
Les feux de la rampe et de l'Histoire :
La Yourcenar,
Sarah Bernhardt
Ou la très sage Simone de Beauvoir.
Une voix d'argent au fond d'un port,
Une plume d'acier ou un coeur d'or :
La Solidor,
Christiane Rochefort
Ou Marceline Desbordes-Valmore.
Les belles sans peur et sans marmaille
Toutes nues au fort de la mitraille :
Sylvia Bataille
Anna de Noailles
Camarade Alexandra Kollontaï
Et les agitatrices de bouges
Brandissant l'espoir et la gouge :
Olympe de Gouges,
Rosa-la-Rouge
Et la vieille Germaine de Montrouge.
La lignée des dominatrices
Ladies, madames, donas ou misses Comme Cariathys
Ou Leda Gys,
Angela et Bette Davis.
Le train du diable et ses diablesses,
Les vénéneuses et les tigresses :
Lola Montès,
Gina Manès
Et l'empoisonneuse Borgia Lucrèce.
Enfin j'ai pour être sincère
Du goût pour les belles harengères :
Yvette Guilbert,
Claire Brétécher ...
J'irais même jusqu'à Anne Sinclair.
Mais si tant de souhaits vous chagrinent,
S'il est contraire à la doctrine
De viser haut dans les karma,
Alors faites dans l'anonymat.
En attendant que tout bascule,
Que Satan ne me congratule
Ou que les anges me fassent la fête,
Permettez une ultime requête :
Faites-la renaître votre frangine
En n'importe qui, en fille d'usine,
En fille de rien ou de cuisine,
En croate ou en maghrébine,
En Éponine,
En Clémentine,
En Malka Malika ou Marilyn ...
Et si votre astrale cuisine
Par hasard ne le détermine
J'accepterais par discipline
De revenir en cabotine,
En libertine, En gourgandine ...
Tiens : en Juliette Noureddine.
Colette Klein152
Tu sais que la nuit...
Uu sais que la nuit entre un peu plus sous ta peau
à chaque tour de sablier.
Le sang qui affleure à tes tempes
menace de fleurir.
La marée, insensible à ta solitude,
n'en continue pas moins de héler la mort à coups de butoir.
La pièce commencera plus tard.
Sans toi.
Sans même le souvenir de toi.
Fragments de guerres
Éclairs foudroyant le cerveau
par ce qui ne peut être regardé
Les camps de l'enfance
n'ont plus de porte,
ne peuvent être refermés
Les oiseaux bâillonnés
creusent le ciel, creusent la terre
creusent le cri
sur la ligne de crête
qui dévore jusqu'au moindre désir.
Une trouée de bleu
suggère le départ
vers les notes plus intimes
de l'ascension
Fragments des jardins de l'invisible
On aborde le jardin sans en connaître le prix
L'aurore aux pas feutrés submerge les allées d'une abondance de paix.
Le feu le feu l'eau se nouent avec la terre
inventent la forme des choses.
Chaque plante est issue d'une étoile
De la nudité des feuilles, extraire la sève.
De petits pavés entre les herbes marquent le chemin qui conduit à la
douceur, à la félicité de l'être soudainement saisi par l'évidence du
monde.
De petits pavés de neige et de pierre, qui prennent, sous les pas,
l'empreinte du réel
Murs qui se souviennent longtemps de la caresse du lierreC'est la terre
qui marche sous nos pas
Apprenti du désastre
Je compte les jours qui me séparent de ton ombre
Je cueille les mots qui tombent de l'obscur
Je suis le medium qui veille sur toi
Et qui s'immisce entre le mur et la lumière,
A l'écoute du sang qui me délivrera
Tu n'es que le feu qui embrase la musique
Sinon la mort à pas d'écume
T'emporterait dans ses terres sans issue
Tu n'es que le vent qui attend les réveil des souvenirs
S'il le faut tu chanteras un motet
Pour apaiser ta colère
Rien ni personne ici
ne sait répondre à ton cri.
La caresse
La caresse,
c'est un peu de vie qui tremble
à la lisière de l'être
et qui dénoue le silence...
l'automne sans les regrets,
une lumière qui chuchote à l'oreille du temps
que les nuages comme les horloges
ne servent qu'à la brise
et aux voleurs de parfums.
Il sera dit
Il sera dit que la nuit donnait un sens à nos marches dans le désert.
Mais je suis née entre les herbes, sous les cendres, avec la guerre dans
le sang.
Et mon sang ne servira qu'au silence amadoué par le rêve,
Et toutes les fleurs qui renaîtront de la terre gelée diront aussi
l'incohérence de la traversée.
Louise Labé153
Trois sonnets
Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
-
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
-
Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement retournée !
Ô tristes plaints, ô désirs obstinés,
Ô temps perdu, ô peines dépendues,
Ô milles morts en mille rets tendues,
Ô pires maux contre moi destiné !
Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doigts !
Ô luth plaintif, viole, archet et voix !
Tant de flambeaux pour ardre une femelle !
De toi me plains, que tant de feux portant,
En tant d'endroits d'iceux mon cœur tâtant,
N'en ai sur toi volé quelque étincelle.
Marie Laforêt154
La tendresse155
On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y'en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l'histoire
Et s'en trouver bien
Mais vivre sans tendresse
Il n'en est pas question
Non, non, non, non
Il n'en est pas question
Quelle douce faiblesse
Quel joli sentiment
Ce besoin de tendresse
Qui nous vient en naissant
Vraiment, vraiment, vraiment
Le travail est nécessaire
Mais s'il faut rester
Des semaines sans rien faire
Eh bien ... on s'y fait
Mais vivre sans tendresse
Le temps vous paraît long
Long, long, long, long
Le temps vous parait long
Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l'amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L'amour ne serait rien
Non, non, non, non
L'amour ne serait rien
Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n'est plus qu'un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D'un coeur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n'irait pas plus loin
Un enfant vous embrasse
Parce qu'on le rend heureux
Tous nos chagrins s'effacent
On a les larmes aux yeux
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ...
Dans votre immense sagesse
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos coeurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l'amour Règne l'amour
Jusqu'à la fin des jour
Viens sur la montagne
Viens viens sur la montagne
Tout près du ciel j'ai ma maison
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Pourquoi ces pleurs dans tes yeux
Viens avec moi viens
Laisse ici ton amour malheureux
Viens avec moi viens
Viens ma maison n'est pas loin
Tout s'oublie je suis là prends ma main
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Si tu rêves de beauté
Et de jours sans fin
De torrents glissant au cœur des forêts
Viens avec moi viens
On n'y voit pas de méchants
Mes seuls amis sont Dieu, les fleurs et le vent
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Tes yeux tendres me font voir
Qu'à toi seul je tiens
Ne sois pas triste il n'est pas trop tard
Viens avec moi viens
Si tu veux bien prends ma main
Laisse moi je connais le chemin
Viens viens sur la montagne
Là-haut il fait si bon
Ref
Jules Laforgue156
Air de biniou
Non, non, ma pauvre cornemuse,
Ta complainte est pas si oiseuse ;
Et Tout est bien une méprise,
Et l'on peut la trouver mauvaise ;
Et la Nature est une épouse
Qui nous carambole d'extases,
Et puis, nous occit, peu courtoise,
Dès qu'on se permet une pause.
Eh bien ! qu'elle en prenne à son aise,
Et que tout fonctionne à sa guise !
Nous, nous entretiendrons les Muses.
Les neuf immortelles Glaneuses !
(Oh ! pourrions-nous pas, par nos phrases,
Si bien lui retourner les choses,
Que cette marâtre jalouse
N'ait plus sur nos rentes de prise ?)
Aquarelle en cinq minutes
Oh ! oh ! le temps se gâte,
L'orage n'est pas loin,
Voilà que l'on se hâte
De rentrer les foins !...
L'abcès perce !
Vl'à l'averse !
O grabuges
Des déluges !....
Oh ! ces ribambelles
D'ombrelles !....
Oh ! cett'Nature
En déconfiture !....
Sur ma fenêtre,
Un fuchsia
A l'air paria
Se sent renaître...
Alphonse de Lamartine157
Le vallon
Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon coeur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son coeur ?
Jean de La Fontaine158
Conseil tenu par les rats
Un Chat, nommé Rodilardus
Faisait des Rats telle déconfiture
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son sou,
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un Chat, mais pour un Diable.
Or un jour qu'au haut et au loin
Le galant alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa Dame,
Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre ;
Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen,
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit : "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot" ;
L'autre : "Je ne saurais."Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints Chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
Chapitres, non de Rats, mais Chapitres de Moines,
Voire chapitres de Chanoines.
Ne faut-il que délibérer,
La Cour en Conseillers foisonne ;
Est-il besoin d'exécuter,
L'on ne rencontre plus personne.
La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Le corbeau et le renard
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Le loup et L'agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
La mort et le bûcheron
Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
Boby Lapointe159
Méli-mélodie
Oui, mon doux minet, la mini,
Oui, la mini est la manie
Est la manie de Mélanie
Mélanie l'amie d'Amélie...
Amélie dont les doux nénés
Doux nénés de nounou moulés
Dans de molles laines lamées
Et mêlées de lin milanais...
Amélie dont les nénés doux
Ont donné à l'ami Milou
(Milou le dadais de Limoux)
L'idée d'amener des minous...
Des minous menus de Lima
Miaulant dans les dais de damas
Et dont les mines de lama
Donnaient mille idées à Léda...
Léda dont les dix dents de lait
Laminaient les mâles mollets
D'un malade mendiant malais
Dinant d'amibes amidonnées
Mais même amidonnée l'amibe
Même l'amibe malhabile
Emmiellée dans la bile humide
L'amibe, ami, mine le bide...
Et le dit malade adulé
Dont Léda limait les mollets
Indûment le mal a donné
Dame Léda l'y a aidé !
Et Léda dont la libido
Demande dans le bas du dos
Mille lents mimis d'animaux
Aux doux minets donna les maux...
Et les minets de maux munis
Mendiant de midi à minuit
Du lait aux nénés d'Amélie
L'ont, les maudits, d'amibes enduit
Et la maladie l'a minée,
L'Amélie aux dodus nénés
Et mille maux démodelaient
Le doux minois de la mémé
Mélanie le mit au dodo
Malade, laide, humide au dos
Et lui donna dans deux doigts d'eau
De la boue des bains du Lido
Dis, là-dedans, où est la mini ?
Où est la mini de Mélanie ?...
- Malin la mini élimée
Mélanie l'à éliminée
Ah la la la la ! Quel méli mélo, dis !
Ah la la la la ! Quel méli mélo, dis !
Valery Larbaud160
Envoi à son éditeur
Encore un poëme, cher Monsieur
Xavier-Maxence pour les dames ;
Un poëme à la suite de ceux
Esquels je distillai mes âmes,
Car aussi bien j'en ai plusieurs.
De Pompier j'imite le style :
Cet auteur écrivait si bien !
C'était coulant, c'était facile :
Chacun y retrouvait du sien ;
Je suis son disciple docile.
Mon éditeur, éditez-moi
Ce dernier effort de ma muse,
Le dernier (hélas) je le crois,
Car le génie à la fin s'use,
Et le cygne reste sans voix.
Trop de plaisirs et de mollesse
M'a l'esprit tout débilité ;
L'hôtel où gîtent les bougresses
Plus que toi, Délos, j'ai hanté.
Et plus le bourdeau que Permesse !
Un minuit en mer comme il y en a tant :
Le Cunarder au bruit doux sur la mer sans lune.
Il ferait chaud, n'était ce vent.
Le bruit de la vague la plus voisine : un éclaboussement ;
Et l'autre vague un peu plus loin : une aspersion ;
Et l'autre encore : un grondement lointain ;
Et l'autre, se retournant, fait « Chut ! »
Et toutes les vagues de la mer longtemps murmurent.
Les salons sont pleins de lumière sous les ponts,
Et pleins de Messieurs en noir et de Dames en robes basses.
Savoure, ô faible cœur, l'angoisse de cette heure.
Ne songe plus qu'à ton enfance. Quoi, tu pleures ?
Non, non, ne pleure pas : écoute les tziganes
Qui jouent dans la restauration, à l'arrière...
Le poète est debout auprès de sa compagne
Étendue sur un divan, sous des fourrures, à l'avant,
Un ange, une jeune Espagnole qui par instants,
Pensant à lui, lui dit à mi-voix :
« Mein Liebling ! »
Et de nouveau le bruit indifférent des vagues.
Carpe diem
Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise,
D'un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
Et vois la salle de la petite auberge
Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
Et où nous sommes seuls aujourd'hui, venus
De Naples, non pour voir Baïes et l'entrée des Enfers,
Mais pour nous souvenir mélancoliquement.
Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise,
Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade
Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise,
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
J'ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
Qui ne sait plus qu'être inquiète et être aimée.
Aspirations
Là-bas, mes ouvriers sont dans le guano jusqu'au cou, les sales !
A me gagner cet argent
Rutilant, que je dépense moi, avec des mains propres.
Bon Dieu, quels dégoûtants ! Fi donc !
Ah ! m'en aller dans une tartane à voile d'or
Vers des pays infiniment aristocratiques !
Danser sur des ventres d'aimées couvertes de bijoux ;
Valser dans des îles de soie sur un lac parfumé ;
Avoir plus de désirs encor que je n'en ai !
Langueur et malaise de n'avoir rien à faire,
Est-ce vous que j'aime, ou le désir d'être occupé ?
Répondez, répondes à ce cœur angoissé,
Y a-t-il un moyen d'être encor plus heureux ?
Envoi à tous les hommes de lettres et artistes
Je suis un Bourgeois bourgeoisant, désirant, libéral et socialiste,
L'embourgeoisement final et irrévocable des couches profondes.
(Tout le monde fonctionnaire, tout le monde vêtu d'habits bourgeois
Vivant bourgeoisement, dans les immeubles construits en style
bourgeois)
Allons enfants de la Patrie, les temps approchent !
Donc fini, l'Art ! finie la Religion ! (soyons civilisés, que diable) !
Assez de ces sottises, vous dis-je ;
Et l'Art, d'abord, qui est-ce qui comprend ça, au jour
d'aujourd'hui ?
J'aime justement --- vous ne m'empêcherez pas de les acheter---
Ces objets d'art que vous tournez en ridicule.
J'aime tout ce qui est solide. Cossu, parvenu, criard et riche.
O la beauté de tout ce qui est riche !
Apprenez donc, tristes gueux, que je ne suis pas votre confrère,
Car je suis un homme riche et vertueux, et j'écris ce que je veux
écrire ;
Je ne consulte que mon goût, Et quand ça me dégoûte,
Je ne prends même pas la peine de mettre un point.
Apprenez que je paie pour me faire éditer,
Et que du public je me fous
Car l'amateur je suis, aimé de la postérité
porteuse-de-couronnes-à-domicile.
Grotesque
Marieke, Marieke, à la tête de Flandre,
Près du café, lu chevauchais un être en bois,
Fort semblable aux dieux des Khorsabad d'autrefois,
Et la bonne criait « Voyons, faudrait descendre ! »
Les vaisseaux qui s'en vont là-bas, vers la Hollande,
Et qu'on voit devenir lentement très petits,
N'ont pas l'attrait de ce cheval que tu pétris
Entre tes gros mollets de fillette flamande.
Le rire dans ma main a fait trembler mon verre
Quand, sursautant sans doute, et se cabrant soudain,
Il te fit choir, le vieux monstre babylonien,
Marieke, Marieke, et qu'on vit ton derrière !L'eterna volutta
Je veux souffrir avec tout le monde, plus que tout le monde !
Ne fermez pas la porte !
Il faut que j'aille me vendre à n'importe quel prix ;
Il faut que je me prostitue corps et âme ;
J'ai si faim de mépris ! J'ai si soif d'abjection !
Et tant d'autres en sont repus ; tant d'autres : Les Pauvres !
Hélas, je suis trop riche ; le Mal
M'est à jamais interdit quoi que je fasse :
Je suis un Riche, naturellement bon et vertueux ;
Si j'étais plus riche encore, peut-être
Je pourrais acheter la honte,
Et la douleur et la bassesse toute nue du monde ?
Mais que du moins j'entende, monter toujours
Le cri de la douleur du monde.
Que mon cœur s'en remplisse ineffablement ;
Que je l'entende encore de mon tombeau,
Et que la grimace de mon visage mort
Dise ma joie de l'entendre !
Weston-Super-Mare
La pluie tombera tout le jour sur les terrasses qui se dressent
Entre le ciel en mouvement
Et les régions solennelles et l'empire du soleil blanc.
La montagne-inconnue se voile, et les gardiens de l'estuaire,
Les deux éléphants échoués,
Plongent dans l'immense brouillard et partent pour l'île d'argent.
Mais dans le jardin triste et bleu
Méditant sur ce midi sombre,
Où les capucines froissées s'affalent et mêlent, pressées,
Leur robe jaune-orange et rouge ;
On découvre, au bout d'un moment, quand on se croyait le plus seul,
Le nid, sous le porche abrité,
Où beaucoup d'yeux clairs et tranquilles regardent le jardin fumer.
Oh ! comme la pluie les rend sages, et comme elles se taisent bien !
Et comme elles sont attentives à tous ces regards blancs qui bougent
Dans les buis et les lauriers noirs
Est-ce bien la Maisie-la-Folle,
Et Gladys qui rit tout le temps ;
Violette aux genoux écorcbés,
Et Gwenny qui lance toujours
Son volant par-dessus le mur ?
Comte de Lautréamont (Isidore Ducasse)161
Les chants de Maldoror -- Chant premier
Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.
Lecteur, c'est peut être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens ; car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.
J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal... atmosphère douce !
Qui l'aurait dit ! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains, avez vous entendu ? il ose le redire avec cette plume qui tremble ! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté... Malédiction ! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur ? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut.
Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence ? ou, parce qu'on est cruel, ne peut on pas avoir du génie ? On en verra la preuve dans mes paroles ; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma tête ; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue ; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes.
J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. (...) Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque : montre moi un homme qui soit bon ! ... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement : on meurt à moins.
Poésies I
Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. (...)
Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, --- devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. (...)
Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, sombres mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d'où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exercice scabreux ; gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S'il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs, à la douzaine, de rébus défendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas pathologique d'un égoïsme formidable. Automates fantastiques : indiquez-vous du doigt, l'un à l'autre, mes enfants, l'épithète qui les remet à leur place. (...)
Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, conduit imperturbablement le littérateur à l'abrogation en masse des lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. Allez, et passez-moi le mot ! L'on devient méchant, je le répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.
Annie Le Brun162
J'ai été un automne décisif.
J'ai été un automne décisif de figues et de rousseurs éclatées dans l'or morose des scarabées enamourés. La mer s'ouvrait enfin servile sous le fouet de l'instant pour que nous avancions superbes et distraits entre les débris de la lumière. En équilibre sur le poignard que je plongeais entre les senteurs de la nuit, je croyais que le monde tournait comme une pomme brodée dans le jardin de mes vêtements. De tous les travestis, je possédais la science dédaigneuse des cambrures champagne. Je ne redoutais pas le passage des motocyclettes du matin sur les peausseries noires du cerveau, je m'espérais subtilement fardée de perversité candide et de soie grise. J'allais me heurter de plein front contre le miroir qui coupait ma vie en deux.
Ombre pour ombre
« Est-ce le fil du langage qui retient le cerf-volant de ce que nous sommes ou est-ce l'envol du cerf-volant qui donne au fil sa tension particulière ? Reste que quelque chose tient et emporte jusqu'à faire apparaître une forme qui n'est pas plus de l'autre que de moi. Mais sûrement en deçà de ce qui s'expose. Ombre pour ombre.»
Michel Leiris163
Liquidation
Éveille seul --- sans route, bagage, campements, bêtes de selle ou de charge --- dans
la savane aigre de ma nuit. (...)
Aux portes d'une ville lointaine (étuves, soukhs, casernes, remparts,
prisons) rêve à rêve on a soldé le bric-à-brac de mon enfance (...)
Et d'autres merveilles moins antiques, produits d'une main plus rusée
si l'on veut, plus savante :
les boissons rares --- tonnerres douceâtres --- captives du poing qui
lance en dés les éclairs de diamant ;
l'amitié équivoque de femmes jamais touchées (brume émoliente, perfide
climat);
les arbres lourds qu'on dit plantés en terre mais qui prennent aussi
bien racines dans le ciel ;
l'onde intime propagée par chaque geste et chaque parole ;
les chaînes orales groupant vocables et concepts en infinies séries dont
chaque maillon cristallise un univers autour de lui ;
les idées dormant sans nom au ciel de notre esprit ;
la vie cimetière d'étoiles ;
la herse ardente des paysages ;
la grandeur de l'homme qui se tue sur un coup de hasard ;
le mystère latent des coquilles d'œufs brisées ;
l'opacité des murs, l'éclat du bouton de porte, les pulsations du
révolté ;
l'obscure transmutation des éléments déliés ;
la jonction des corps séparés par le miroir des mots ;
les fleuves de travail, les montagnes de machines ;
les nuages imitateurs de mer, les papillons plagiaires de fleurs ;
la main gantée des équipages somptueux ;
la gare des têtes ;
l'épaule nue des maisons ;
la bouche peinte --- dents humides --- des chauds hôtels meublés ;
l'arc-en-ciel des richesses ;
l'âge vaincu par le voyage ;
la façon dont les faces et les choses s'interposent entre l'X et les
yeux pour vous boucher le vide (vide du cœur);
l'amour qu'on fait comme un chapelet qu'on dit pendant l'orage ;
l'amour magique aux baisers anonymes (pure contrainte du monde);
l'amour comète à chevelure fulgurante ;
l'amour payé ;
l'amour tout simple ;
le fantôme tropical en toge blanche de déesse...
O monde ! tout est vendu ...
Fissures
Foulées creusant le sable,
empreintes digitales,
cœurs gravés dans la peau des arbres,
filets de graffiti sur les murs d'un cachot,
rides et cicatrices
en quoi une vie se résume,
encoches de bâton,
nœuds au mouchoir,
tatouages,
à la teneur d'archives ou de pedigree,
signes de quelque chose qui s'est passé
ou allait se passer, même à jamais perdues
ces traces
persistent peut-être à peser
de toute leur minceur
sur l'inanité du rien.
Retour
Est-ce aujourd'hui que les hommes s'en iront
hors des maisons
avec des paumes en feu et des bouches carnivores ?
Est-ce aujourd'hui que les couleurs humaines dévoreront
le vert des bois et des pacages de mort ?
En bel orage tranquille
la vie remonte par-dessus l'horizon
Les plantes paissent le suc des pierres
les gouttes d'eau suintent dans les prisons
Rentré chez lui le voyageur
se lave les mains
rallume sa pipe éteinte
tend les deux poings
à l'avenir qui lui remet ses lourdes chaînes de silence
Rentré chez lui le voyageur
nettoie ses bottes
ses yeux striés du sang des paysages
puis de ses doigts noircis feuillette un livre
bouquet de faits mal liés
cousus d'un fil forcément blanc que ne traverse aucun délire
Dans le roc
l'éclatement de la source fière et calme
tendait la cruche des oublis
coup de canon lointain dont le tonnerre se penche
à l'orée de l'oreille
pour évaluer la profondeur de ce puits de silence
puis il se couche le voyageur
puis il s'endort
et dort et dort et dort
Rien n'est jamais fini
La mer n'a pas fini de discourir
à coups de vagues
à coups d'écume qui fait de grands effets de robe
et la nature s'étend toujours
fatras de cailloux et de feuilles
Des décombres de journées pourries
hissés sur les armoires à glace
empuantissent les chambres que traverse la foudre
l'éclair bâtard et titubant du tout-à-l'égout
Mais ma foudre mon éclair réel
quand tu t'abats sur les montagnes et les touches aux naseaux taureaux
obscurs dont les flancs grondent comme les futailles qu'on roule au
fond des caves parodies de cercueils et simulacres de tombeaux
viendras-tu tuer ce vieux bétail humain toi qui sais jouer franc comme
l'or
de ta lame scintillante de ta cape de nuages de tes jarrets brisés
comme un beau matador ?
Nuages
Une épaule appuyée contre la masse du vent
le front offert aux proies futures
regardons les citadelles couler bas dans les étangs
et les briquets s'éteindre entre les doigts de ceux qui
aiment par-dessus tout le brandon noir que les tempêtes agitent
Il faudrait que la sensualité
avec son cortège de vaisseaux d'aventures
et de mains criminelles
monte en nuée lourde éclatante
d'où tomberait Dieu sait quelle pluie
Un déluge de quarante jours et quarante nuits
Arche du corps
quel beau voyage à la surface de ce désastre
Il faut aimer l'eau qui s'écroule et submerge le sol
l'emprisonnant dans une gangue liquide
Les plantes pourrissent lentement dans ce désert de
nacre froides parois qui embrassent leurs rameaux et ceux-ci se colorent
de reflets d'incendies et de sacres corrompus par cette langue très
mobile dont la moiteur augmente le nombre que j'ignore mesure des
avatars des choses et de leurs longues
vicissitudes
Il faut aimer les pierres dont le cristal se désagrège
sous la pesée tenace des eaux
baptême minéral qui plie les minerais ainsi que des
roseaux les fait faiblir devant cette hanche souple voile adorable qui
surplombe les flots
Il faut aimer surtout la fuite monotone des cataractes
et des sanglots coulée douce
métallique comme tout ce qui brûle fluide pourtant comme les remous de
jupe de celle
qui se déprave et nous livre
obéissant aux grandes chartes naturelles ses caresses et les indices
divinatoires de son avenir et de ses os
Les galériens
Grignotées par les rats
nos chaînes peut-être tomberont en poussière
mais jamais celles de la passion sinistre dont nous
sommes esclaves charpentes vouées aux fers à la tyrannie profonde des
mots et des tatouages de
hasard
Figurations emblématiques qui capturez notre destin
et le faites s'emboîter de force dans des schémas
nos poitrines soulèvent en respirant vos lanières gravées
filets moins tendres à la peau que les paroles amoureuses
lorsque pareilles aux cordes enfantines qui font tourner et chanter les
toupies
les phrases s'enroulent
et accélèrent les mouvements du cour
Il était une fois
une rose espagnole sur l'épaule d'un forçat
Un sang rosé coulait à travers la pulpe de la rose une tige mince et
courbe reliait son palais de pétales
au sang d'une bouche un peu au-dessous du palais noir d'un peigne
planté
dans la chevelure
Cette rose devint aiguë marine sitôt la galère sombrée
Il est des heures
mieux vaudrait être galériens qu'être où nous sommes
Nous roulons nous tanguons pareils aux autres hommes mais un boulet
imaginaire de métal rouge nous parcourt des chevilles aux yeux plus
consternant que des hoquets d'ivrogne
Toutefois un jour sera où les épines déchireront les fouets
Sacher-Masoch et Sade s'étant donné la main
dessinés sur le dos d'un marin
Les échines nues danseront
puis d'un seul coup les boulets éclateront
astres noirâtres gonflés par le pus d'une blessure trop ardente
caillots d'espace désentravés qui tueront
Dieu et les siècles à venir
en dépit des chiourmes rationnelles et des syntaxes bariolées
La mère
La mère en deuil, c'est la mort qui attend au bord du fossé où se
reflètent les nuages troubles, - c'est les obsèques du père un matin
d'hiver (les panaches noirs frissonnent, un vent mauvais s'abat,
épaissit les doigts des porteurs, couleur de gros vin rouge).
La mère en noir, mauve, violet - voleuse des nuits - c'est la sorcière
dont l'industrie cachée vous met au monde, celle qui vous berce, vous
choie, vous met en bière, quand elle n'abandonne pas -ultime joujou- à
vos mains qui le posent gentiment au cercueil, son corps recroquevillé.
La mère - en noir, en bleu, en vert, en rouge - c'est l'immortelle
jaunie, le bouquet poussiéreux de mariée. Vierge claire, elle a pourtant
gémi quand l'homme - charpentier de douleur - lui a mis aux entrailles
la cheville, la pierre d'angle, la clef de voûte, afin qu'en un recoin
du sanglant édifice prospère et nidifie l'humain malheur ...
La mère - bête en folie - c'est le volcan tumultueux qui vous crache.
(Mais le cratère - jetant sa pourpre de cendres, son paquet de laves
brûlantes - lui, n'a jamais souri ...)La mère - statue aveugle,
fatalité dressée-au centre du sanctuaire inviolé - c'est la nature qui
vous caresse, le vent qui vous encense, le monde qui tout ensemble vous
pénètre, vous monte au ciel (enlevé sur les multiples spires) et vous
pourrit.
La mère, c'est la chienne et l'ogresse, la goule qui hante les songes,
le spectre réveillé soudain qui s'interpose entre l'âme (riches
pilastres, altière ruine) et toute joie, tout pur amour.La mère -
qu'elle soit jeune ou vieille, belle ou laide, miséricordieuse ou
têtue - c'est la caricature, le monstre femme jaloux, le Prototype
déchu, - si tant est que l'Idée (pythie flétrie juchée sur le trépied
de son austère majuscule) n'est que la parodie des vives, légères,
chatoyantes pensées ...
La mère - sa hanche : ronde ou sèche, son sein : tremblant ou dur -
c'est le déclin promis, dès l'origine, a toute femme, l'émiettement
progressif de la roche étincelante sous le flot des menstrues,
l'ensevelissement lent - sous le sable du désert âgé - de la caravane
luxuriante et chargée de beauté.
La mère - ange de la mort qui épie, de l'univers qui enlace, de
l'amour que la vague du temps rejette - c'est la coquille au graphique
insensé (signe d'un sûr venin) à lancer dans les vasques profondes,
génératrices de cercles pour les eaux oubliées.
La mère - flaque sombre, éternellement en deuil de tout et de
nous-mêmes - c'est la pestilence vaporeuse qui s'irise et qui crève,
enflant bulle par bulle sa grande ombre bestiale (honte de chair et de
lait), voile roide qu'une foudre encore à naître devrait déchirer.
Viendra-t-il jamais à l'esprit d'une de ces innocentes salopes de se
traîner pieds nus dans les siècles pour pardon de ce crime : nous avoir
enfantés ?
Missives
Rien à surgir
sinon des pleins et des déliés
de la feuille sans nuances ni aspérités
où je cherche à sculpter tes ombres,
tes lumières
et tes dénivellations de créature vivante.
Vaine magie à quoi ne répondra
qu'un autre pauvre soliloque
où tu t'incarneras pourtant
comme je m'incarne en mes mots décharnés.
Georges Limbour164
Motif 1
La jeune fille avec un amant prit la fuite le village accusa sitôt les Bohémiens et la gendarmerie se mit à leur poursuite de son côté et moi du mien.
Rejoignant la roulotte, par les petits rideaux je n'aperçus dedans qu'une misère noire malgré tous les larcins et les biens illégaux que les gendarmes faux prétendirent y voir.
Ils fouillèrent ; jetant aux talus des guenilles où ils reconnaissaient la vieille d'un village qui se plaignit de vol --- et mille autres verbiages, tandis que j'y voyais s'enrouler des jeunes filles.
Le forain dut prouver que lui-même avait fait les marmots couchés à l'ombre sous la voiture et qui souillés puaient le manque d'aventures si bien qu'à ce soupçon je pus que m'esclaffer.
Alors qu'elle riait à corps perdu la belle de qui l'amour venait de dénouer la longe cachée sous un vieux reste de Bohême irréelle, derrière le buisson infouillable du songe.
Motif 2
Les forteresses des Karpathes étaient de grands châteaux de pâte. Les princesses y étaient de spectres oppressées mais qui étaient là-haut la ronde de nos pensées.
A cause d'un Seigneur aux épais favoris nous rêvions la beauté fragile et sans patrie et cette voix bourrue d'un bourreau podestat fit cette mélodie qui tout bas nous hanta.
Mais les Karpathes étaient courbes comme faucille et dans la nuit leur ombre lentement s'avançait pour faucher dans la plaine barrée de longs fossés nos cœurs qui avaient osé contempler presque à leur hauteur ses forts branlants par le regard oblique de leurs maints cerf-volants.
Le passage des oiseaux
Eclopés dans le jeu plus difficile que la vie
la marelle, c'est mon tombeau
Eux qui se défient du chiffre
enfants pythagoriciens
tracent la croix qui multiplie
les mensonges de terre et ciel
Mais le cœur ?
Le soir
Laissez les hirondelles sécher des cœurs blancs
De signes il est tant de tables
n'y jamais manger de poisson
à quoi bon me réveiller
cul de jatte
pour un nouvel exercice
encore plus difficile que le jeu ?
Jeanne Loiseau165
Les Vrais Dieux
Dans ce monde marqué des pas de l'homme antique,
Sur cette terre esclave où notre règne croît,
Domaine familier, que nous trouvons étroit,
Et qui porte gravé, comme au front d'un portique,
Les mots de Vérité, de Justice et de Droit ;
Tandis que notre esprit suit sa marche hautaine,
Que nos robustes bras se tendent pour l'effort,
Que notre coeur bondit, fier, amoureux et fort,
Trois maîtres sur nos seins scellent leur triple chaîne,
Savoir : l'Illusion, le Désir et la Mort.
Un jour ils m'ont parlé ; j'ai connu leur empire,
Ce qu'ils font de la vie en ses instants trop courts,
Et l'ombre d'où je viens, et le but où je cours,
Et le fatal destin de tout ce qui respire...
Et chacun l'apprendra, car voici leurs discours :
Le Désir
Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves,
Dit à mon pauvre coeur :
« Tu te crois libre et fort ; tous les dieux, tu les braves...
Mais je suis ton vainqueur.
« C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves
A chaque battement.
Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves
En un affreux tourment.
L'illusion
Et sa voix me cria : « Qu'importe la sagesse ?
Qu'importe la douleur ? O misérable humain,
Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse ?
J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main.
« Car je suis la Maya triomphante, éternelle !
Tes sens et ton esprit n'obéissent qu'à moi,
Je colore à tes yeux toute forme charnelle,
Je suis dans ton plaisir, je suis dans ton effroi.
« Quand tu crois progresser, c'est ton rêve qui change ;
Et si ton coeur se ferme, impassible et hautain,
Même alors je t'aveugle en ton orgueil étrange.
Adore-moi, mortel, car je suis ton destin ! »
La mort
Taisez-vous, pâles fantômes
Qui vous prétendez des dieux !
C'est moi qui tiens des atomes
Le creuset mystérieux.
Désir, Illusion vaine,
Servez votre souveraine :
Que votre puissance entraîne
L'homme enivré vers la Mort !
Sans vous il pourrait connaître
La misère de son être,
Et, se refusant à naître,
Il trahirait mon effort
Le masque affreux dont on couvre
Ma sublime majesté,
La face osseuse où s'entr'ouvre
Un rictus épouvanté,
Les yeux creux, le crâne blême,
Me sont donnés pour emblème
Par ceux à qui mon problème
Reste à jamais inconnu.
Car tout être qui respire
Contre ma grandeur conspire,
Et pour vanter mon empire
Nul n'est jamais revenu.
Dieu
L'homme a dit : « Le Seigneur m'a fait à son image.»
Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer !De tes sens imparfaits
reconnais l'esclavage :
Concevraient-ils Celui qui les a pu former ?
Ce Dieu, que, d'après toi, je renie et j'outrage,
Ne l'offenses-tu point quand tu prétends l'aimer ?
Tu lui prêtes ton coeur, tes haines, ton langage,
Et de tes passions tu le veux animer.
Moi, devant sa grandeur je m'incline en silence.
Lorsque son soleil d'or sur mon front se balance,
J'admire le rayon dont la splendeur a lui ;
Car le soleil est fait de poudre et me ressemble.
Mais Dieu, qu'il règne ou non, que saurais-je de lui ?
Et qui de nous l'insulte, ô chrétien ! que t'en semble ?
La vie
Quand nous tournons les yeux vers les débuts du monde,
Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux,
Nous disons : « Dieu frappa plus d'une race immonde,
Puis il fit naître l'homme après les grands oiseaux.»
Et plus tard, entr'ouvrant quelque couche profonde,
Et trouvant dans le sol les débris de nos os,
Un enfant plus parfait de la terre féconde
Reniera notre sang, notre âme et nos travaux.
Pourtant nous sommes fils des monstres de l'abîme,
Et d'héritiers plus purs l'Humanité victime
A son tour périra pour leur donner le jour.
La route du progrès pas à pas est suivie.
Dans l'univers, ainsi qu'en notre étroit séjour,
S'enchaînent sans repos les formes de la vie.
Pierre Louÿs166
Aphrodite
Ô
Déesse en nos bras si tendre et si petite,
Déesse au coeur de chair, plus faible encor que nous,
Aphrodite par qui toute Ève est Aphrodite
Et se fait adorer d'un homme à ses genoux,
Toi seule tu survis après le crépuscule
Des grands Olympiens submergés par la nuit.
Tout un monde a croulé sur le tombeau d'Hercule,
Ô
Beauté ! tu reviens du passé qui s'enfuit.
Telle que tu naquis dans la lumière hellène
Tu soulèves la mer, tu rougis l'églantier,
L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine
Et le sein d'une enfant te recueille en entier.
Telle que tu naquis des sens de Praxitèle
Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux,
Si le Ciel te fait femme ou la fait immortelle,
Si tu descends vers l'homme ou renais pour les
Dieux.
L'Iris
Je t'apporte un iris cueilli dans une eau sombre
Pour toi, nymphe des bois, par moi, nymphe de l'eau,
C'est l'iris des marais immobiles, roseau
Rigide, où triste, oscille une fleur lourde d'ombre.
J'ai brisé, qui semblait un bleu regard de l'air,
L'iris du silence et des fabuleux rivages ;
J'ai pris la tige verte entre mes doigts sauvages
Et j'ai mordu la fleur comme une faible chair.
Les gestes et les fleurs, ô sereine ingénue,
Parleront pour ma bouche impatiente et nue,
Où brûlent mes désirs et l'espoir de tes mains :
Accueille ici mon âme étrangement fleurie
Et montre à mes pieds par quels obscurs chemins
Je mêlerai ta honte à ma vaste incurie.
Les Nymphes
Oui, des lèvres aussi, des lèvres savoureuses
Mais d'une chair plus tendre et plus fragile encor
Des rêves de chair rose à l'ombre des poils d'or
Qui palpitent légers sous les mains amoureuses.
Des fleurs aussi, des fleurs molles, des fleurs de nuit,
Pétales délicats alourdis de rosée
Qui fléchissent pliés sous la fleur épuisée
Et pleurent le désir, goutte à goutte, sans bruit.
Ô lèvres, versez-moi les divines salives
La volupté du sang, la vapeur des gencives
Et les frémissements enflammés du baiser.
Ô fleurs troublantes, fleurs mystiques, fleurs divines
Balancez vers mon coeur sans jamais l'apaiser
L'encens mystérieux des senteurs féminines.
Vers les Yeux des Sirènes
Qu'on déserte la ville ! que nul rallume
L'autel ! nous laisserons à tout jamais, ce soir,
Les dieux horribles de la terre, et dans le noir
Nous partirons, suivis par un frisson d'écume...
La nef impérieuse à travers l'amertume
Bondira, tranchant l'eau du fil de son coupoir
Et nous nous pencherons sur la proue, à l'espoir
De vos terribles voix, déesses de la brume !
Grands poissons glauques d'où fleurissent des corps blancs,
Nus miroirs de la lune et des flots nonchanlants,
Vous qui chantez vos yeux dans les algues,
Sirènes !
Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,
D'un signe seulement de vos doigts adorés,
Délivrer dans la mort nos âmes plus sereines.
Pierre Mac Orlan167
La fille de Londres
Un rat est venu dans ma chambre
Il a rongé la souricière
Il a arrêté la pendule
Et renversé le pot à bière
Je l'ai pris entre mes bras blancs
Il était chaud comme un enfant
Je l'ai bercé bien tendrement
Et je lui chantais doucement :
"Dors mon rat, mon flic, dors mon vieux bobby
Ne siffle pas sur les quais endormis
Quand je tiendrai la main de mon chéri"
Un Chinois est sorti de l'ombre
Un Chinois a regardé Londres
Sa casquette était de marine
Ornée d'une ancre coraline
Devant la porte de Charly
A Penny Fields, j'lui ai souri,
Dans le silence de la nuit
En chuchotant je lui ai dit :
"Je voudrais je voudrais je n'sais trop quoi
Je voudrais ne plus entendre ma voix
J'ai peur j'ai peur de toi j'ai peur de moi
Sur son maillot de laine bleue
On pouvait lire en lettres rondes
Le nom d'une vieille "Compagnie"
Qui, paraît-il, fait l'tour du monde
Nous sommes entrés chez Charly
A Penny Fields, loin des soucis,
Et j'ai dansé toute la nuit
Avec mon Chinetoque ébloui
Et chez Charly, il faisait jour et chaud
Tess jouait "Daisy Bell" sur son vieux piano
Un piano avec des dents de chameau
Alors, j'ai conduit l'Chinois dans ma chambre
Il a mis le rat à la porte
Il a arrêté la pendule
Et renversé le pot à bière
Je l'ai pris dans mes bras tremblants
Pour le bercer comme un enfant
Il s'est endormi sur le dos
Alors j'lui ai pris son couteau.
C'était un couteau perfide et glacé
Un sale couteau rouge de vérité
Un sale couteau rouge sans spécialité.
Stéphane Mallarmé168
UN COUP DE DÉS...
UN COUP DE DÉS JAMAIS QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES DU FOND D'UN NAUFRAGE SOIT Abîme LE MAÎTRE Nombre Esprit Fiançailles N'ABOLIRA COMME SI COMME SI SI C'ÉTAIT LE NOMBRE EXISTÂT-IL COMMENÇÂT-IL ET CESSÂT-IL SE CHIFFRÂT-IL ILLUMINÂT-IL CE SERAIT LE HASARD Choit RIEN N'AURA EU LIEU QUE LE LIEU EXCEPTÉ PEUT-ÊTRE UNE CONSTELLATION
Toute Pensée émet un Coup de Dés
L'après-midi d'un faune
LE FAUNE
Ces nymphes, je les veux perpétuer.
Si clair,
Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve ?
Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais bois mêmes, prouve, hélas
! que bien seul je m'offrais pour triomphe la faute idéale de roses.
Réfléchissons...
ou si les femmes dont tu gloses figurent un souhait de tes sens fabuleux
!
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus rt froids, comme une source
en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle.contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non ! par l'immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d'accords ; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride,
Le visible et serein souffle artificiel
De l'inspiration, qui regagne le ciel.
O bords siciliens d'un calme marécage
Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage,
Tacite sous les fleurs d'étincelles, contez
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
« Par le talent ; quand, sur l'or glauque de lointaines
« Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
« Ondoie une blancheur animale au repos :
« Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
« Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
« Ou plonge.... »
Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d'alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l'amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,.
Une sonore, vaine et monotone ligne.
Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne Syrinx, de refleurir aux
lacs où tu m'attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps Des déesses ; et par
d'idolâtres peintures,
A leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
O nymphes, regonflons des souvenirs divers.
» Mon ail, trouant les joncs, dardait chaque encolure
» Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
» Et le splendide bain de cheveux disparait
» Dans les, clartés et les frissons, pierreries !
» J'accours ; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
» De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
» A ce massif, haï par l'ombrage frivole,
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil. »
Je t'adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l'inhumaine au cœur de la timide
Que délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
» Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
» Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
» Sous les replis heureux d'une seule (gardant
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
» Se teignît à l'émoi de sa saur qui s'allume,
» La petite, naïve et ne rougissant pas :)
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
» Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre. »
Tant pis ! vers le bonheur d'autres m'entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
A l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
Une fête s'exalte en la feuillée éteinte !
Etna ! c'est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant ses talons ingénus,
Quand tonne un somme triste ou s'épuise la flamme.
Je tiens la reine !
O sûr châtiment...
Non, mais l'âme De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins !
Couple, adieu ; je vais voir l'ombre que tu devins.
Sonnet d'X et d'or
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Main rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Clément Marot169
Psaume 22
Mon Dieu me paist soubs sa puissance haulte,
C'est mon berger, de rien je n'auray faulte.
En tect bien seur, joignant les beaulx herbages,
Coucher me faict, me meine aux clairs rivages,
Traicte ma vie en doulceur tres humaine,
Et pour son Nom, par droicts sentiers me meine
Si seurement, que quand au val viendroye
D'umbre de mort, rien de mal ne craindroye,
Car avec moy tu es à chascune heure :
Puis ta houlette, et conduicte m'asseure.
Tu enrichys de vivres necessaires
Ma table, aux yeulx de touts mes adversaires.
Tu oings mon chef d'huyles, et senteurs bonnes,
Et jusqu'aux bords pleine tasse me donnes,
Voyre, et feras que ceste faveur tienne,
Tant que vivray compaignie me tienne,
Si que tousjours de faire ay esperance
En la maison du Seigneur demourance.
D'Anne qui lui jeta de la neige
Anne par jeu me jeta de la neige,
Que je cuidais froide certainement.
Mais c'était feu, l'expérience en ai-je,
Car embrasé je fus soudainement.
Puisque le feu loge secrètement
Dedans la neige, où trouverai-je place
Pour n'ardre point ?
Anne ta seule grâce
Éteindre peut le feu, que je sens bien,
Non point par eau, par neige, ni par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien.
De sa grand amie
Dedans Paris, ville jolie,
Un jour passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie Damoiselle
Qui soit d'ici en Italie.
D'honnêteté elle est saisie,
Et crois (selon ma fantaisie)
Qu'il n'en est guère de plus belle
Dedans Paris.
Je ne la vous nommerai mie,
Sinon que c'est ma grand Amie,
Car l'alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j'eus d'elle
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.
De la jeune dame qui a vieil mari
En languissant et en griève tristesse
Vit mon las cœur, jadis plein de liesse,
Puisque l'on m'a donné mari vieillard.
Hélas, pourquoi ? Rien ne sait du vieil art
Qu'apprend Vénus, l'amoureuse déesse.
Par un désir de montrer ma prouesse
Souvent l'assaus : mais il demande : « où est-ce ? »,
Ou dort (peut-être), et mon cœur veille à part
En languissant.
Puis quand je veux lui jouer de finesse,
Honte me dit : « Cesse, ma fille, cesse,
Garde-t'en bien, à honneur prends égard. »
Lors je réponds : « Honte, allez à l'écart :
Je ne veux pas perdre ainsi ma jeunesse
En languissant. »
Alice Mendelson170
Si tu veux que je sois belle
Si tu veux que je sois belle
Tu traceras de tes mains toutes mes lignes de flux
et chaque doigt et tes paumes et ta bouche dresseront derrière eux
Une fulgurante limaille de plaisir.
Je ne suis pas à voir, je suis à sillonner
Fais donc de moi tes champs et non ton paysage
Tu graveras dans ma cire houleuse toutes les mélodies
Loin devant toi elles iront resurgir, tu fouilleras les attentes
Il faudra capter les appels et causer d'autres détresses,
Tracer de tes mains mes lignes de fierté, mes lignes de défaite.
Et alors, si ta bouche est têtue,
Si tes mains sont ferventes et gourmandes d'orgueil
Et si tes doigts bavards cherchent partout ce qu'ils ont entendu,
Mes joues seront violentes mes yeux, irradiés
Et derrière un regard transparent tu percevras un grand tumulte
Et des échos rebondissants
Et ma vie viendra toute vers toi, à fleur de peau
A fond de chair, à désir déployé
A présence totale.
A mes petits
J'ai mal à l'épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon
droit ...
Quelle chance d'avoir un côté gauche !
Le cœur est à gauche.
Quelle chance d'avoir un côté droit !
Mes yeux voient mal, mais encore ...
Mon nez reçoit les arômes.
Ma main emboîte ton épaule.
Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte ...
Quelle chance d'avoir un corps tout entier !
Sables mouvants
La plage cambrée
La grande place découverte de tes lèvres
Où mon repos
A le calme de l'eau sous les arbres.
Mais soudain l'eau se muscle, se plaque
Et cerne mon désir somnolent de prison chaude
Le moelleux de ton baiser dense
Sables mouvants où je danse
Où je valse et me débats
Dans un plaisir renouvelé
Où la chair la plus profonde est happée
En une ronde souterraine
Sables mouvants où je danse
Et d'où jaillit la flèche de ton baiser dense
L'invitation forcée
La fulgurante résonance
Au travers de mes terres
Soulevées
d'agonie
Hymne
Temple à la somptueuse colonne irisée
Mon dard ailé
Mon frelon lourd et muet et avide
Enfoui dans le miel rayonnant du plaisir
Ô mon guide attentif au voyage tropical
Tant et encore d'images
Diadèmes d'images pour ton baiser royal
Quand en moi il coule des ondes lentes de plaisir profond
Quand autour de toi blottie je pleure doucement des vagues roses
Et quand au-delà de tous les portiques
Au fond sans fond de la mer
Tout là-haut, au plus haut de la colonne de nuit
Une rosace de couleurs closes
Une phosphorescence de pierres précieuses
Un feu d'artifice de jets d'eau incandescents
et d'étoiles effeuillées
Font retentir les espaces de chair comme un orgue
les flammes d'une cathédrale.
Elisa Mercœur171
Ne le dis pas
Tiens, d'un secret je veux t'instruire ;
Mais j'ai peur de l'Écho, je parlerai tout bas,
L'indiscret pourrait le redire ;
Il faut, petit ami, qu'il ne m'entende pas.
Écoute : Du rosier la feuille fugitive
Tombe et s'envole en murmurant :
La feuille fait du bruit, je serai moins craintive ;
Le bruit m'a rassurée, et je tremble pourtant.
Qu'un secret fait de mal quand on n'ose l'apprendre !
Il semble qu'un lien l'attache sur le cœur.
Vois ; mon regard te parle, il est plein de douceur :
Dis-moi donc, mon ami, ne peux-tu le comprendre ?
Il était prêt à se trahir,
Le secret que devait t'expliquer mon silence.
Il s'échappait : timide en ta présence,
Ma bouche se referme et n'ose plus s'ouvrir.
Bien tendrement la tienne a dit : je t'aime !
Lorsque ce mot si doux fut prononcé par toi ;
Méchant, c'est mon secret que ta bouche elle-même,
Comme un écho du cœur, t'a révélé pour moi.
Tu le connais ; et peut-être parjure,
Un jour, hélas ! tu le décéléras :
Petit ami, je t'en conjure,
Si tu le sais, ne le dis pas.
L'amour
Riant ou pénible mensonge,
De la raison fatal sommeil ;
L'amour n'est bien souvent qu'un songe,
Dont la vieillesse est le réveil.
L'ombre
Vierge céleste, hélas ! ton sein n'a plus d'haleine !...
Que tu sembles aimer la nuit qui te ramène !
Quoi ! n'oses-tu fixer que son pâle soleil ?
N'oses-tu revenir qu'à l'heure du sommeil ?
Qui donc viens-tu chercher ? Réponds. Ah ! je devine....
C'est assez ; j'ai compris, ombre pure et divine ;
Pour t'égarer encor sur les pas d'un mortel,
Ici tu redescends !... Ta demeure est au ciel.
Êtres aériens, souvent dans l'autre sphère
Vous entendez sans doute un écho de la terre ;
Et cet écho lointain, au suprême séjour
Est un doux souvenir de votre exil d'un jour.
Habitante du ciel, sous ta forme légère,
Le regard du rêveur, pensif et solitaire,
Quand le soir te rappelle, aime à suivre tes pas.
Ah ! s'il t'aima jadis, reste, ne le fuis pas ;
À toi s'il pense encor, s'il est plein de tes charmes,
Si dans son œil baissé tu rencontres des larmes,
Reste !... Mais dans son cœur si tu portes l'effroi,
Ombre image incertaine, éloigne éloigne-toi !!!
Adieux à l'Existence
Plus de songes, vie éphémère !
Bien loin de moi tous les hasards ;
Voici l'instant où ma paupière,
De l'œil désormais sans lumière,
N'enfermera plus les regards.
Voici l'instant où le délire
Laisse muet le cœur lassé,
Où la bouche perd le sourire ;
Et si le sein encor soupire,
C'est à l'image du passé.
Voici l'heure où le diadème
Du front des rois est détaché ;
C'est l'instant vengeur et suprême,[
]{.underline}L'instant où, libre enfin lui-même,
L'esclave aux fers est arraché.
C'est le moment où l'espérance
Montre les cieux à sa lueur.
Déjà tu fuis, pâle existence,
Ton vol interrompt la souffrance
Comme il achève le bonheur.(...)
Un jour s'éclipse dès l'aurore,
Un autre s'achève à demi ;
Sortant de la nuit que j'ignore,
Un autre lui succède encore,
Flétri par un vent ennemi.
Maintenant le voile se lève
Et chasse l'ombre de l'erreur :
Ah ! qui pourrait pleurer son rêve,
Quand le poids que la mort soulève
Laisse enfin respirer le cœur.
Gronde encore, impuissant orage,
Tous mes songes sont envolés !
Océan, éveille ta rage,
Je suis calme sur le rivage
Auprès de tes flots refoulés !
Henri Michaux172
Un homme paisible
Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le
mur. « Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé... » et il se
rendormit.
Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua : « Regarde, dit-elle,
fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre
maison. » En effet, un ciel intact s'étendait de tous côtés. « Bah, la
chose est faite », pensa-t-il.
Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur
eux à toute allure. « De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera
sûrement avant nous » et il se rendormit.
Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. « Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé... » et il se rendormit.
Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l'en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l'affaire est là-dedans.
Sur ce chemin, je ne peux pas l'aider, pensa Plume, et il se rendormit.
L'exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas suivi l'affaire. Et il se rendormit.
Plume voyage
Plume ne peut pas dire qu'on ait excessivement d'égards pour lui en
voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres
s'essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par
s'habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera
possible, il le fera.
Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse
racine : « Allons, mangez, qu'est-ce que vous attendez ? » « Oh, bien,
tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s'attirer des histoires
inutilement.
Et si, la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ? Vous n'êtes pas venu de
si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires,
c'est le moment de la journée où l'on marche le plus facilement. » «
Bien, bien, oui, certainement. C'était pour rire, naturellement. Oh oui,
par... plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure.
Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu'on a
chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures
pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui
peut parfaitement être utile ici, qui n'a nul besoin de s'en aller
là-bas, et que c'est pour ça qu'on aurait creusé des tunnels, fait
sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de
kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu'il faut encore
surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout
cela pour... »
« Bien, bien. Je comprends parfaitement. J'étais monté, oh, pour jeter
un coup d'œil ! Maintenant, c'est tout. Simple curiosité, n'est-ce pas.
Et merci mille fois. » Et il s'en retourne sur les chemins avec ses
bagages.
Et si, à Rome, il demande à voir le Colisée : « Ah ! Non. Écoutez, il
est déjà assez mal arrangé. Et puis après Monsieur voudra le toucher,
s'appuyer dessus, ou s'y asseoir... c'est comme ça qu'il ne reste que
des ruines partout. Ce fut une leçon pour nous, une dure leçon, mais à
l'avenir, non, c'est fini, n'est-ce pas. »
« Bien ! Bien ! C'était... Je voulais seulement vous demander une carte
postale, une photo, peut-être... si des fois... » Et il quitte la ville
sans avoir rien vu.
Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire de bord le désigne du
doigt et dit : « Qu'est-ce qu'il fait ici, celui-là ? Allons, on manque
bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu'on aille vite me le
redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il
repart en sifflotant, et Plume, lui, s'éreinte pendant toute la
traversée.
Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne
peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage
continuellement.
Dans les appartements de la reine
Comme Plume arrivait au palais, avec ses lettres de créance, la Reine
lui dit :
- Voilà, Le Roi en ce moment est fort occupé, Vous le verrez plus tard.
Nous irons le chercher ensemble si vous voulez bien, vers cinq heures.
Sa Majesté aime beaucoup les Danois, Sa Majesté vous recevra bien
volontiers, vous pourriez peut-être un peu vous promener avec moi en
attendant.
Comme le palais est très grand, j'ai toujours peur de m'y perdre et de
me trouver tout à coup devant les cuisines, alors, vous comprenez, pour
une Reine, ce serait tellement ridicule. Nous allons aller par ici. Je
connais bien le chemin. Voici ma chambre à coucher.
Et ils entrent dans la chambre à coucher.
- Comme nous avons deux bonnes heures devant nous, vous pourriez
peut-être me faire un peu la lecture, mais ici je n'ai pas grand-chose
d'intéressant. Peut-être jouez-vous aux cartes. Mais je vous avouerai
que moi je perds tout de suite.
De toute façon ne restez pas debout, c'est fatigant ; assis on s'ennuie
bientôt, alors on pourrait peut-être s'étendre sur ce divan.
Mais elle se relève bientôt.
- Dans cette chambre- il règne toujours une chaleur insupportable. Si
vous vouliez m'aider à me déshabiller, vous me feriez plaisir. Après on
pourra parler comme il faut. Je voudrais tant avoir quelques
renseignements sur le Danemark. Cette robe, du reste, s'enlève si
facilement, je me demande comment je reste habillée toute la journée.
Cette robe s'enlève sans qu'on s'en rende compte. Voyez, je lève les
bras, et maintenant un enfant la tirerait à lui. Naturellement" je ne le
laisserais pas faire. Je les aime beaucoup, mais on jase tellement dans
un palais, et puis les enfants ça égare tout.
Et Plume la déshabille.
- Mais vous, écoutez, ne restez pas comme ça.
Se tenir tout habillé dans une chambre, ça fait très guindé, et puis je
ne peux vous voir ainsi, il me semble que vous allez sortir et me
laisser seule dans ce palais qui est tellement vaste.
Et Plume se déshabille. Ensuite, il se couche en chemise.
- Il n'est encore que trois heures et quart, dit-elle. En savez-vous
vraiment autant sur le Danemark que vous puissiez m'en parler pendant
une heure trois quarts ? Je ne serai pas si exigeante. Je comprends que
cela serait très difficile. Je vous accorde encore quelque temps pour la
réflexion. Et, tenez, en attendant, comme vous êtes ici, je vais vous
montrer quelque chose qui m'intrigue beaucoup. Je serais curieuse de
savoir ce qu'un Danois en pensera.
J'ai ici, voyez, sous le sein droit, trois petits signes. Non pas
trois, deux petits et un grand. Voyez le grand, il a presque l'air de
... Cela est bizarre en vérité, n'est-ce pas, et voyez le sein gauche,
rien ! tout blanc !
Ecoutez, dites-moi quelque chose, mais examinez bien, d'abord, bien à
votre aise...
Et voilà Plume qui examine. Il touche, il tâte avec des doigts peu
sûrs, et la recherche des réalités le fait trembler, et ils font et
refont leur trajet incurvé.
Et Plume réfléchit.
- Vous vous demandez, je vois, dit la Reine, après quelques instants
(je vois maintenant que vous vous y connaissez). Vous voudriez savoir si
je n'en ai pas un autre. Non, dit-elle, et elle devient toute confuse,
toute rouge.
Et maintenant parlez-moi du Danemark, mais tenez-vous tout contre moi,
pour que je vous écoute plus attentivement.
Plume s'avance ; il se couche près d'elle et il ne pourra plus rien
dissimuler maintenant.
Et, en effet :
- Écoutez, dit-elle, je vous croyais plus de respect pour la Reine,
mais enfin puisque vous en êtes là, je ne voudrais pas que cela nous
empêchât dans la suite de nous entretenir du Danemark.
Et la Reine l'attire à elle.
- Et caressez-moi surtout les jambes, disait-elle, sinon je risque tout
de suite d'être distraite, et je ne sais plus pourquoi je me suis
couchée...
C'est alors que le Roi entra !
A bas le succès
Non, il est vrai, je ne suis pas l'homme des réussites.
Pourquoi le serais-je ?
Puisque de toute façon je réussis.
Le but que je n'atteins pas est le but qui me rapporte, que je
rapporte.
Pourquoi irais-je à la tête d'armées nombreuses m'installer impudemment
dans la capitale d'un pays étranger ?
Pour une si petite insolence, je m'en voudrais de m'être donné tant de
mal, d'avoir conquis en vingt ans des galons qu'on peut avoir pour cent
francs et pour dix sous de
méditation inventive, d'avoir sacrifié des tas d'hommes réellement qui
ne revivront plus (et qui ne s'y sont pas tous amusés, ni le chef
lui-même).
A la vérité, j'aurais honte d'être à sa place, ou du moins d'en être
content.
Même si je ne m'étais astreint que vingt minutes et non vingt ans à
l'esclavage de la discipline.
S'être appuyé sur tant de règles, pour blesser de pauvres diables qu'on
ne peut même plus ni achever proprement ni ressusciter dans leur santé
première.
Non vraiment, je ne comprends pas ce gaspilleur malfaisant.
Heureusement, nous ne nous rencontrons jamais.
Amours
Toi que je ne sais où atteindre et qui ne liras pas ce livre.
Qui as fait toujours leur procès aux écrivains,
Petites gens, mesquins, manquant de vérité, vaniteux,
Toi pour qui Henri Michaux est devenu un nom propre peut-être semblable
en tout point à ceux-là qu'on voit dans les faits divers accompagnés de
la mention d'âge et de profession,
Qui vis dans d'autres compagnies, d'autres plaines, d'autres souffles,
Pour qui cependant je m'étais brouillé avec toute une ville, capitale
d'un pays nombreux,
Et qui ne m'as pas laissé un cheveu en t'en allant, mais la seule
recommandation de bien brûler tes lettres, n'es-tu pas pareillement à
cette heure entre quatre murs et
songeant ?
Dis-moi, es-tu encore aussi amusée à prendre les jeunes gens timides à
ton doux regard d'hôpital ?
Moi, j'ai toujours mon regard fixe et fou ;
Cherchant je ne sais quoi de personnel,
Je ne sais quoi à m'adjoindre dans cette infinie matière invisible et
compacte,
Qui fait l'intervalle entre les corps de la matière appelée telle.
Cependant, je me suis abandonné à un nouveau « nous ».
Elle a comme toi des yeux de lampe très douce, plus grands, une voix
plus dense, plus basse et un sort assez pareil au tien dans son début et
son cheminement.
Elle a... elle avait, dis-je !
Demain ne l'aurai plus, mon amie
Banjo.
Banjo,
Banjo,
Bibolabange la bange aussi,
Bilabonne plus douce encore,
Banjo,
Banjo,
Banjo restée toute seule, banjelette.
Ma Banjeby,
Si aimante,
Banjo, si douce.
Ai perdu ta gorge menue,
Menue,
Et ton ineffable proximité.
Elles ont menti toutes mes lettres,
Banjo... et maintenant je m'en vais.
J'ai un billet à la main : 17.084.
Compagnie Royale Néerlandaise.
Il n'y a qu'à suivre ce billet et l'on va en Equateur.
Et demain, billet et moi, nous nous en allons,
Nous partons pour cette ville de
Quito, au nom de couteau.
Je suis tout replié quand je songe à cela ;
Et pourtant on me dira : « Eh bien, qu'elle parte avec vous. »
Mais oui, on ne vous demandait qu'un petit miracle, vous, là-haut, tas
de fainéants, dieux, archanges, élus, fées, philosophes, et les copains
de génie que j'ai tant aimés,
Ruysbroek et toi
Lautréamont,
qui ne te prenais pas pour trois fois zéro ; un tout petit miracle qu'on vous demandait, pour Banjo et pour moi.
Dormir
Il est bien difficile de dormir.
D'abord les couvertures ont toujours un poids formidable et, pour ne
parler que des draps de lit, c'est comme de la tôle.
Si on se découvre entièrement, tout le monde sait ce qui se passe.
Après quelques minutes d'un repos d'ailleurs indéniable, on est projeté
dans l'espace.
Ensuite, pour redescendre, ce sont toujours des descentes brusques qui
vous coupent la respiration.
Ou bien, couché sur le dos, on soulève les genoux.
Ce n'est pas préférable, car l'eau que l'on a dans le ventre se met à
tourner, à tourner de plus en plus vite ; avec une pareille toupie, on ne
peut dormir.
C'est pourquoi plusieurs, résolument, se couchent sur le ventre ---
mais, aussitôt --- ils le savent, mais tant pis, disent-ils --- ils
tombent, ils tombent dans quelque
abîme profond, et si bas qu'ils soient, il y a toujours quelqu'un qui
leur tape du pied dans le derrière pour les enfoncer, encore plus bas...
plus bas.
Aussi, l'heure d'aller dormir est pour tant de personnes un supplice sans pareil.
Saint
Et circulant dans mon corps maudit, j'arrivai dans une région où les
parties de moi étaient fort rares et où our vivre, il fallait être
saint. Mais moi, qui autrefois avais pouratnt tellement aspiré à la
sainteté, maintenant que la maladie m'y acculait, je me débattais et je
me dabats encore, et il est évident que comme ça je ne vivrai pas.
J'en aurais eu la possibilité, bien ! Mais y être acculé, ça m'est
insupportable.
Mes occupations
Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre.
D'autres préfèrent le monologue intérieur.
Moi, non.
J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent
rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au porte-manteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffé.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je
le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et
jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon :
« Mettez-moi donc un verre plus propre. »
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.
Eddy Mitchell173
Couleur menthe à l'eau
Elle était maquillée
Comme une star de ciné
Accoudée au juke-box
Elle rêvait qu'elle posait
Juste pour un bout d'essai
À la Century Fox
Elle semblait bien dans sa peau
Ses yeux couleur menthe à l'eau
Cherchaient du regard un spot
Le dieu projecteur
Et moi je n'en pouvais plus
Bien sûr elle ne m'a pas vu
Perdue dans sa mégalo
Moi j'étais de trop
Elle marchait comme un chat
Qui méprise sa proie
Où frôlant le flipper
La chanson qui couvrait
Tous les mots qu'elle mimait
Semblait briser son cœur
Elle en faisait un peu trop
La fille aux yeux menthe à l'eau
Hollywood est dans sa tête
Tout'seule elle répète
Son entrée dans un studio
Le décor couleur menthe à l'eau
Perdue dans sa mégalo
Moi je suis de trop
Mais un type est entré
Et le charme est tombé
Arrêtant le flipper
Ses yeux noirs ont lancé
De l'agressivité
Sur le pauvre juke-box
La fille aux yeux menthe à l'eau
A rangé sa mégalo
Et s'est soumise aux yeux noirs
Couleurs de trottoir
Et moi je n'en pouvais plus
Elle n'en a jamais rien su
Ma plus jolie des mythos
Sur la route 66
Mes regrets sincères
vraiment désolé pour toi
tu repars vers tes galères
mais cette fois ce sera sans moi
sur la route 66
personne ne t'attend la bas
plus d'musique bars désertique
y a qu'des fantômes que tu ne vois pas
route légendaire
croisée des mystères
mais maintenant sans bruit
dans l'oubli
au bout du rêve
la magie s'achève
sur la route 66,66
sur la route 66
quand le blues y était roi
vagabond. chanteur et guitariste
était hors du temps, hors la loi
monde métissé
frimé ou paumé
synonyme d'liberté liberté
fin des chimères
le passé se perd
sur la route 66
elle traverse d'est en ouest
tout le pays
des neiges du nord au soleil de Californie
Ref
Yves Montand174
A bicyclette175
Quand on partait de bon matin
Quand on partait sur les chemins
A bicyclette
Nous étions quelques bons copains
Y avait Fernand y avait Firmin
Y avait Francis et Sébastien
Et puis Paulette
On était tous amoureux d'elle
On se sentait pousser des ailes
A bicyclette
Sur les petits chemins de terre
On a souvent vécu l'enfer
Pour ne pas mettre pied à terre
Devant Paulette
Faut dire qu'elle y mettait du coeur
C'était la fille du facteur
A bicyclette
Et depuis qu'elle avait huit ans
Elle avait fait en le suivant
Tous les chemins environnants
A bicyclette
Quand on approchait la rivière
On déposait dans les fougères
Nos bicyclettes Puis on se roulait dans les champs
Faisant naître un bouquet changeant
De sauterelles, de papillons
Et de rainettes
Quand le soleil à l'horizon
Profilait sur tous les buissons
Nos silhouettes
On revenait fourbus contents
Le coeur un peu vague pourtant
De n'être pas seul un instant
Avec Paulette
Prendre furtivement sa main
Oublier un peu les copains
La bicyclette
On se disait c'est pour demain
J'oserai, j'oserai demain
Quand on ira sur les chemins
A bicyclette
Battling Joe176
Dans un village noir de charbon
Dans les ch'minées et les corons
Tout p'tit il battait ses copains
Il était fier de ses deux poings
Presqu'autant qu'son père le mineur
Qui disait : " Ça f'ra un boxeur "
Le jour de son premier combat
Fallait un nom, l'en avait pas
Comme la mode était à l'anglais
Il s'appela " Battling Joe "
Battling Joe
C'était un peu démesuré
Pour un gosse aux épaules étroites
Mais qui avait une méchante droite
Battling Joe
Il gagna son premier combat
Et le soir même avec papa
Il prenait le train pour Paris
Où un boxeur ça vaut son prix
Il croyait bien en f'sant c'truc-là
Être plus libre mais voilà
Qui dit boxeur dit manager
Le sien avait une poigne de fer
C'était un gars très régulier
Qui pour justifier la moitié
Des bourses de tous ses combats
Lui fit mener une vie d'forçat
" On n'est pas là pour rigoler "
Qu'il disait à Battling Joe
Battling Joe
Devint un boxeur redouté
Battling faisait des gross'recettes
Battling devint une gross'vedette
Battling Joe
Les dames disaient tout près du ring
" Il est délicieux ce Battling "
Et elles admiraient son moral
Sans penser qu'les coups ça fait mal
Battling Joe
Battling devint un grand champion
Jusqu'au triste soir où un gnon
Lui embrouilla soudain les yeux
L'manager dit : " C'est pas sérieux !
Tu d'viens feignant, fait ton métier
Boxe rime pas avec pitié ... "
La foule eut p't'êtr'tort ce soir-là
De siffler la fin du combat
Malgré les lampes et leurs éclairs
Battling Joe ... hé Joe ... ne voyait plus clair
Battling Joe
C'est un nom mait'nant oublié
Une triste silhouette qui penche
Appuyée sur une canne blanche
Battling Joe
A tout perdu en un seul soir
Ses yeux son titre et son espoir
Mais il sait comme consolation
Son manager a d'autres champions
Jeanne Moreau177Le tourbillon178
Elle avait des bagues à chaque doigt,
Des tas de bracelets autour des poignets,
Et puis elle chantait avec une voix
Qui, sitôt, m'enjôla.
Elle avait des yeux, des yeux d'opale,
Qui me fascinaient, qui me fascinaient.
Y avait l'ovale de son visage pâle
De femme fatale qui m'fut fatale
De femme fatale qui m'fut fatale
On s'est connu, on s'est reconnu,
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu d'vue
On s'est retrouvé, on s'est réchauffé,
Puis on s'est séparé.
Chacun pour soi est reparti.
Dans l'tourbillon de la vie
Je l'ai revue un soir, aïe, aïe, aïe,
Ça fait déjà un fameux bail
Ça fait déjà un fameux bail
Au son des banjos je l'ai reconnue.
Ce curieux sourire qui m'avait tant plu.
Sa voix si fatale, son beau visage pâle
M'émurent plus que jamais.
Je me suis soûlé en l'écoutant.
L'alcool fait oublier le temps.
Je me suis réveillé en sentant
Des baisers sur mon front brûlant
Des baisers sur mon front brûlant
On s'est connu, on s'est reconnu.
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu de vue
On s'est retrouvé, on s'est séparé.
Puis on s'est réchauffé.
Chacun pour soi est reparti.
Dans l'tourbillon de la vie.
Je l'ai revue un soir ah ! là là
Elle est retombée dans mes bras.
Elle est retombée dans mes bras.
Quand on s'est connu,
Quand on s'est reconnu,
Pourquoi s'perdre de vue,
Se reperdre de vue ?
Quand on s'est retrouvé,
Quand on s'est réchauffé,
Pourquoi se séparer ?
Alors tous deux on est reparti
Dans le tourbillon de la vie
On a continué à tourner
Tous les deux enlacés
Tous les deux enlacés.
Tous les deux enlacés.J'ai la mémoire qui flanche179
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Comme il était très musicien
Il jouait beaucoup des mains
Tout entre nous a commencé
Par un très long baiser
Sur la veine bleutée du poignet
Un long baiser sans fin
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Quel pouvait être son prénom,
Et quel était son nom ?
Il s'appelait, je l'appelais
Comment l'appelait-on ?
Pourtant c'est fou ce que j'aimais
L'appeler par son nom
J'ai la mémoire qui flanche
Je me souviens plus très bien
De quelle couleur étaient ses yeux ?
Je crois pas qu'ils étaient bleus
Étaient-ils verts, étaient-ils gris ?
Étaient-ils verts-de-gris ?
Ou changeaient-ils tout le temps d'couleur
Pour un non pour un oui
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Habitait-il ce vieil hôtel
Bourré de musiciens
Pendant qu'il me, pendant que je
Pendant qu'on faisait la fête
Tous ces saxos ces clarinettes
Qui me tournaient la tête
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Lequel de nous deux s'est lassé
De l'autre le premier ?
Était-ce moi ? Etait-ce lui ?
Était-ce donc moi ou lui ?
Tout ce que je sais c'est que depuis
Je n'sais plus qui je suis
J'ai la mémoire qui flanche
J'me souviens plus très bien
Voilà qu'après toutes ces nuits blanches
Il me reste plus rien
Rien qu'un p'tit air qu'il sifflotait
Chaque jour en se rasant
Pa dou di dou da di dou di
Pa dou di dou da di dou
Pa dou di dou da di dou
Pa dou da di dou di
Pa dou di dou da dou da
Pa dou da dou da di dou
Nana Mouskouri
Quand je chante avec toi, Liberté180
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Quand tu pleures, je pleure aussi ta peine
Quand tu trembles, je prie pour toi Liberté
Dans la joie ou les larmes je t'aime
Souviens-toi des jours de ta misère
Mon pays, tes bateaux étaient des galères
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Et quand tu es absente j'espère
Qui es-tu ? Tradition ou bien réalité ?
Une idée de révolutionnaire
Moi je crois que tu es la seule vérité
La noblesse de notre humanité
Je comprends qu'on meurt pour te défendre
Que l'on passe sa vie à t'attendre
Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté
Dans la joie ou les larmes je t'aime
Les chansons de l'espoir ont ton nom et ta voix
Le chemin de l'histoire nous conduira vers toi
Liberté, Liberté
Alfred de Musset181
À Pépa
Pépa, quand la nuit est venue,
Que ta mère t'a dit adieu ;
Que sous ta lampe, à demie nue,
Tu t'inclines pour prier Dieu ;
A cette heure où l'âme inquiète
Se livre au conseil de la nuit ;
Au moment d'ôter ta cornette
Et de regarder sous ton lit ;
Quand le sommeil sur ta famille
Autour de toi s'est répandu ;
O Pépita, charmante fille,
Mon amour, à quoi penses-tu ?
Qui sait ? Peut-être à l'héroïne
De quelque infortuné roman ;
A tout ce que l'espoir devine
Et la réalité dément ;
Peut-être à ces grandes montagnes
Qui n'accouchent que de souris ;
A des amoureux en Espagne,
A des bonbons, à des maris ;
Peut-être aux tendres confidences
D'un coeur naïf comme le tien ;
A ta robe, aux airs que tu danses ;
Peut-être à moi, peut-être à rien.
À Saint-Blaise, à la Zuecca
À Saint-Blaise, à la Zuecca,
Vous étiez, vous étiez bien aise
À Saint-Blaise.
À Saint-Blaise, à la Zuecca,
Nous étions bien là.
Mais de vous en souvenir
Prendrez-vous la peine ?
Mais de vous en souvenir
Et d'y revenir,
À Saint-Blaise, à la Zuecca,
Dans les prés fleuris cueillir la verveine ?
À Saint-Blaise, à la Zuecca,
Vivre et mourir là !
Chanson de Fortunio
Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde,
Si vous voulez,
Que je l'adore et qu'elle est blonde
Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.
Du mal qu'une amour ignorée
Nous fait souffrir,
J'en porte l'âme déchirée
Jusqu'à mourir.
Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie
Sans la nommer.
Mimi Pinson
Mimi Pinson est une blonde,
Une blonde que l'on connaît.
Elle n'a qu'une robe au monde,
Landerirette !
Et qu'un bonnet.
Le Grand Turc en a davantage.
Dieu voulut de cette façon
La rendre sage.
On ne peut pas la mettre en gage,
La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson porte une rose,
Une rose blanche au côté.
Cette fleur dans son coeur éclose,
Landerirette !
C'est la gaieté.
Quand un bon souper la réveille,
Elle fait sortir la chanson
De la bouteille.
Parfois il penche sur l'oreille,
Le bonnet de Mimi Pinson.
Elle a les yeux et la main prestes.
Les carabins, matin et soir,
Usent les manches de leurs vestes,
Landerirette !
A son comptoir.
Quoique sans maltraiter personne,
Mimi leur fait mieux la leçon
Qu'à la Sorbonne.
Il ne faut pas qu'on la chiffonne,
La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson peut rester fille,
Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
Elle aura toujours son aiguille,
Landerirette !
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête,
Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :
Faut être honnête ;
Car il n'est pas loin de sa tête,
Le bonnet de Mimi Pinson.
D'un gros bouquet de fleurs d'orange
Si l'amour veut la couronner,
Elle a quelque chose en échange,
Landerirette !
A lui donner.
Ce n'est pas, on se l'imagine,
Un manteau sur un écusson
Fourré d'hermine ;
C'est l'étui d'une perle fine,
La robe de Mimi Pinson.
Mimi n'a pas l'âme vulgaire,
Mais son coeur est républicain :
Aux trois jours elle a fait la guerre,
Landerirette !
En casaquin.
A défaut d'une hallebarde,
On l'a vue avec son poinçon
Monter la garde.
Heureux qui mettra sa cocarde
Au bonnet de Mimi Pinson !
Tristesse
J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté ;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la Vérité,
J'ai cru que c'était une amie ;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d'elle
Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré.
Sonnet au lecteur
Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,
Je te disais bonjour à la première page.
Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ;
En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
Tout s'en va, les plaisirs et les mœurs d'un autre âge,
Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
Rosafinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
La politique, hélas ! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
Aurélie Nemours182
Ô erzulie
erzulie peut se vêtir du soleil et de la lune
erzulie est l'esprit du feu
sirène baleine et maîtresse erzulie marchent ensemble sur la mer
erzulie est le mystère féminin dont la jeunesse connut une faute
elle est à la croisée des possibles
elle est au centre de l'initiation, elle est génératrice
erzulie terrasse la mort
l'île une manière d'alleluia
le gros œuvre se pose de pyrites en bitumes de sels en métaux de silex
en opale
atteindrons nous l'aile de granits en azur de lacs en sources de règnes
en règnes
il arrive que le vent de mer rencontre le vent de terre, ouragan
il arrive que l'on assiste au voyage des vapeurs, saison des pluies
les rochers se dépouillent de leur croûte de terre
les plaines s'abreuvent, quelquefois mort apparente de la mer, foudre.
ciel trop pur air trop sec, les animaux se figent tremblement de terre
feu, feu ruine, feu mère.
et l'apparition des plages inviolées comme les visages d'erzulie
comme les trois étoiles du triangle.
ils font le point à l'heure où l'horizon s'allume,
déjà les pollens montent, la transparence éteint les luminaires,
le rivage de l'île est blond.
les forêts candélabres, indigo, palma christi
les acajous les pieds de grenade les flamboyants. lui palmier.
chaque bananier meurt après le don du fruit. mabouya et
z'andolite lézards musiciens. voici l'oiseau de paradis.
le cocotier toise les peuples, cachimans à terre, scarabées, toi
couleuvre. et vers l'étang saumâtre, caïmans et colibris, luxe des
papillons.
voici femme feuilles.
Paradis terrestre
Si le moineau les trouve assez immobiles
Il vient se poser sur une tête
Les cailloux dans les rêves sont piquants et tranchants
Mais dans la vie ils sont assez doux
quant aux chaises ce sont des îles
et les bancs des passerelles qui appellent
ils ne mènent pas forcément quelque part
Mais dans le vertige des rues qu'espérer
Un silence d'été
Le ballon rond sur l'herbe est un péché.
Rafale de pigeons qui tremblent les balcons
Toi cheminée
Mais quand j'approche se taisent les commères
Les impasses me plaisent
Et les kiosques timbrés d'alouettes
Une corbeille de tulipes jaunes sur un mur violet
Égale le printemps sur la ville
Et l'orage arrive en fuite humaine
Les heures barbares les heures qui éclatent
Ou bien les heures chauves
La vie lente est une braise soufflez soufflez
un fantoche dans le cœur sert de fleur
Gérard de Nerval183
El Desdichado
Je suis le ténébreux, --- le veuf, --- l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, --- et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
Fantaisie
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C'est sous Louis treize ; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !
Dans les Bois
Au printemps l'oiseau naît et chante :
N'avez-vous pas ouï sa voix ?...
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l'oiseau --- dans les bois !
L'été, l'oiseau cherche l'oiselle ;
Il aime --- et n'aime qu'une fois !
Qu'il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l'oiseau --- dans les bois !
Puis quand vient l'automne brumeuse,
Il se tait... avant les temps froids.
Hélas ! qu'elle doit être heureuse
La mort de l'oiseau --- dans les bois !
Vers Dorés
Eh quoi ! tout est sensible !
Pythagore.
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :
À la matière même un verbe est attaché...
Ne le fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !
Sonnet
Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.
C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre
Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,
Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.
Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie,
Il s'en alla disant : Pourquoi suis-je venu ?
Anna de Noailles184
Ce fut long, difficile et triste
Ce fut long, difficile et triste
De te révéler ma tendresse ;
La voix s'élance et puis résiste,
La fierté succombe et se blesse.
Je ne sais vraiment pas comment
J'ai pu t'avouer mon amour ;
J'ai craint l'ombre et l'étonnement
De ton bel œil couleur du jour.
Je t'ai porté cette nouvelle !
Je t'ai tout dit ! je m'y résigne ;
Et tout de même, comme un cygne,
Je mets ma tête sous mon aile ...
Mélodie
Comme un couteau dans un fruit
Amène un glissant ravage,
La mélodie au doux bruit
Fend le cœur et le partage
Et tendrement le détruit.
--- Et la langueur irisée
Des arpèges, des accords,
Descend, tranchante et rusée,
Dans la faiblesse du corps
Et dans l'âme divisée
Bernard Noël185
Le chemin d'encre - Séquence V, poème 2
et maintenant une porte un visage et derrière eux le mur quand même
parfois la vie tombe dans le regard et devient l'envers de l'horizon
un souffle alors s'en va vers son pareil pour voir à quoi ressemble
l'invisible
tout se déplie quelques lignes quittent la main pour faire en l'air des
rides
mieux vaut que les signes s'effacent et avec eux le temps des illusions
peut-être saura-t-on sans eux apprivoiser la blessure et le manque
ou bien les recoudre avec un peu d'oubli et de sauvagerie
le regard cherche à présent sa propre trace afin de se voir être
et le corps suit le mouvement pour unir l'espace et sa présence
c'est un rêve où l'instant absorbe la durée puis la vomit et meurt
rendu qui rend à la réalité tout le poids de son inexorable
une rumeur l'annonce puis demeure coincée dans le fond de la gorge
le destin auquel on ne croyait plus devient tout à coup étouffant
la vieille peur sans cause raisonnable occupe maintenant la poitrine
qu'est-ce que la vie demande-t-on conscient de la bêtise
mais désireux de faire un peu de bruit intime à contre danger
le temps lui aussi est un lieu à sens unique où n'a lieu que le temps
Marie Noël186
L'île
Solitude au vent, ô sans pays, mon Île,
Que les barques de loin entourent d'élans
Et d'appels, sous l'essor gris des goélands,
Mon Île, mon lieu sans port, ni quai, ni ville,
Mon Île où s'élance en secret la montagne
La plus haute que Dieu heurte du talon
Et repousse... Ô Seule entre les aquilons
Qui n'a que la mer farouche pour compagne.
Temps où se plaint l'air en éternels préludes,
Mon Île où l'Amour me héla sur le bord
D'un chemin de cieux qui descendait à mort,
Espace où les vols se brisent, Solitude.
Solitude, Aire en émoi de Cœur immense
Qui sans cesse jette au large ses oiseaux,
Sans cesse au-dessus d'infranchissables eaux,
Sans cesse les perd, sans cesse recommence.
Désolation royale, terre folle
Que berce l'abîme entre ses bras massifs,
Mon Île, tu tiens un Silence captif
Qu'interroge en vain la houle des paroles.
Claude Nougaro187
Le jazz et la java
Ref -Quand le jazz est
Quand le jazz est là
La java s'en
La java s'en va
Il y a de l'orage dans l'air
Il y a de l'eau dans le gaz
Entre le jazz et la java
Chaque jour un peu plus
Y a le jazz qui s'installe
Alors la rage au coeur
La java fait la malle
Ses p'tit's fesses en bataille
Sous sa jupe fendue
Elle écrase sa Gauloise
Et s'en va dans la rue
Ref
Quand j'écoute béat
Un solo de batterie
V'là la java qui râle
Au nom de la patrie
Mais quand je crie bravo
A l'accordéoniste
C'est le jazz qui m'engueule
Me traitant de raciste
Ref
Pour moi jazz et java
C'est du pareil au même
J'me saoule à la Bastille
Et m'noircis à Harlem
Pour moi jazz et java
Dans le fond c'est tout comme
Le jazz dit " Go men "
La java dit " Go hommes "
Ref
Jazz et java copains
Ça doit pouvoir se faire
Pour qu'il en soit ainsi
Tiens, je partage en frère
Je donne au jazz mes pieds
Pour marquer son tempo
Et je donne à la java mes mains
Pour le bas de son dos
Et je donne à la java mes mains
Pour le bas de son dos
La pluie fait des claquettes
La pluie fait des claquettes
Sur le trottoir à minuit
Parfois, je m'y arrête,
Je l'admire, j'applaudis
Je suis son chapeau claque,
Son queue-de-pie vertical,
Son sourire de nacre
Sa pointure de cristal
Aussi douce que Marlène,
Aussi vache que Dietrich,
Elle troue mon bas de laine
Que je sois riche ou pas riche
Mais quand j'en ai ma claque
Elle essuie mes revers
Et m'embrasse dans la flaque
D'un soleil à l'envers
Avec elle je m'embarque
En rivière de diamants
J'la suis dans les cloaques
Ou elle claque son argent
Je la suis sur la vitre
D'un poète endormi,
La tempe sur le titre
Du poème ennemi
À force de rasades,
De tournées des grands-ducs,
Je flotte en nos gambades,
La pluie perd tout son suc
« Quittons-nous dis-je, c'est l'heure
Et voici mon îlot
Salut pourquoi tu pleures ?
- Parce que je t'aime salaud. »
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapad Papa
Yapas Papa
Y'a pas
Y'a pas d'paroles
A cette chanson
Non !
René de Obaldia188
Le Plus Beau Vers de la Langue Française
« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »
Voici, mes zinfints
Sans en avoir l'air
Le plus beau vers
De la langue française.
Ai, eu, ai, in
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin...
Le poite aurait pu dire
Tout à son aise :
« Le geai volumineux picorait des pois fins »
Eh bien ! non, mes zinfints.
Le poite qui a du génie
Jusque dans son délire
D'une main moite
A écrit : « C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin,
LE
GEAI
GÉLATINEUX
GEIGNAIT
DANS
LE
JASMIN.»
Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.
Là, le geai est agi
Par le génie du poite
Du poite qui s'identifie À l'oiseau sorti de son nid
Sorti de sa ouate.
Quel galop !
Quel train dans le soupir !
Quel élan souterrain !
Quand vous serez grinds
Mes zinfints
Et que vous aurez une petite amie anglaise
yous pourrez murmurer
A son oreille dénaturée
Ce vers, le plus beau de la langue française
Et qui vient tout droit du gallo-romain :
« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
Admirez comme
Voyelles et consonnes sont étroitement liées
Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.
Admirez aussi, mes zinfints,
Ces gé à vif
Ces gé sans fin
Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :
Le geai gela ...
Biaise !
Trois heures de retenue.
Motif :
Tape le rythme avec son soulier froid
Sur la tète nue de son voisin.
Me copierez cent fois :
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
Les Jambes de Bois
Quand on perd une jambe à la guerre
On en met une autre en bois
Car il paraît qu'on a beau faire
Les jambes ne repoussent pas.
Mais peut-on me dire pourquoi
Il ne pousse pas de feuilles sur les jambes de bois ?
Des feuilles toutes vertes
Avec des tas d'insectes,
Des feuilles toutes belles
Où les papillons viendraient réparer leurs ailes...
Le soleil voudrait se mettre de la partie
Il pourrait y grimper des fruits,
Et ça serait tout de même chic
D'avoir sur soi des poires
Qu'on prendrait sans histoires
Des pommes et des prune et des petits pois chiches !
Si tous les hommes avaient une jambe de bois
Qu'on arroserait bien les jours qu'il ne pleut pas
Cà f'rait une forêt qui n'en finirait pas.
Florent Pagny189
Savoir aimer190
Savoir sourire
A une inconnue qui passe
N'en garder aucune trace
Sinon celle du plaisir
Savoir aimer
Sans rien attendre en retour
Ni égard, ni grand amour
Pas même l'espoir d'être aimé
Et savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Savoir attendre
Goûter à ce plein bonheur
Qu'on vous donne comme par erreur
Tant on ne l'attendait plus
Se voir y croire
Pour tromper la peur du vide
Ancrée comme autant de rides
Qui ternissent les miroirs
Mais savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Savoir souffrir
En silence sans murmure
Ni défense ni armure
Souffrir à vouloir mourir
Et se relever
Comme on renaît de ses cendres
Avec tant d'amour à revendre
Qu'on tire un trait sur le passé
Et savoir donner
Donner sans reprendre
Ne rien faire qu'apprendre
Apprendre à aimer
Aimer sans attendre
Aimer à tout prendre
Apprendre à sourire
Rien que pour le geste
Sans vouloir le reste
Et apprendre à vivre et s'en aller
Apprendre à rêver
A rêver pour deux
Rien qu'en fermant les yeux
Et savoir donner
Donner sans rature
Ni demi-mesure
Apprendre à rester
Vouloir jusqu'au bout
Rester malgré tout
Apprendre à aimer
Et s'en aller
Et s'en aller...
Ma liberté de penser191
Quitte à tout prendre,
Prenez mes gosses et la télé,
Ma brosse à dents, mon revolver,
La voiture ça c'est déjà fait
Avec les interdits bancairesPrenez ma femme, le canapé,
Le micro-ondes, le frigidaire,
Et même jusqu'à ma vie privée
De toute façon à découvert,
Je peux bien vendre mon âme au Diable,
Avec lui, on peut s'arranger,
Puisqu'ici tout est négociable,
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penserPrenez mon lit,
Les disques d'or, ma bonne humeur,
Les p'tites cuillères,
Tout c'qu'à vos yeux a d'la valeur
Et dont je n'ai plus rien à faire,
Quitte à tout prendre, n'oubliez pas
Le Shit planqué sous l'étagère,
Tout c'qui est beau et compte pour moi
J'préfère qu'ça parte à l'Abbé PierreJ'peux donner mon corps à la
science
S'il y a quelque chose à prélever,
Et que ça vous donne bonne conscience
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
J'peux vider mes poches sur la table,
Ca fait longtemps qu'elles sont trouées,
Baisser mon froc, j'en suis capable,
Mais vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Pour que vos p'tites affaires s'arrangent,
J'prends juste mon pyjama rayé,
J'vous fait cadeau des oranges
Vous pouvez bien même tout garder
J'emporterai rien en enfer,
Quitte à tout prendre, j'préfère y aller
Si l'paradis vous est offert
Je peux bien vendre mon âme au Diable,
Avec lui, on peut s'arranger,
Puisqu'ici tout est négociable,
Mais vous n'aurez pas
Non vous n'aurez pas
Ma liberté de penser
Ma liberté de penser
Charles Péguy192
Eve
Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles.
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu
Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.
(...)
Heureux ceux qui sont morts car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.
Le Porche du Mystère de la deuxième vertu (1912)
Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus.
Parce que n'est-ce pas on ne peut pas être toujours.
On ne peut pas être et avoir été.
Et où tout marchera tout de même.
Où tout n'en marchera pas plus mal.
Au contraire.
Où tout n'en marchera que mieux.
Au contraire.
Parce que ses enfants seront là, pour un coup.
Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr.
Et le monde marchera mieux.
Plus tard.
Il n'en est pas jaloux.
Au contraire.
Ni d'être venu au monde, lui, dans un temps ingrat.
Et d'avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un temps moins
ingrat.
Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses fils.
Est-ce qu'il ne travaille pas uniquement pour ses enfants.
Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus guère à lui qu'à
cause de ses enfants.
Adieu à la Meuse
Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j'ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.
Voici que je m'en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m'en vais m'essayer à de nouveaux travaux,
Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.
Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse,
Ô Meuse inépuisable et que j'avais aimée.
Tu couleras toujours dans l'heureuse vallée ;
Où tu coulais hier, tu couleras demain.
Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
Qui s'amusait, enfant, à creuser de sa main
Des canaux dans la terre, à jamais écroulés.
La bergère s'en va, délaissant les moutons,
Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
Voici que je m'en vais loin de tes bonnes eaux,
Voici que je m'en vais bien loin de nos maisons.
Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
Ô Meuse inaltérable et douce à toute enfance,
Ô toi qui ne sais pas l'émoi de la partance,
Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,
Ô toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,
Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais,
Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous ? Et nous reverrons-nous ?
Meuse que j'aime encore, ô ma Meuse que j'aime...
Georges Perec193
Pangramme
Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume
Alphabets


Vocalisations
A noir (Un blanc), I roux, U safran, O azur :
Nous saurons au jour dit ta vocalisation :
A, noir carcan poilu d'un scintillant morpion
Qui bombinait autour d'un nidoral impur,
Caps obscurs ; qui, cristal du brouillard ou du Khan,
Harpons du fjord hautain, Rois Blancs, frissons d'anis ?
I, carmin, sang vomi, riant ainsi qu'un lis
Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant ;
U, scintillations, ronds divins du flot marin,
Paix du pâtis tissu d'animaux, paix du fin
Sillon qu'un fol savoir aux grands fronts imprima ;
O, finitif clairon aux accords d'aiguisoir,
Soupirs ahurissants Nadir ou Nirvâna :
O l'omicron, rayon violin dans son Voir !
Benjamin Péret194
Allo
Mon avion en flammes mon château inondé de vin du Rhin
mon ghetto d'iris noirs mon oreille de cristal
mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde-champêtre
mon escargot d'opale mon moustique d'air
mon édredon de paradisiers ma chevelure d'écume noire
mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges
mon île volante mon raisin de turquoise
ma collision d'autos folles et prudentes ma plate-bande sauvage
mon pistil de pissenlit projeté dans mon oeil
mon oignon de tulipe dans le cerveau
ma gazelle égarée dans un cinéma des boulevards
ma cassette de soleil mon fruit de volcan
mon rire d'étang caché où vont se noyer les prophèthes distraits
mon inondation de cassis mon papillon de morille
ma cascade bleue comme une lame de fond qui fait le printemps
mon revolver de corail dont la bouche m'attire comme l'oeil d'un
puits
scintillant
glacé comme le miroir où tu contemples la fuite des oiseaux mouches de
ton regard
perdu dans une exposition de blanc encadrée de momies
je t'aime
Clin d'œil
Des vols de perroquets traversent ma tête quand je te vois de profil
et le ciel de graisse se strie d'éclairs bleus
qui tracent ton nom dans tous les sens
Rosa coiffée d'une tribu nègre égarée sur un escalier
où les seins aigus des femmes regardent par les yeux des hommes
Aujourd'hui je regarde par tes cheveux
Rosa d'opale du matin
et je m'éveille par tes yeux
Rosa d'armure
et je pense par tes seins d'explosion
Rosa d'étang verdi par les grenouilles
et je dors dans ton nombril de mer Caspienne
Rosa d'églantine pendant la grève générale
et je m'égare entre tes épaules de voie lactée fécondée par des comètes
Rosa de jasmin dans la nuit de lessive
Rosa de maison hantée
Rosa de forêt noire inondée de timbres poste bleus et verts
Rosa de cerf-volant au-dessus d'un terrain vague où se battent
des enfants
Rosa de fumée de cigare
Rosa d'écume de mer faite cristal
Rosa
Le grand jeu
Je suis le cheveu de plomb
qui tombe d'astre en astre
et deviendra la comète
qui te détruira dans un an et un jour
Maintenant il n'y a ni jour ni année
il y a une plante impeccable
dont tu voudrais être l'égal
Pour être l'égal des plantes
il faut être grand dans la vie
et solide dans la mort
Or je suis seul immobile et muet comme un astre
les pieds baignant dans les nuages
qui comme autant de bouches
me condamnent à rester parmi les être immobiles
désespoir des plantes
Pourtant un jour les liquides révoltés
jailliront vers les nuages
armes meurtrières
maniées par des femmes bleues
comme les yeux des filles du nord
Et ce jour-là sera dans un an et un jour
À petits pas
Cinq minutes d'arrêt
Les voyageurs pour le palais fluide de l'engoulevent
se jettent dans la fleur de l'acacia
Au fond ils trouveront une bicyclette en jet de vapeur qui les conduira
sur l'invitation d'un claquement de langue
retentissant comme un soupir d'amour
à travers les dédales d'un système numérique duodécimal
jusqu'au bord d'un lac de feulements de tigre
limpide comme le premier bonjour de l'hirondelle
au fil télégraphique de l'arrivée
Sur le bord ils doivent abandonner la coquille vide de leurs vêtements
pour se draper dans l'insouciance des premiers coucous
qui leur tendent des bras suppliants
et chargés des présents scintillants du point du jour
au rire de petites filles décoiffées
dans l'excitation du jeu
où l'une agrandit la bouche de l'autre
avec une branche d'amandier en fleurs
qui s'empressent de donner leur fruit chantant
et turbulent de sucre d'orge qu'on tourne entre les lèvres
pour en extraire le murmure du jet d'eau
qui balance des jeunes chats
effarouchés et miaulant à peine
comme une toupie presque immobile son son axe.
S'essouffler
Ah fromage voilà la bonne madame
Voilà la bonne madame au lait
Elle est du bon lait du pays qui l'a fait
Le pays qui l'a fait était de son village
Ah village voilà la bonne madame
Voilà la bonne madame fromage
Elle est du pays du bon lait qui l'a fait
Celui qui l'a fait était de sa madame
Ah fromage voilà du bon pays
Voilà du bon pays au lait
Il est du bon lait qui l'a fait du fromage
Le lait qui l'a fait était de sa madame
Pieds et poings liés
Quand je serai le cheval de pierre
debout devant l'éternité
je demanderai aux divinités des plantes
le manteau de pluies indispensable aux voyageurs éternels
Aujourd'hui je suis dans un puits glacé
où pleurent les madones noyées par leurs larmes et la pluie
éternelle
qui recouvre les pensées des hommes
leurs souvenirs et leurs ambitions déjà flétris
par une main inexperte
et incolore comme l'eau d'une carafe
où vit cependant l'œil de ma bien-aimée
couleur de citron et d'orage implacable
Homard
Les aigrettes de ta voix jaillissant du buisson ardent de tes
lèvres
où le chevalier de la Barre serait heureux de se consumer
Les éperviers de tes regards pêchant sans s'en douter toutes
les sardines de ma tête
ton souffle de pensées sauvages
se reflétant du plafond sur mes pieds
me traversent de part en part
me suivent et me précèdent
m'endorment et m'éveillent
me jettent par la fenêtre pour me faire monter par l'ascenseur
et réciproquement
Georges Perros195
Poème bleu
Je quittais mes amis, et sur mon engin,
Une motocyclette
Qu'un de mes amis, justement, m'avait payée
Connaissant mon vice, le vent,
La vitesse du vent,
Les jambes serrées contre ce ventre d'essence
Un peu comme sur un cheval j'imagine
Qui aurait deux roues, et ce bruit désagréable
Pour ceux qui ne profitent pas
Du mouvement .
J'allais encore une fois vers cette Bretagne
Qui m'a très jeune fasciné
Qui m'est aimant quand j'en suis loin
Qui m'est douleur quand de trop près
J'en subis la loi inflexible
De pierres de ciels d'horizons »
Je suis tout nouveau
Je suis tout nouveau sur la terre
Je ne connais pas ta misère
Tu me regardes je souris
Le grand amour est à ce prix
Tu me demandes je te donne
Puis je m'endors dans mon berceau
Je me moque quand tu raisonnes
Je suis en l'air tu es en haut.
Rien ne me touche quand tu parles
C'est ta grimace que je vois
Que tu dises Marseille ou Arles
C'est même ville même voix.
J'attends d'être grande personne
Rien ne presse tout vient à point
Et quand j'entends l'heure qui sonne
Elle me dit : va ce n'est rien
Ce n'est qu'un vagabond qui passe
À travers les chiffons du temps
Et de sa canne l'âme lasse
En froisse certains, doucement.
Je suis voyou je suis voyelle
Je sais vivre dans tous les sens
Comme reine d'échecs, j'épelle
Les premiers mots de l'existence
Ils sont propres comme un caillou
Comme un chou blanc, comme un genou
Vierge encore de toute chute
C'est avec l'ange que je lutte.
Edith Piaf196
Hymne à l'amour197
Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer
Et la Terre peut bien s'écrouler
Peu m'importe si tu m'aimes
Je me fous du monde entier
Tant qu'l'amour innondera mes matins
Tant qu'mon corps frémira sous tes mains
Peu m'importe les problèmes
Mon amour, puisque tu m'aimes
J'irais jusqu'au bout du monde
Je me ferais teindre en blonde
Si tu me le demandais
J'irais décrocher la Lune
J'irais voler la fortune
Si tu me le demandais
Je renierais ma patrie
Je renierais mes amis
Si tu me le demandais
On peut bien rire de moi
Je ferais n'importe quoi
Si tu me le demandais
Si un jour, la vie t'arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m'importe si tu m'aimes
Car moi je mourrais aussi
Nous aurons pour nous l'éternité
Dans le bleu de toute l'immensité
Dans le ciel, plus de problème
Mon amour, crois-tu qu'on s'aime ?
Dieu réunit ceux qui s'aiment
Non, je ne regrette rien198
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
C'est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé
Avec mes souvenirs
J'ai allumé le feu
Mes chagrins, mes plaisirs
Je n'ai plus besoin d'eux
Balayé les amours
Avec leurs trémolos
Balayé pour toujours
Je repars à zéro
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal
Tout ça m'est bien égal
Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien
Car ma vie
Car mes joies
Aujourd'hui
Ça commence avec toi
Henri Pichette199
Apoème 3
Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bûmes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes, descendez l'eau, debout sur les péniches...
Faites encor vos jeux ! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelles. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d'or.
Certains criaient : Je mise sur la liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, seriez-vous damnés de père en fils ?
On dit que vous avez la guerre dans le sang.
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chômeurs américains, caravaniers arabes,
Peaux-Rouges peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc à
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, mosaïstes, pilotes ;
Hommes ! anges ! démons ! je vous nomme.
Les citrons dynamités de l'aurore éclatent.
Les saisons percutent. *Je ne me souviens plus. *
Ode à la Neige
la
légère
candidecapricieuse
tourbillonnante
ouatée
poudreuse
neige dont j'aime
la
lente lente
chute
par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres
ou quelquefois même (j'ai vu)
par un ciel terre de Sienne
elle papillonne blanc,
plus blanc que les piérides blanches
qui volettent en avril
comme fiévreusement,
à moins que ce ne soit frileusement
autour de roses couleur d'âtre
météore qui touche ma manche
de ratine, y posant des cristaux à six branches
sous mes yeux d'étincelles
pluie
de
plumes
de
mouettes
muettes
recouvrant la plaine déshéritée
emmantelant la forêt squelettique
épaisse, assoupissante et ensevelissante
blanche telle une belle absence de parole
blanche autant qu'absolue
dans un silence d'œil
qui rêve l'éternité blanche
neige neigée tellement soleillée
que d'un blanc aveuglant et brûlante !
moelle de diamant
neiges du Harfang aux iris jaunes d'or
et ventre blanc pur de la Panthère des neiges
de quel oiseau fléché fuyant à travers ciel
ce pointillé de sang sur la neige vierge ?
regardez, par delà cette grille givrée
d'innocentes hermines dorment tout de leur long
sur les bras des croix
alors qu'à l'intérieur l'enfant
le front appuyé à la vitre pour jouer
fait de la buée,
dehors chaque flocon éclate une petite larme
qui roule en bas du carreau
où le mastic est vieux comme la maison
Et tout là-bas
(à l'heure de mon cœur qui bat tout bas)
quelqu'un contemple la rencontre de la neige
floconneuse, innombrable
avec la mer formidable,
comme de plomb, glauque
Ode à elle
Notre amour me point le cœur,
Je tremble pour toi et toi,
Je traverse la grand-peur
De te perdre toi et toi.
Mon bonheur risque la nuit
Au soleil de toi et toi.
Cendres vives ! quel ennui
Me serait sans toi et toi.
Est-ce bien sage ou bien fou
Que de prendre à toi et toi
Le baiser qui dira tout,
Silence, âme, et joie, et toi ?
La fenêtre, fleur ou main
Ouverte grande par toi,
Tout peut en prison demain
Se changer pour moi sans toi.
Mais que dis-je, éternité ?
Je suis avec toi à toi,
Mourir n'a jamais été.
Mourir n'a jamais été.
Mais que dis-je, éternité ?
Je suis avec toi à toi,
Mourir n'a jamais été.
C'est qu'aux deux mondes je veille
indivisible de toi.
Je fais corps
Je fais corps
Avec l'âme,
Avec le fleuve entre ses bords de poussière vivante,
Avec la mer
En tous sens éprouvée par d'assoiffés navires,
Avec l'embrun aux fins délires
Et la buée sur l'œil du phare ;
Le miroir de la mort ne m'a pas aveuglé ;
Je demeure éveillé
Avec l'engrais et le limon
Le lehm, la boue, le loess, les goémons,
Avec la terre jamais paresseuse,
Le labour respecté, le chaume révéré,
L'enthousiasme tranquille
Et la braise
Patiente,
Avec la pâquerette naine et l'hélianthe de première grandeur,
Avec la lampe dans la chapelle et l'étoile dans la maison,
Avec l'océan-firmament aux grands fonds constellés
Vers quoi nous sommes attirés, appelés,
Avec la méduse comme une comète en suspens,
Avec l'œil noir du rouge-gorge à rêver d'arbres en plein ciel
Et l'iris du renard alerté par la lune
Et la pupille dilatée de la chouette des neiges,
Avec le clair-obscur et le reflet farouche,
Avec le silex téméraire, le brasier vierge, l'étonnement
Epiphanies ; L'accomplissement
Là je revêts l'arbre dont le nom change de feuilles, désormais une place dans le fort du cœur parmi les cercles de l'aubier... le vent dont je suis ivre sans que le pied me bouge... ô l'idée que je me fais des concentrations de passereaux, l'idée à rendre par les fruits ! Tout l'instant me déchaînera, je pense à des crépitades printanières, à des crises de résine, à des folies d'akènes... chaque nuage épluché... je veille au grain, ma mémoire sent sa première pluie. On m'ausculte, ainsi le pivert. Certains respirent dans mon armure de lichen. Au creux de moi repose l'oiseau de nuit à trois paupières.
Au point du joue, les larmes de l'aiguail. Par brume, un décousu de
rêves comme les filandres...
Et autant de planches d'appel que de branches : je délègue des ailes ! Je
passe de verdoyance à mordorure en me jouant. S'il y a un nouveau monde,
c'est celui-là et je ne suis, bonheur vertical, pas autre chose !
l'arbre ! l'arbre, hors de la terre, et ses tons de quête ...
André Pieyre de Mandiargues200
Le plaisir et les artifices
Plus vivement qu'aux billes
Va la main aux jeux des boutons
Des boutonnières des bretelles
Des rubans fous et des épingles
Ongles et soie dents et dentelle
Le jeu ne ralentira pas
Qu'il n'ait mis nue de la nuque en bas
La myrmidonne enamourée
Pour l'armer mieux par le lis
Et l'œillet noir de son dénuement
Que par les nœuds de l'or ou de l'acier.
Croit gagner qui joue l'homme
Et joue et se perdra
Mais l'autre gagne au jeu
Souvent
Qui joue la morte.
Bel œil lié de rets humides
Où se liera le rétiaire
S'il ne prend garde.
Miroir appesanti de la chaîne du temps
Jetée au cou du vainqueur illusoire
Coulée à fond d'abîme au premier battement
Au premier déclin des paupières
Niant l'image où l'égaré s'admire.
Vannerie de caresses feuillue
Vertes comme l'arbre
Eparpillées tout à l'entour
D'une fausse statue et de son sommeil feint
Sous le tremblant entrelac des doigts chauds
Le bourdon l'abeille flèches de l'été
Sujets aux tromperies des fleurs en papier mousse
Aussi bien que l'amant trop simple.
Et ce corps alangui s'il renaît
Le vannier se découvre en la nasse
Ourdie de ses propres baisers.
Eve Lucifuge
Elle est massivement présente
Elle est la plus vivante et la plus noire
Au milieu de cette foule consumée
Entre tous ces hommes pauvrement recueillis
Ces femmes sauvages ces enfants mornes
Unis à l'ombre d'un diéâtre froid
Où ils sont venus voir d'autres hommes mourir
D'autres femmes d'autres enfants mourir encore.
Ses cheveux ont l'éclat de la peau
Ses yeux brillent comme des scarabées
Ses genoux remuent une lave élémentaire
Qui roule sur la peluche cramoisie
L'or éteint les taches de charbon
Le crin bestial jailli hors du fauteuil
Au contact habituel de ses jambes.
Elle sait bien que la salive d'un ver
Gaine jusqu'en haut ses cuisses nues
Et son manteau de faux léopard
Exhale une atmosphère de bouc
Où dansent aussi des mouches roses
Comme à l'entour de la digitale pourpre
Vénéneuse et seule entre les simples de la forêt.
Sa croupe est trop large pour une femelle de l'homme
Quel bras pourrait la ceindre
Quel poing pourrait l'abattre
À quel jeu la plier
Par quel ressort de gomme
Sur quel velours grinçant quelle fourrure musquée
Devant quel miroir blême ?
Quels mots l'apprêteraient enfin aux boues de l'homme ?
Riant elle s'émeut d'une sueur chevaline
Qui dévore de feux sa tunique en viscose
Et son rire est un trophée de boucherie.
Nourrie de cendre elle se sait
Carnivore
L'obscur l'épanouit.
La porte tournante
La porte tourne,
J'y suis,
La porte a tourné,
Je n'y suis pas,
La porte me regarde
La porte se nettoie d'un coup de langue
La porte se gratte et s'endort,
La porte s'est raidie
Et ses yeux sont éteints,
J'attends
Cependant je sais bien
Que la porte a tourné
Pour la dernière fois.
Le port
Dites-moi le nom du port
Où vous êtes en souffrance.
Dites-moi le nom du vaisseau
Qui échoua devant un roc
Où quatre maures enchaînés
Sèment aux quatre coins des vents
La haine l'ennui le deuil et le délire.
Riez faites du bruit
Refusez la stupeur de ces places carrées
Vides sauf la statue d'un cheval sous un roi
Qui élève au soleil une épée toute noire
Et l'ombre de la statue
Qui abaisse une ombre d'épée vers des portiques sombres.
Ces maisons de briques sourdes
Éventées par tant de hardes
Ne vous ouvriront pas leurs portes
Où vous frappez violemment
Ni ces clairs palais de marbre
Fendus jusqu'au sol par la foudre
Marqués d'empreintes de mains rouges
Silencieux sous le fouet de midi
Ces caveaux scellés de plomb
Ces pieuses prisons souterraines
Où meurent vos reines.
Quelle que soit cette ville au nom problématique
Ses banlieues sont bornées de fossés et de bourbes
La fièvre et le mirage habitent ces marais.
Suivrez-vous la coureuse que du charbon dépare
Ou pare mieux que l'ocre et que le crayon gras
La sournoise qui fuit sans l'accord d'une œillade
Et que vous poursuivrez jusqu'au bout de ses forces ?
Caresseriez-vous l'enfant sale de suie
Qui va s'étendre entre des poissons morts
Pour être découverte ainsi qu'une Floride
Sur le sable irisé de pétrole et d'ordure
Au bord de l'eau tranquillement corrompue ?
Baiseriez-vous les pieds mortifiés par la route
Impurs mendiants poussiéreux et tendres
Précieux comme la cendre du pavot
Qui sert de passerelle au souverain oubli
Quand il prend le départ avec sa clientèle ?
Vous ne sauriez rien faire qui allège la nuit
Ni qui soulage la désolation
D'une plage veillée
Par les abois des chiens
Et la saison des orages est loin.
Marbre ou les mystères d'Italie
Jamais je ne fus aussi heureux qu'en Italie. Encore le dernier adjectif rend-il très mal l'état de bonheur, et de dépassement du bonheur même, que je suis sûr d'avoir connu là-bas. La tension vitale que l'on doit à un changement de site (et qui, à moins que l'on ne soit parti, au contraire, pour obtenir détente et repos, est le meilleur bénéfice qui se puisse prétendre d'un voyage) décroît, selon mon expérience, à mesure directe que l'on s'éloigne de la Méditerranée. Mais la Grèce incline à des pensées abstraites, l'Espagne, déchirée sous un ciel où le vent pousse un sombre charroi, est une terre exaltante et amère qui ne donne idée que de meurtre ou de renoncement. Tandis que le climat italien crée une divine, ou surhumaine, aisance. Et simplement à me rappeler, par exemple, certaine pièce obscure dans une auberge très âgée près de la nécropole étrusque de Cerveteri, la fraîcheur de l'air entre des murs épais comme un rempart, le soleil de juillet, la poussière au-dehors, une grande vieille femme assise en statue et mon poing sur la table entre l'assiette aux poivrons et la carafe de vin noir, il me paraît que le sang circule plus rapidement dans ma tête et que je vis, sous tous les rapports, plus activement et avec plus de goût.
Le Musée noir
L'un des derniers à entrer au bassin fut le vidame des Moulineaux, provoqué en combat singulier par Rhéa d'Antony qui mit son point d'honneur à ne le terrasser que d'œillades, grâce au seul appui d'un miroir à main qu'elle faisait aller sans cesse au-dessus et à côté de son visage très pâle, pour en rabattre sur l'ennemi les expressions sévères avec tous les feux inexorables de ses prunelles couleur d'aile de martinet. Un bond du vidame, qui s'escrimait avec beaucoup d'agilité d'un couteau à fruit, porta cette arme assez haut pour trancher du coup l'épaulette d'une robe dont la soie touffue et froncée ressemblait à la mousse bleu argent qui s'attache aux troncs des bouleaux ; ainsi qu'une écorce qu'on déchire s'écroula le lourd tissu, et le sein de la comtesse se montra à tous les regards, plus large, plus blanc sous sa pointe faiblement rosée qu'un bouclier de sucre candi, tandis que le miroir, dextrement incliné, en jetait aux yeux du chétif personnage les reflets médusants. Celui-ci n'y put résister, et les géantes le lancèrent évanoui dans la fosse où l'attendaient tous ses pareils.
Christine de Pisan201
Je ne sais comment je dure ...
Je ne sais comment je dure ;
Car mon dolent cœur fond d'ire,
Et plaindre n'ose, ni dire
Ma douloureuse aventure,
Ma dolente vie obscure,
Rien, hors la mort, ne désire ;
Je ne sais comment je dure.
Et me faut par couverture
Chanter quand mon cœur soupire,
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieu sait ce que j'endure ;
Je ne sais comment je dure
Qui des sages font grant derrision
Tous hommes ont le desir de savoir
Et a bon droit il n'est si grant richece ;
Mais puis que tous veulent science avoir,
Comment veult nul desprisier tel hautece,
Car ilz sont maint qui n'en ont pas largece.
Ne de leur fait n'est nulle mension,
Qui des sages font grant derrision.
Et pour ce dit le philosophe voir,
Que le plus grand anemi de sagece
C'est l'ignorant ; mais maint pour nul avoir
Ne pourroient hebergier tel hostesse,
Dieux la donne par esleue promesse ;
Mais pluseurs sont sanz nulle occasion,
Qui des sages font grant derrision.
Si doit on bien mettre force et devoir
A acquerir si trés noble richece ;
Car qui bien l'a, trop est grant son pouoir.
Trés eureux sont ceulz dont elle est princece
De gouverner tous leurs fais com maistrece.
Entre eulz et ceulz sont en division
Qui des sages font grand derrision
Ma douce amour...
Ma douce amour, ma plaisante chérie,
Mon ami cher, tout ce que puis aimer,
Votre douceur m'a de tous maux guérie.
En vérité, je vous peux proclamer
Fontaine dont tout bien me vient,
Qui en paix comme en joie me soutient
Et dont plaisirs m'arrivent à largesse,
Car vous seul me tenez en liesse.
L'âcre douleur qui en moi s'est nourrie
Si longuement d'avoir autant aimé,
Votre bonté l'a pleinement tarie.
Or je ne dois me plaindre ni blâmer
Cette Fortune qui devient
Favorable, si telle se maintient ;
Mise m'avez sur sa voie et adresse,
Car vous tout seul me tenez en liesse.
Chanson
A qui dira-t-elle sa peine, La fille qui n'a point d'ami ?
La fille qui n'a point d'ami, Comment vit-elle ?
Elle ne dort ni jour ni demi
Mais toujours veille.
Ce fait amour qui la réveille
Et qui la garde de dormir.
A qui dit-elle sa pensée, La fille qui n'a point d'ami ?
Il y a bien qui en ont deux,
Deux, trois ou quatre,
Mais je n'en ai pas un tout seul,
Pour moi ébattre Hélas ! mon joli temps se passe,
Mon téton commence à mollir.
A qui dit-elle sa pensée, La fille qui n'a point d'ami ?
J'ai le vouloir très humain,
Et tel courage
Que plutôt anuit que demain
En mon jeune âge
J'aimerais mieux mourir de rage
Que de vivre en un tel ennui.
A qui dit-elle sa pensée
La fille qui n'a point d'ami
Qui veut tuer son chien ...
Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage,
Dit-on. C'est cela que tu veux faire de moi,
Faux déloyal, qui dis que mon cœur,
Pour en aimer un autre, veut se détourner de toi.
Mais tu sais bien, certes, que c'est tout le contraire,
Et qu'en mon cœur il n'y a trace de tricherie,
Que c'est toi plutôt qui es mauvais -- tu as beau te taire,
Toi qui, trompeur, n'es fait que de menterie.
Car en moi, ni dans mon attitude ni dans mon langage,
Tu n'as jamais aperçu quoi que ce soit qui fût contraire
À la loyauté : ce n'est pas mon usage.
Tu n'en as pas de doute, mais pour m'éloigner de toi,
Tu veux colporter de telles accusations,
Pour mieux couvrir ta fausse tromperie,
Mais je ne suis pas, comme toi, faussaire,
Toi qui, trompeur, n'es fait que de menterie.
Ha ! Mirez-vous1, mes dames, dans les préjudices que je subis.
Par la grâce de Dieu, ne vous laissez attirer
Par aucun homme : tous sont faits de faux plumage.
Dans ce cas, évitez donc de les fréquenter.
Au début, ils font les débonnaires,
Mais à la fin ils ne sont plus que moquerie,
Et c'est aussi ce que tu fais, Dieu d'Amour, pour tourmenter les
cœurs,
Toi qui, trompeur, n'es fait que de menterie.
Envoi
Mais si, comme tu le dis, Amour, je dois trouver plaisir,
Pour aimer, à mourir,
Alors, de ce que j'expose, tu es la preuve, j'en vois bien
l'exemple,
Toi qui, trompeur, n'es fait que de menterie.
Ne me vueilliez pas oublier ...
Ne me vueilliez pas oublier
Pour tant si je vous suis lontains,
Belle, je vous vueil supplier
Qu'il vous souviengne que je n'aims
Fors vous, et pour tant, se je mains
Hors du païs si longuement,
Ne vous oubli je nullement.
Ce me feroit com fol lier,
Et com dervez, et piez et mains,
S'a aultre veoie alier
Vostre doulz cuer, mieulz vouldroie ains
Morir que part y eussent mains ;
Mais pour peine, ne pour tourment,
Ne vous oubli je nullement.
Si me fault melancolier
Loings de vous, en plours et en plains ;
Ne le courroux entroublier
Ne puis, dont li miens cuers est pleins ;
Et si ne sçavez mes reclaims ;
Mais sachiez qu'un tout seul moment
Ne vous oubli je null
Balade.
Cil qui forma toute chose mondaine
Vueille tousdiz en santé mantenir
Et en baudour de grant leesse plaine
Ceste belle compaignie et tenir.
Deesse suis, si me doit souvenir
De trestous bons et des bonnes et belles.
Pour ce qu'ainsi il doit appartenir
Venue suis vous apporter nouvelles.
De par le dieu d'amours, qui puet la peine
Des fins amans desmettre et defenir,
Present nouvel, gracieux, d'odeur saine,
Je vous apport et salus sens fenir,
Si m'escoutez et vueilliez retenir :
Car je vous di que de haultes querelles,
Dont il pourra assez de biens venir,
Venue suis vous apporter nouvelles.
De Loyauté deesse souveraine
On m'appelle, et a mon seurvenir
Je ne port pas de discorde la graine,
Com fist celle qui Troyes fist bannir ;
Ains, pour tousjours loyauté soustenir
Et pour oster les mauvaises favelles
Et les mauvais desloyaulx escharnir,
Venue suis vous apporter nouvelles
Seulette suis ...
Seulette suis, et seulette veux être,
Seulette m'a mon doux ami laissée.
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée,
Seulette suis, en langueur malaisée,
Seulette suis, plus que nulle égarée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Seulette suis, à huis ou à fenêtre,
Seulette suis, en un anglet muciée,
Seulette suis, pour moi de pleurs repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien qui tant messiée,
Seulette suis, en ma chambre enserrée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Seulette suis, partout et en tout aître,
Seulette suis, que je marche ou je siée,
Seulette suis, plus qu'autre rien terrestre,
Seulette suis, de chacun délaissée,
Seulette suis, durement abaissée,
Seulette suis, souvent toute éplorée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Princes, or est ma douleur commencée :
Seulette suis, de tout deuil menacée,
Seulette suis, plus teinte que morée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
En escrit y ay mis mon nom
Cent balades ay cy escriptes,
Trestoutes de mon sentement.
Si en sont mes promesses quites
A qui m'en pria chierement.
Nommée m'i suis proprement ;
Qui le vouldra savoir ou non,
En la centiesme entierement
En escrit y ay mis mon nom.
Si pry ceulz qui les auront littes,
Et qui les liront ensement,
Et partout ou ilz seront dittes,
Qu'on le tiengne a esbatement,
Sanz y gloser mauvaisement ;
Car je n'y pense se bien non,
Et au dernier ver proprement
En escrit y ay mis mon nom
Ne les ay faittes pour merites
Avoir, ne aucun paiement ;
Mais en mes pensées eslittes
Les ay, et bien petitement
Souffiroit mon entendement
Les faire dignes de renom,
Non pour tant desrenierement
En escrit y ay mis mon nom.
Michel Polnareff202
La poupée qui fait non203
C'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée elle fait non ...non..non ...non ...
Elle est ... elle est tell'ment jolie
Que j'en rêve la nuit.
C'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée, elle fait non ...non ...non..non ...
Personne ne lui a jamais appris
Qu'on pouvait dire oui.
Non ...non ...non ...non ...
Non ...non ...non ...non ...
Sans même écouter, elle fait non ...non ...non ...non ...
Sans même regarder, elle fait non ...non ...non ...non ...
Mais c'est une poupée qui fait non ...non ...non ...non ...
Toute la journée elle fait non ...non ...non ...non ...
Personne ne lui a jamais appris
Que l'on peut dire oui ...
Non ...non ...non ...non ...
Non ...non ...non ...non...
L'amour avec toi
Il est des mots qu'on peut penser
Mais à pas dire en société.
Moi je me fous de la société
Et de sa prétendue moralité
J'aim'rais simplement faire l'amour avec toi
J'aim'rais simplement faire l'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Bien sûr, moi, je pourrais te dire
Que je n'vis que par ton sourire
Que tes yeux sont de tous les yeux, les plus bleus
La la la ... La la la ...
Moi je veux faire l'amour avec toi
Moi je veux faire l'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
D'aucuns diront : on ne peut pas
Parler à un'jeune fille comme ca !
Ceux-là le font, mais ne le disent pas
Moi, c'est un rêve et ce soir c'est pour ca :
Que moi je veux faire L'amour avec toi
Que moi je veux faire L'amour avec toi
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Oh oh oh ... Oh oh oh ...
Francis Ponge204
Le pain
La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression
quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition
sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous
dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées,
crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si nettement
articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses
feux, --- sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à
celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises
soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs
fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des
autres, et la masse en devient friable...
Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de
respect que de consommation.
Les plaisirs de la porte
Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou
rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui
pour le remettre en place, --- tenir dans ses bras une porte.
... Le bonheur d'empoigner au ventre par son nœud de porcelaine l'un de
ces hauts obstacles d'une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un
instant la marche retenue, l'œil s'ouvre et le corps tout entier
s'accommode à son nouvel appartement.
D'une main amicale il la retient encore, avant de la repousser
décidément et s'enclore, --- ce dont le déclic du ressort puissant mais
bien huilé agréablement l'assure.
Max Pons205
Voyage en chair
Respiration bleutée
Dans les poumons du rêve
L'astre rougeoyant est centre de gravité
Toujours plus seul à seul
Au plus profond du découvrir
Quelle migration laiteuse
Quelle molle volupté
Naviguent en franchise
Dans la soyeuse grotte
Ici point de rassurants chemins
Mais le vertige tout puissant
De l'insaisissable
Ève
Toi la première et la dernière
Je te recommence patiemment
Toi perdue et retrouvée
Détruite et reformée
Toujours la même
Me voici
Lucide et heureux
Devant cette glèbe
Cette argile fertile
Te pétrir
Te lisser
Te polir
Te reconnaître enfin
Te finir
Me voici
Devant ce val délicatement veiné
À la naissance d'un fleuve d'ombre et de feu
Estuaire au limon de vie
Devant ces meules lourdes de louanges
Cette fête de courbes
Ce langoureux ballet
Paysage pour la grande faim
Du dehors et du dedans
Me voici
Après une longue errance
Aux confins de toute une flore
D'algues et de mousses
Depuis toujours je te connais
Inventée avant de te toucher
Faite pour que je te révèle
Ce que tu es
Un feuilleté de pierres
Un feuilleté de pierres
Que l'œil mange
C'est une voûte
Et cette voûte
Est un œuf
Pour le rêve en gésine
La fenêtre s'ouvre
Sur une autre fenêtre
Le dehors et le dedans
Se rêvent
La réalité doute
Et s'instaure le possible
La souche garde tête haute
Mais le feu est ailleurs
Pierre de caresse
Pierre de caresse
Pierre maternelle
Baignée de patience aquatique
Poisson immobile
La nage des eaux t'a modelé.
Tu ouvres tes yeux de taupe secondaire
Quand le carrier jette à la lumière
Tes cents millions d'années
De reclus
La pluie te rend la mémoire
De l'eau première
Et le soleil te redonne
À l'enfance du feu
Le roc s'est ouvert
Cette carrière
Devient chair
Ici
On se perpétue
Roc bleui à force
De regarder le ciel
Rôti à coups de grand soleil
Tu portes ta charge d'homme
Une tour éblouie du blanc
De la carrière.
Jacques Prévert206
En sortant de l'école
En sortant de l'école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon
et les trois mousquetaires
des cinq doigts de la main
tournant ma manivelle
d'un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins
Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la Terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l'hiver
qui voulait l'attraper
Mais nous sur notre chemin de fer
on s'est mis à rouler
rouler derrière l'hiver
et on l'a écrasé
et la maison s'est arrêtée
et le printemps nous a salués
C'était lui le garde-barrière
et il nous a bien remerciés
et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied
à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture
et en bateau à voiles.
Les feuilles mortes
Oh !
Je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois je n'ai pas oublié
la chanson que tu me chantais
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais
et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m'aimais
et que j'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t'oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie...
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
toujours toujours je l'entendrai
C'est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble toi qui m'aimais que j'aimais
lais la vie sépare ceux qui s'aiment
out doucement
ans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis.
Le bonhomme de neige
Dans la nuit de l'hiver
galope un grand homme blanc
c'est un bonhomme de neige
avec une pipe en bois
un grand bonhomme de neige
poursuivi par le froid
il arrive au village
voyant de la lumière
le voilà rassuré.
Dans une petite maison
il entre sans frapper
et pour se réchauffer
s'assoit sur le poêle rouge,
et d'un coup disparaît
ne laissant que sa pipe
au milieu d'une flaque d'eau
ne laissant que sa pipe
et puis son vieux chapeau.
Yvonne Printemps207
Les chemins de l'amour208
Les chemins qui vont à la mer
Ont gardé de notre passage
Des fleurs effeuillées et l'écho sous leurs arbres
De nos deux rires clairs.
Hélas, des jours de bonheur,
Radieuses joies envolées,
Je vais sans retrouver traces dans mon cœur.
Chemins de mon amour,
Je vous cherche toujours.
Chemins perdus vous n'êtes plus
Et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir,
Chemins du souvenir,
Chemins du premier jour,
Divins chemins d'amour.
Si je dois l'oublier un jour,
La vie effaçant toute chose,
Je veux dans mon cœur qu'un souvenir
Repose plus fort que l'autre amour.
Le souvenir du chemin,
Où tremblante et toute éperdue,
Un jour j'ai senti sur moi brûler tes mains
Chemins de mon amour,
Je vous cherche toujours.
Chemins perdus,
Vous n'êtes plus
Et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir,
Chemins du souvenir
Chemins du premier jour,
Divins chemins d'amour.
Quand Les Papillons209
On s′est rencontrés, le coeur plein de fièvre,
Les yeux égarés de rêves charmants.
Le même baiser nous venait aux lèvres
Dans l'enchantement des premiers serments ;
Ah ! les billets doux, peuplés de chimères,
Les fleurs qu′on effeuille en disant un nom...
Tous ces songes bleus sont éphémères ;
On se quitte un jour, ne jurez pas "non ".
{Refrain :}
Quand les papillons fermeront leurs ailes,
Les coeurs d'amants seront fidèles.
Quand les fleurs naîtront pour durer toujours,
Les chansons d'amour seront éternelles.
Que sont devenues les belles promesses ?
Et toi, tes serments, où sont-ils partis ?
Va donc embrasser tes folles maîtresses !
Toi, va retrouver tes amants maudits !
On se fait au cœur d′atroces blessures,
Oubliant soudain qu′on s'est adorés.
Puis on se sépare avec des injures :
Vous pensiez en rire et vous en pleurez !
{au Refrain}
Petit à petit la douleur s′efface ;
La haine et l'amour n′ont plus qu'un reflet.
Sur votre chemin un autre qui passe
Porte comme vous son triste regret ;
Au bruit des baisers, à deux on oublie ;
Pour se consoler on se prend la main,
Et, toujours enfants à travers la vie,
On pleure aujourd′hui pour chanter demain !
C'est la saison d'amour210
Oui je suis, je m'en rends compte
En retard et j'en ai honte
Mais il faut que je vous conte
Ce qui vient de m'arriver
Je passais aux Tuileries
Quand dans une allée fleurie
Une voix s'est élevée
A moins que j'aie rêvé
Une voix qui me berçait
Et tout bas me disait :
C'est la saison d'amour
C'est le joyeux retour
Du soleil, du muguet, du lilas
Viens profiter de tout cela !
Viens fêter les beaux jours
Car les beaux jours sont courts
Souviens-toi que plaisir d'amour
Ne dure pas toujours.
La chanson était si belle
Que ramiers et tourterelles
L'ont soudain reprise en chœur
Pour mieux troubler mon cœur
Et la voix qui m'enchantait
En me suivant chantait :
C'est la saison d'amour
C'est le joyeux retour
Du soleil, du muguet, du lilas
Viens profiter de tout cela !
Viens fêter les beaux jours !
Car les beaux jours sont courts
Souviens-toi que plaisir d'amour
Ne dure pas toujours
Sully Prudhomme211
Soupir
Ne jamais la voir ni l'entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais, fidèle, toujours l'attendre,
Toujours l'aimer.
Ouvrir les bras et, las d'attendre,
Sur le néant les refermer,
Mais encor, toujours les lui tendre,
Toujours l'aimer.
Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre,
Et dans les pleurs se consumer,
Mais ces pleurs toujours les répandre,
Toujours l'aimer.
Ne jamais la voir ni l'entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais d'un amour toujours plus tendre
Toujours l'aimer.
Raymond Queneau212
Quatre Morales élémentaires


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L'instant fatal
Quand nous pénétrerons la gueule ed'de travers dans l'empire des morts
avecque nos verrues nos poux et nos cancers comme en ont tous les morts
lorsque-narine close on ira dans la terre rejoindre tous les morts
après dégustation de pompe funéraire qui asperge les morts
quand la canine molle on mordra la poussière que font les os des morts
des bouchons dans l'oreille et le bec dans la bière abreuvoir pour les
morts
lorsque le corps bien las fatigue médullaire qui esquinte les morts
et le cerveau mité un peu genre gruyère apanage des morts
quand le chose flétri les machines précaire » guère baisent les morts
et le dos tout voûté la charpente angulaire peu souples sont les morts
nous irons retrouver le cafard mortuaire qui grignote les morts
charriant notre cercueil vers notre cimetière où bougonnent les morts
lorsque le monde aura marmonné ses prières qui rassurent les morts
et remis notre cause es dossiers des notaires ce qui forclôt les morts
distribuant nos argents comme nos inventaires nos défroques de morts
aux vifs qui comme nous enrhumés éternuèrent se mouchent plus les morts
quand nous pénétrerons la gueule ed'de travers dans l'empire des morts
alors il nous faudra lugubres lampadaires s'éteindre comme morts
et brusquement boucler le cercle élémentaire qui nous agrège aux morts
il nous faudra brûler nos volontés dernières à la flamme des morts
et récapituler d'une façon scolaire nos souvenirs de morts
tu te revois enfant tu souris à la terre qui recouvre les morts
et tu souris au ciel toit bleu du luminaire l'oublient vite les morts
tu souris à l'espace irrité de la mer qui engloutit les morts
et tu souris au feu le bon incendiaire qui combure les morts
on te sourit à toi c'est ton papa ta mère maintenant simples morts
de même que tontons cousins chats et grands-pères ne sais-tu qu'ils sont
morts
et le bon chien
Arthur le caniche
Prosper ouah ouah qu'ils font les morts
et non moins décédés les glavieux magistère de ton temps déjà morts
et non moins macchabés le boucher l'épicière une cité de morts
puis te voilà jeune homme et tu vas à la guerre où foisonnent les morts
après tu te maries ensuite tu es père procréant futurs morts
tu as un bon métier tu vis et tu prospères en profitant des morts
te voilà bedonnant tu grisonnes gros père tu exècres les morts
puis c'est la maladie et puis c'est la misère tu t'inquiètes des morts
toussant et tremblotant tout doux tu dégénères tu ressembles aux morts
jusqu'au jour où foutu la gueule ed'de travers plongeant parmi les
morts
essayant d'agripper la sensation première qui n'est pas pour les morts
désireux d'oublier le vocable arbitraire qui désigne les morts
tu veux revivre enfin la mémoire plénière qui t'éloigne des morts
louable effort ! juste tâche ! conscience exemplaire dont sourient les
morts car
toujours l'instant fatal viendra pour nous distraire
La pendule
Je mbaladais sulles boulevards
Lorsque jrencontre lami
Bidard
Il avait lair si estomaqué
Que jlui ai dmandé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jviens davaler ma pendule
Alors jvais chez lchirurgien
Car jai une peupeur de chien
Que ça mtombe dans les vestibules
Un mois après jrevois mon copain
Il avait lair tout skia dplus rupin
Alors je suis été ltrouver
Et jlavons sommé dsesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jgagne ma vie avec ma pendule
J'ai su lestomac un petit cadran
Je vends lheure à tous les passants
En attendant qujai
Icadran sulles vestibules
A la fin ltype issuissuida
Lossquil eut vu qupersonne lopéra
Et comme jarrivais juste sul chantier
Moi je lui ai demandé qui vienne sesspliquer
Eh bien voilà me dit-il
Jen avais assez davoir une pendule
Ça mempèchait ddormir la nuit
Pour la remonter fallait mfaire un trou dans ldos
Jpréfère être pendu qupendule
Lorsquil fut mort jvais à son enterrement
Cétnit
Imatin ça mennuyait bien
Mais lorsqui fut dans
Itrou ah skon rigola
Quand au fond dla bière le septième coup dmidi tinta
Eh bien voilà voilà voilà
Il avait avalé une pendule
Ça narrive pas à tous les chrétiens
Même à ceux quont un estomm de chien
Et du cœur dans les vestibules
Maigrir
Y en a qui maigricent sulla terre
Du vente du coq-six ou des jnous
Y en a qui maigricent le caractère
Y en a qui maigricent pas du tout
Oui mais
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas
Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus diatingié
Lautt jour
Roulvar de la
Villette
Vlà jrenconte le bœuf à la mode
Jlui dis
Tu mas l'air un peu blett
Viens que jte paye une belle culotte
Seulement jai pas pu passque
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas
Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé
Dpuis ctemps-là jfais pus dgymnastique
Et jmastiens des sports dbiver
Et comme avec fureur jmastique
Je pense que si je persévère
Eh bien
Jmégrirai du bout des douas
Oui du bout des douas.
Oui du bout des douas
Jmégrirai même de partout
Même de lesstrémité du cou
Pauvre type
Toto a un nez de chèvre et un pied de porc
Il porte des chaussettes
en bois d'allumette
et se peigne les cheveux
avec un coupe-papier qui a fait long feu
S'il s'habille les murs deviennent gris
S'il se lève le lit explose
S'il se lave l'eau s'ébroue
Il a toujours dans sa poche
un vide-poche
Pauvre type
Si tu t'imagines
Si tu t'imagines si tu t'imagines fillette fillette si tu t'imagines xa
va xa va xa va durer toujours la saison des za la saison des za saison
des amours ce que tu te goures fillette fillette
ce que tu te goures
Si tu crois petite si tu crois ah ah que ton teint de rose ta taille de
guêpe tes mignons biceps tes ongles d'émail ta cuisse de nymphe et ton
pied léger si tu crois petite xa va
xa va xa
va durer toujours ce que tu te goures fillette fillette ce que tu te
goure »
les beaux jours s'en vont les beaux jours de fête soleils et planètes
tournent tous en rond mais toi ma petite tu marches tout droit vers sque
tu vois pas très sournois
s'approchent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
le muscle avachi
allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures
Exil
Parmi les rues les plus tristes de Paris
On peut citer la rue Villiers de l'Is-
le-Adam, la rue Baudelaire (Charles)
et la rue Henri-Beyle dit Stendhal
vraiment on ne les a pas gâtés
on arrive même à penser
qu'on les a peut-être punis
en leur attribuant des rues si tristes à Paris.
L'esprit et la matière
Dignité de l'éléphant
Dignité du ciron
Dignité du chêne
Dignité du lichen
Dignité de la montagne
Dignité du grain de sable
Les consciences charnues s'étalant sur les plages
ont-elles la grandeur des âmes d'un micron ?
Vaine ambition
Il écrit sur la mer calmée
avec de l'encre de Chine
l'Océan soudain secoue son échine
et la gamme des vagues efface le texte à peine ébauché.
Un sonnet parmi cent mille milliards
Lorsque tout est fini, lorsque l'on agonise,
Pour déplaire au profane aussi bien qu'aux idiots
Le critique lucide aperçoit ce qu'il vise
Il ne trouve aussi sec qu'un sac de vieux fayots.
Il déplore il déplore une telle mainmise
Le vulgaire s'entête à vouloir des vers beaux.
D'une étrusque inscription la pierre était incise
A tous n'est pas donné d'aimer les chocs verbaux
L'esprit souffle et re-souffle au dessus de la botte
Aventures on eut qui s'y pique s'y frotte
Les croque-morts sont là pour se mettre au turbin
Frère je te comprends si parfois tu débloques
On transporte et le marbre et débris et défroques
Toute chose pourtant doit avoir une fin.
Jean Racine213
Phèdre
À peine au fils d'Égée,
Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir, et brûler.
Je reconnus Vénus, et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner,
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner.
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens.
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce dieu, que je n'osais nommer.
Je l'évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j'osai me révolter.
J'excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre,
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein, et des bras paternels.
Je respirais, Oenone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné.
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur.
J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire.
Oreste
Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô ciel ! De ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli :
Hé bien, je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie :
L'un et l'autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder.
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ?
De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j'entrevois...
Dieu ! Quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
(...)
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l'embrasse ?
Elle vient l'arracher au coup qui le menace ?
Dieux, quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quel serpents traîne-t-elle après soi ?
Hé bien, filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
À qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ?
Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione.
L'ingrate mieux que vous saura me déchirer,
Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer.
Esther
Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante, et seule devant toi.
Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance,
Qu'avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
a nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.
Nos superbes vainqueurs insultant à nos larmes,
Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple, et ton autel.
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
Pourrait anéantir la foi de tes oracles ?
Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
Le saint que tu promets et que nous attendons ?
Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits,
Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations
Leur table, leurs festins, et leurs libations ;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée
Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds ;
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt,
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.
Ce moment est venu. Ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la présence.
C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas
Devant ce fier lion, qui ne te connaît pas.
Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise.
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis
Burrhus
Et ne suffit-il pas, Seigneur, à vos souhaits
Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ?
C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître.
Vertueux jusqu'ici vous pouvez toujours l'être.
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus.
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
Il vous faudra, Seigneur, courir de crime en crime,
Soutenir vos rigueurs, par d'autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.
Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis tout prêts à prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,
Qui même après leur mort auront des successeurs.
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ah ! De vos premiers ans l'heureuse expérience
Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence ?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?
Dans quel repos, ô ciel ! Les avez-vous coulés ?
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même,
« Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime.
On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer,
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer.
Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage,
Je vois voler partout les coeurs à mon passage ! »
Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux !
Le sang le plus abject vous était précieux.
Un jour, il m'en souvient, le Sénat équitable
Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable,
Vous résistiez, Seigneur, à leur sévérité,
Votre coeur s'accusait de trop de cruauté,
Et plaignant les malheurs attachés à l'empire,
« Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire. »
Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur
Ma mort m'épargnera la vue et la douleur.
On ne me verra point survivre à votre gloire.
Si vous allez commettre une action si noire,
Il se jette à genoux.
Me voilà prêt, Seigneur, avant que de partir,
Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir.
Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée,
Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur,
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides
Qui vous osent donner ces conseils parricides.
François Rannou214
Aux yeux de JM Keynes
aux yeux de John Maynard Keynes l'accumulation de l'argent
pour l'argent, l'obsession du taux d'intérêt relèvent d'une
attitude morbide dont rien de valable ne
peut émerger. Il appelait de ses vœux un FM
I dont la monnaie supérieure serait le bancor
indexé sur le cours de l'or et distribué aux
états en fonction des puissances éco
nomiques respectives. Il était soucieux
de redistribuer des richesses aux
plus pauvres --- pour soutenir la
consommation tout en en contenant
les tentations spéculatives
car une fois que les flux é
conomiques seraient
bien maîtrisés il pen
sait que nous n'aurions
plus qu'à nous consa
crer à la beau
té et puis
à l'a
mo
ur
Jacques Réda215
Amen
Nul seigneur je n'appelle, et pas de clarté dans la nuit.
La mort qu'iL me faudra contre moi, dans ma chair,
prendre comme une femme,
Est la pierre d'humilité que je dois toucher en esprit,
Le degré le plus bas, la séparation intolérable
D'avec ce que je saisirai, terre ou main, dans l'abandon
sans exemple de ce passage ---
Et ce total renversement du ciel qu'on n'imagine pas.
Mais qu'il soit dit ici que j'accepte et ne demande rien
Pour prix d'une soumission qui porte en soi la récompense.
Et laquelle, et pourquoi, je ne sais point :
Où je m'agenouille il n'est foi ni orgueil, ni espérance.
Mais comme à travers l'œil qu'ouvre la lune sous la nuit.
Retour au paysage impalpable des origines,
Cendre embrassant la cendre et vent calme qui la bénit.
Deux songes
Je dormais dans une maison prise par le brouillard.
Un songe que j'aurais pu faire éclairait le jardin
Et dans le brouillard du sommeil je tâtonnais en vain
Pour entrer dans cette lumière absente et véritable.
Cependant je croyais toucher l'herbe minutieuse
Et les cailloux à jamais dénombrés ne m'étaient pas
Étrangers, ni l'orme sans ombre auprès de la clôture
Où la rose morte brûlait d'un souterrain éclat.
M'étais-je confondu avec la paix inaccessible
Au voyageur, avec la pierre où je voulais m'asseoir ?
Éveillé j'ai fait quelques pas dans la lumière aveugle
Et j'ai vu s'avancer mon double ; il m'a pris dans ses bras.
Disant : puisqu'un songe en dehors du songe nous rassemble,
Il faut prier ; tes yeux ouverts ne se fermeront plus,
Tes yeux qui voient.
Henri de Regnier216 )
Si j'ai parlé...
Si j'ai parlé
De mon amour, c'est à l'eau lente
Qui m'écoute quand je me penche
Sur elle ; si j'ai parlé
De mon amour, c'est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches ;
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent ;
Si j'ai parlé
C'est à l'écho
Si j'ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux ;
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche
Si j'ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,
Et c'est ton ombre que je cherche.
J'ai fleuri l'ombre odorante
J'ai fleuri l'ombre odorante
Et j'ai parfumé la nuit
De la senteur expirante
De ces roses d'aujourd'hui.
En elles se continue,
Pétale à pétale, un peu
Du charme de t'avoir vue
Les cueillir toutes en feu.
Est-ce moi, si ce sont elles ?
Tout change et l'on cherche en vain
A faire une heure éternelle
D'un instant qui fut divin ;
Mais tant qu'elles sont vivantes
De ce qui reste de lui
Respire l'ombre odorante
De ces roses d'aujourd'hui.
Sur la grève
Couche-toi sur la grève et prends en tes deux mains,
Pour le laisser couler ensuite, grain par grain,
De ce beau sable blond que le soleil fait d'or ;
Puis, avant de fermer les yeux, contemple encore
La mer harmonieuse et le ciel transparent,
Et, quand tu sentiras, peu à peu, doucement,
Que rien ne pèse plus à tes mains plus légères,
Avant que de nouveau tu rouvres tes paupières,
Songe que notre vie à nous emprunte et mêle
Son sable fugitif à la grève éternelle.
Le cyprès
Ce haut cyprès ! c'est là qu'un soir est mort l'Amour,
Dans l'ombre chaude encor de sa rouge journée,
C'est là que, contre lui sa pointe retournée,
Il est tombé, percé de sa flèche à son tour.
O lieu cher et cruel et triste, où, de ce jour,
Mystérieuse et qui ne s'est jamais fanée,
De son sang a fleuri une rose obstinée
Dont semble encor la pourpre attendre son retour.
Et quelquefois, la main dans la main, ma Tristesse
Et moi, qui ne veux plus, hélas ! qu'elle me laisse,
Nous montons jusqu'ici, son pas auprès du mien.
Elle aime cette rose et moi le cyprès sombre :
Elle espère peut-être encor, mais je sais bien
Qu'où l'Amour est tombé ne revient pas son Ombre !
Le silence
Le silence est peut-être une voix qui s'est tue
Comme le dieu se tait debout en sa statue,
Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui
Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui.
Le silence est peut-être une voix qui sait tout
Comme un dieu taciturne en son marbre debout,
Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute
Ce que dira son ombre aux passants de la route,
Qui regardent, d'en bas et le genou plié,
L'ordre silencieux du dieu pétrifié.
Renaud217
Mistral gagnant
À m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Et regarder les gens tant qu'y en a
Te parler du bon temps qu'est mort ou qui r'viendra
En serrant dans ma main tes p'tits doigts
Pi donner à bouffer à des pigeons idiots
Leur filer des coups d'pied pour de faux
Et entendre ton rire qui lézarde les murs
Qui sait surtout guérir mes blessures
Te raconter un peu comment j'étais, minot
Les bonbecs fabuleux qu'on piquait chez l'marchand
Car-en-sac et Mintho caramels à un franc
Et les Mistral gagnants
À marcher sous la pluie cinq minutes avec toi
Et regarder la vie tant qu'y en a
Te raconter la terre en te bouffant des yeux
Te parler de ta mère un p'tit peu
Et sauter dans les flaques pour la faire râler
Bousiller nos godasses et s'marrer
Et entendre ton rire comme on entend la mer
S'arrêter, repartir en arrière
Te raconter surtout les carambars d'antan et les coco-boers
Et les vrais roudoudous qui nous coupaient les lèvres
et nous niquaient les dents
Et les Mistral gagnants
À m'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Regarder le soleil qui s'en va
Te parler du bon temps qu'est mort et je m'en fous
Te dire que les méchants c'est pas nous
Que si moi je suis barge ce n'est que de tes yeux
Car ils ont l'avantage d'être deux
Et entendre ton rire s'envoler aussi haut
Que s'envolent les cris des oiseaux
Te raconter enfin qu'il faut aimer la vie et l'aimer même si
Le temps est assassin et emporte avec lui
Les rires des enfants et les Mistral gagnants
Et les Mistral gagnants
Laisse béton
J'étais tranquille, j'étais peinard
accoudé au flipper,
le type est entré dans le bar,
a commandé un jambon-beurre,
puis il s'est approché de moi,
pi y m'a regardé comme ça :
T'as des bottes, mon pote, elles me bottent !
j'parie qu'c'est des santiags,
viens faire un tour dans l'terrain vague,
j'vais t'apprendre un jeu rigolo
à grands coups de chaîne de vélo
j'te fais tes bottes à la baston !
moi j'y ai dit :
Laisse béton !
Y m'a filé un beigne, j'y ai filé une torgnole,
m'a filé une châtaigne, j'lui ai filé mes grolles.
j'étais tranquille, j'étais peinard.
accoudé au comptoir,
le type est entré dans le bar,
a commandé un café noir, puis il m'a tapé sur l'épaule
et m'a regardé d'un air drôle :
T'as un blouson, mecton l'est pas bidon !
moi j'me les gèle sur mon scooter,
avec ça j's'rai un vrai rocker,
viens faire un tour dans la ruelle.
j'te montrerai mon Opinel,
et j'te chourav'rai ton blouson !
Moi j'y ai dit :
Laisse béton !
Y m'a filé une beigne, j'y ai filé un marron,
m'a filé une châtaigne, j'y ai filé mon blouson.
J'étais tranquille, j'étais peinard,
je réparais ma mobylette,
le type a surgi sur l'boul'vardsur
sa grosse moto super-chouette,
s'est arrêté l'long du trottoir
et m'a regardé d'un air bête :
T'as l'même blue-jean que James Dean,
t'arrête ta frime !
j'parie qu'c'est un vrai Lévi Strauss,
il est carrément pas craignoss,
viens faire un tour derrière l'église,
histoire que je te dévalise
à grands coups de ceinturon !
Moi j'y ai dit :
Laisse béton !
Y m'a filé une beigne, j'ai filé une mandale,
m'a filé une châtaigne, j'y ai filé mon futal.
La morale de c'te pauvre histoire,
c'est qu'quand t'es tranquille et peinard
faut pas trop traîner dans les bars,
à moins d'être fringué en costard.
Quand à la fin d'une chanson,
tu t'retrouves à poil sans tes bottes.
faut avoir d'l'imagination
pour trouver une chute rigolote.
Pierre Reverdy218
Tard dans la vie
Je suis dur je suis tendre
Et j'ai perdu mon temps
À rêver sans dormir
À dormir en marchant
Partout où j'ai passé
J'ai trouvé mon absence
je ne suis nulle part
Excepté le néant
je porte accroché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement
La neige tombe
La neige tombe Et le ciel gris
Sur ma tête où le toit est pris
La nuit.
Ou ira l'ombre qui me suit
A qui est-elle ?
Une étoile où une hirondelle
Au coin de la fenêtre La lune
Et une femme brune.
C'est là
Quelqu'un passe et ne me voit pas.
Je regarde tourner la grille
Et le feu presque éteint qui brille Pour moi seul.
Mais là où je m'en vais il fait un froid mortel.
La repasseuse
Autrefois ses mains faisaient des taches roses sur le linge éclatant qu'elle repassait. Mais dans la boutique où le poêle est trop rouge son sang s'est peu à peu évaporé. Elle devient de plus en plus blanche et dans la vapeur qui monte on la distingue à peine au milieu des vagues luisantes des dentelles.
Ses cheveux blonds forment dans l'air des boucles de rayons et le fer continue sa route en soulevant du linge des nuages -- et autour de la table son âme qui résiste encore, son âme de repasseuse court et plie le linge en fredonnant une chanson -- sans que personne y prenne garde.
Abîme
Je m'attendais à tout ce qui peut arriver
La tête en bas
Les pieds touchant la tête
Et tout ce qui dans l'angle remuait
Contre le mur
En face et par côté
La glace qui s'éteint s'était mise à trembler
Il y avait une lumière
Autrefois
Et la figure que je vois
Minuit
Serait-ce l'heure
Sous le toit la gouttière pleure
Et le train au loin qui criait
La chambre s'étendait bien plus loin que les murs
Alors on aurait pu m'atteindre
Ou même j'aurais pu tomber
Le monde pour dormir se renversait
Sable mouvant
(...)
Mais si le sort permet encore que je m'attarde
Pour perdre
Pour gagner
Au hasard des chemins
Ce qu'il faut pour pleurer
Ce qu'il faut pour sourire
Et attendre le sang
Du jour au lendemain
Alors
Je prie le ciel
Que nul ne me regarde
Si ce n'est au travers d'un verre d'illusion
Retenant seulement
sur l'écran glacé d'un horizon qui boude
ce fin profil de fil de fer amer
si délicatement délavé
par l'eau qui coule
les larmes de rosée
les gouttes de soleil
les embruns de la mer
Flaques de verre
Parmi les choses sans valeur et sans aucune utilité qui s'énumèrent, la
poésie est certainement l'une des plus impressionnantes. Comment
expliquer que ce soit précisément le filon que l'homme songe d'abord à
exploiter aux premiers mouvements de son impétueuse jeunesse ? Et
d'autre part comment contempler sans un triste sourire l'idée que l'on
puisse vieillir en mâchonnant des vers. Avec beaucoup plus de rigueur
que les généraux rancis, les poètes devraient être frappés par la limite
d'âge. Il y a des choses plus vaines dans la vie que toutes ces beautés
auxquelles nous avons un jour accordé une si exclusive importance. Après
avoir traversé sans faiblir l'âge du rêve, l'âge de l'image et celui des
pensées, voici qu'arrive l'âge d'or et celui de la pierre.
Les autres hommes sont à présent soigneusement étiquetés dans des
dossiers, écrasés dans des caisses. Ces caisses sont hermétiquement
fermées, clouées, plombées, expédiées au loin. Elles sont chargées sur
des navires qui s'en vont. Un horizon blafard les happe dans son
équivoque sourire. Je ne vois plus les navires, je ne vois plus les
hommes, je ne vois plus les caisses.
Je ne vois plus la poésie qu'entre les lignes. Elle n'est plus pour moi,
elle n'a jamais été pour moi dans les livres. Elle flotte dans la rue,
dans le ciel, dans les ateliers sinistres, sur la ville. Elle plane
magistralement sur la vie qui, par moments, la défigure. Et ce ciel,
tourmenté et changeant, qui se reflète sur les routes, à peine
dessinées, de l'avenir, dans les flaques, ce ciel qui attire nos mains,
ce ciel soyeux, caressé tant de fois comme une étoffe --derrière les
vitres brisées, la poésie, sans mots et sans idées, qui se découvre.
Nord-Sud n° 2 avril 1917
Quelque temps passe
La Nuit claire
Un mauvais soleil s'est levé
Le lendemain
Un vieillard à genoux tendait les mains
des animaux couraient tout au long du chemin.
Je me suis assis
J'ai rêvé
Une fenêtre s'ouvre sur ma tête
Il n'y a personne dedans
Un homme passe derrière la haie
La campagne où chante un seul oiseau,
Quelqu'un a peur
Et l'on s'amuse
Là-bas entre deux petits enfants
La joie.
Toi contre moi.
La pluie efface les larmes.
On ne peut pas marcher dans le sentier étroit
On rentre du même côté
Mais il y a une barrière
Quelque chose vient de tomber
Là-bas derrière
Une ombre plus grande que lui-même fait le tour de la Terre
Et moi je suis resté assis sans oser regarder.
Georges Ribemont Dessaignes219
Se confondre
De rien, choses, naissez, cruelles apparences,
Néant, vieux magasin, prends ton enseigne visible.
Et toi, bel univers, si vieux, si jeune, ô monde inconnu,
Tu prendras ta place
Dans les draps de mon sang, dans les plis de mes mains,
Sur la paix de mes lèvres,
Je tâcherai de naître à tes apparences,
Je t'interrogerai comme il se doit,
Je t'aimerai pour toi.
Je ne serai rien, je serai tout,
Une herbe, un éphémère, un air,
Bételgeuse, une voix --
Non, rien,
Le vide, et la vue.
Attente
Les hirondelles du souvenir
Voyagent d'un doigt à l'autre
Et sur le bout du doigt
Le lézard vert de l'avenir
Mange les mouches du cœur.
Je donnerai cette pastille
A la langue qui baisera l'ennui fidèle.
J'accepterai la main
Qui donnera des graines de soleil.
De lune, d'étoiles et de nuages
A mon perroquet vert.
Je crie :
A moi, à moi, à moi !
Mais je sais bien que ce n'est qu'un perroquet à l'œil vorace.
Car je n'appelle pas, ni moi, ni vous ni personne.
Sous le masque j'ai mis le vide.
Dans le vide j'ai mis les mille lettres de l'alphabet,
Cela fait un beau concert
Bien qu'il n'y ait personne.
Et pourtant j'attends, j'attends.
J'attends le zéro qui ne viendra jamais.
Politique
Il m'est arrivé de dire que le communisme consacrait le malheur des hommes : Entrer dans le communisme et en sortir au même moment n'était pas si méprisable qu'on le pense. Du point de vue de l'acceptation et de la négation, cela se défend. Rien ne complique le problème de la libération comme la liberté perpétuelle. C'est peut-être là que gît l'attraction la plus vivace de l'esprit vers le communisme.
On revient périodiquement sur le sujet de la destinée humaine. C'est un
souci aussi stérile que celui qui présiderait à la recherche d'un point
spatial vers lequel se dirige le soleil et son système. Discourir est
donc assez vain, du point de vue de l'intelligence. Trouver une
possibilité d'évasion dans le silence de l'individu au sein du
collectif ne pouvait résulter que d'un malentendu ou d'une duplicité
de passage, et aboutir à une impasse.
Il doit y avoir désormais rupture complète au sein du même individu
entre l'individu et l'individu. L'état de vacuité inremplissable est
le seul qui libère l'être au sein de n'importe quelle société. Dieu
merci, comme dit l'autre, on peut toujours se libérer de soi-même. Il
reste à savoir, en effet, s'il ne faudra pas finir par se libérer de la
libération.Là encore, on ne saurait trop affirmer qu'il ne faut pas
confondre l'indépendance, la liberté et la libération.
L'homme hait l'homme. La haine est le lien le plus fort entre les
hommes : c'est la revanche de l'individu contre les liens du
collectif. Si libératoire qu'elle soit, elle n'en est pas moins un
lien au même point que l'amour.
L'amour pour un objet sexuel ou physique ou métaphysique projette sans
doute sur la toile de fond d'assez jolis paysages. Il ne dépend que de
soi d'entretenir en soi ce ver du fruit qui vous détache avant la
maturité et dans la pire acceptation vous conserve l'intégrité de
l'œil central.
Il est peut-être plus facile de veiller à cette vie fragile et de
conserver ce détachement dans l'amour que dans la haine. Il y a le
bureaucratisme de la haine comme celui de l'amour. L'un comme l'autre
sont aussi onéreux. À moins que tout ne soit submergé dans la haine de
soi-même.
On sait quel but poursuit l'amour. Il se confond avec celui de la
haine, et, en fin de compte, ne se trouve au bout que la destruction.
Qu'il s'agisse du collectif ou de l'individu, et que l'un pense se
libérer par l'autre, l'amour et la haine s'arrangeront pour faire le
vide ou, si l'on préfère, la vidange. Le rejet hors de soi de tout ce
qui y a été accepté, la possibilité de n'être jamais plus qu'un masque
sous lequel on n'est pas nu, mais vide, d'un vide dont le vide
physique ne donne pas même la moindre idée, et de changer de masque
comme de chemise ... et l'on sait si ces chemises-là se salissent vite,
cela fait perdre à toute question sociale et politique un peu de son
acuité ardente...
Et cependant cela n'empêche pas que la masse se précipite comme une
folle sur son malheur, entre en transe sur son travail, enchaîne un soir
au matin et un matin au soir...marcher, manger, travailler, souffrir,
crever. Et, de toute manière, au bout du chemin on place la musique et
une grande lanterne. Démocratie à l'américaine ou prolétariat
communiste. Marcher, manger, travailler, souffrir, crever, lanterne et
musique.
Peut-être afin de réveiller la masse en marche sur sa voie de sommeil et
de ténèbres, et de la dresser une fois pour toutes contre son sort, les
seules voix ayant chance d'être entendues seront-elles celles qui
jailliront du vide complet de l'individu, vide du cœur, de l'âme, de
l'esprit.
Sérénade à quelques faussaires
Assez, faux-bourreaux, police humide, faux scandales,
Vendeurs de bazars !
Vous avez roté d'avoir trop rongé vos ongles et votre caisse
Et sur votre peau de luxe
Repousse la moisissure de l'univers
Et sur votre menton le poil des nonnes.
Comme la croix vos pieds ont pris racine dans la cendre
Mais dans la solitude où donc est votre satisfaction,
Confessés,
Faux-frères de ma jeunesse,
Ange de confection, plumes en solde ?
Une de vos larmes a coulé et la terre a pourri.
Grands commandeurs de l'avenir et futur repos des vieilles filles
Bouquet de fleurs d'oranger de la postérité,
Vous n'étiez que les fesses ignobles de l'ordre
Comme les sergents-majors en sont les narines,
Mais on se trompe bien sur le compte de la terre
Je n'ai pas de cheveux sur la tête mais une corde à violon
Pour donner et recevoir
La foudre de la dernière heure
On n'a pas su encore ce qu'est la réalité, on s'est trompé sur le
compte de la terre
Et sur le feu des hommes.
Il est un temps qui germe enfin dans le noir des ongles
Pleins de poudre et de sang.
De cervelles et d'entrailles,
Le meilleur temps des grandes pluies de cendres
Dont la meilleure arme sera encore de construire
L'ignoré de vos langues,
Cochons !
Vie et mort d'Ève
L'arbre du jardin A mûri ses pommes
Et dans chaque pomme Ont mûri les grains,
Et dans chaque grain Il y a un arbre,
Dans l'arbre la terre, Dans son poids de terre
Masse de soleil Et le firmament
Avec ses étoiles Et la grande Voie
Des immenses mondes De poussière immense
Et dans chaque monde Est son poids de vide,
Ô pomme magique, Et ton pesant d'or,
Ton pesant de vide, Petit grain de vide
Ô petit grain d'or, Germe du désir Au souhait d'un cœur,
Tel est le présent Par un ange offert,
Par un prince blanc, Par un prince noir,
Ô caresse, haleine,
La graine du vide Et des apparences
Et baise, ô cœur chaud, Le bien et le mal
Pesés dans l'amour.
Ève dit :
Toujours il y eut ce jardin.
On le traça perdu,
On le planta perdu,
On le nomma perdu.
Mais le jardin de l'innocence et ce souvenir qu'on a ...
Est-ce ce désert où n'entrèrent que des pierres ?
Tous. les jardins sont perdus,
Et le ciel n'est ciel que de la terre ---
Elle était vieille déjà, elle dit encore : Je rêvais ---
Et elle mourut.
Écrit sur la mer
Alors, poète, si la rose n'entend pas,
Si le vent et le rossignol n'ont pas d'oreilles,
Si seul au sein des merveilleuses apparences,Tu n'entends que ton cœur,
ne parles qu'à toi-même,
Si le vrai Dieu est trop grand pour ta contenance
Qu'à le nommer déjà tu en fais une idole,
Qu'à le penser tu le peins d'ébène et d'or,
Qu'à le prier tu distends ta propre substance,
Si l'immense innomé, l'indispensable insensible
N'est si près de toi que dans l'absolu silence,
Paradis perdu au verbe de ton essence,
Alors tu n'attends plus rien du jardin des réponses,
Laisse pousser le pavot et le tournesol,
Laisse la parole au perroquet chrysostome
Et les quatre saisons au temps multicolore,
Alors, dresse-toi, poète, et va sur les flots,
Le cœur dans la main et l'amour au vent du large.
Voici que vient vers toi la voix de l'autre rive,
Que déjà se baisent les échos de l'amour,
Que l'inutile rose se fane à l'aurore.
Tandis que s'allument les feux de la conquête,
Tous mirages dehors et pavillons claquants,
Au couteau trace sur l'écorce de la mer
Deux noms entrelacés, et vogue la galère !
Les châteaux
Ils ont les châteaux de la Loire
Pour les amours de leurs week-ends
Comme ils ont dans leurs coffres-forts
Des battements de leur coeur d'or
Dans leur auto américaine
Majesté venez faire un tour
Vive le roi François !
Et vive le roi Louis !
Vive le roi Henri !
Salut les châteaux de l'histoire
J'ai pour château le coeur des belles
Claires amours de mes nuits blanches
Et se demain je suis un mort
Donnez des fleurs à la plus belle
Et baisez le sein le plus doux
C'est moi qui suis mort là-dessous
Vive Suze et Suzon !
Et vive ma reine Anne !
Et vive ma Suzanne !
Salut beaux bras comme des branches
Et mille châteaux en Espagne
Pour les amours de la misère
J'en ai bâtis plein l'univers
Avec des rires et des larmes
Frères il faut vivre et mourir
J'ai dans les mains la fleur des rêves
Vivent les quatre vents
Du matin jusqu'au soir
O châteaux des espoirs
Salut frères je vous emmène
Connaître
Alors sept hommes sont venus
Avec les tables de la loi,
Les logarithmes, l'esthétique,
L'anatomie et la grammaire,
La logique et l'astronomie.
Leur grande bouche s'est ouverte
Et les entrailles du savoir
Évaporaient l'ambre et le soufre
Et sur leurs dents blanches et noires
L'enfant appris le jeu de l'orgue.
Il était loin le chant des feuilles,
Muette était l'aile,
Déserte l'odeur des papillons
Sous la suie de l'oubli.
Mais le grand Chambellan des Secrets Surpris
Et le Parfumeur des Momies,
Et le Puisatier des Chimies
Allumèrent une immense bougie.
C'était l'hiver et les cloches sonnaient sur le désert des caravanes
englouties.
Parle, dit le Suprême Bourreau des Insomnies.
Et l'enfant récita une fable :
Je suis,
Tu es,
Il est,
Nous sommes,
Vous êtes,
Ils sont.
Morale :
Être.
Jean Richepin220
Ballade du Roi des Gueux
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Et marmousets, et marmousettes,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d'indépendants fougueux !
Je suis du pays dont vous êtes :
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que la bise des matins,
Que la pluie aux âpres sagettes,
Que les gendarmes, les mâtins,
Les coups, les fièvres, les disettes
Prennent toujours pour amusettes,
Vous dont l'habit mince et fongueux
Paraît fait de vieilles gazettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que le chaud soleil a teints,
Hurlubiers dont les peau bisettes
Ressemblent à l'or des gratins,
Gouges au front plein de frisettes,
Momignards nus sans chemisettes,
Vieux à l'oeil cave, au nez rugueux,
Au menton en casse-noisettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
ENVOI
Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes
La Flute
Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau.
Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau
En se posant sur moi pouvait briser ma vie.
Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie.
Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,
Un matin en passant m'arracha du marais,
De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,
Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,
Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;
Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux
Éveille les chansons au creux de mon silence,
Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;[
]{.underline}Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;
On dirait le babil d'une source au flot clair ;
Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète
Je sais noyer le cœur de l'homme et de la bête.
Jehan Rictus221
Quatrains à la gloire du Vin Mariani
C'est du nanan, d'la confiture,
Mossieu Mariani, vot'picton
On s'en envoierait des bitures,
On s'en f'rait pèter le bidon
Ça vous r'gonfle un mec démoli ;
Ça vous r'met su'patt's eun'gonzesse.
Ça réveill'rait des refroidis ;
C'est pas un vin c'est d'la jeunesse
Moi qu j'ai passé par des purées
Qui font d'un gas un carcan d'nuit,
Ça m'a tout à fait recalé
Et à présent j'ai l'poil qui r'luit.
Aussi, sans trop vous commander
J'vourais cor en téter un verre
Pour me saouler à vot'santé...
(Tout un chacun ess'ploit'ses vers)
Les maisons des pauvres
N'empêch'si jamais j'venais riche,
Moi aussi j'f'rais bâtir eun'niche
Pour les vaincus ... les écrasés,
Les sans-espoir ... les sans-baisers,
Pour ceuss'là qui z'en ont soupé,
Pour les Écœurés, les Trahis,
Pour les Pâles, les Désolés,
À qui qu'on a toujours menti
Et que les roublards ont roulés ;
Eun'mason ... un cottage ... eun'planque,
Ousqu'on trouv'rait miséricorde,
Pus prop's que ces turn's à la manque
Ousque l'on roupille à la corde ;
Pus chouatt's que ces Asil's de nuit
Qui bouclent dans l'après-midi,
Où les ronds-d'-cuir pleins de mépris
(Les préposés à la tristesse)
Manqu'nt d'amour et de politesse ;
Eun'Mason, Seigneur, un Foyer
Où y aurait pus à travailler,
Où y aurait pus d'terme à payer,
Pus d'proprio, d'pip'let, d'huissier.
Y suffirait d'êt'su'la Terre
Crevé, loufoque et solitaire,
D'sentir venir son dergnier soir
Pour pousser la porte et ... s'asseoir.
Notre Dab qu'on dit aux cieux
Notre dab qu'on dit aux cieux,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Notre daron qui êt's si loin
Si aveug', si sourd et si vieux,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Que Notre effort soit sanctifié,
Que Notre Règne arrive
À Nous les Pauvr's d'pis si longtemps,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Su'la Terre où nous souffrons
Où l'on nous a crucifiés
Ben pus longtemps que vot'pauv'fieu
Qu'a d'jà voulu nous dessaler.
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Que Notre volonté soit faite
Car on vourait le Monde en fête,
D'la vraie Justice et d'la Bonté,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Donnez-nous tous les jours l'brich'ton régulier
(Autrement nous tâch'rons d'le prendre) ;
Fait's qu'un gas qui meurt de misère
Soye pus qu'un cas très singulier.
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre !)
Donnez-nous l'poil et la fierté
Et l'estomac de nous défendre,
(Des fois qu'on pourrait pas s'entendre !)
Pardonnez-nous les offenses
Que l'on nous fait et qu'on laiss'faire
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation
De nous endormir dans la misère
Et délivrez-nous de la douleur
(Ainsi soit-il !)
Furtif
Les nuits où j'ai la Lun'dans l'dos,
J'piste mon Ombr'su'la chaussée,
Quand qu'j'ai la Lun'en fac'des nuits,
C'est mon Ombre alorss qui me suit ;
Et j'm'en vas ... traînaillant du noir,
Y a quét'chose en moi qui s'lamente,
La Blafarde est ma seule amante,
Ma Tristesse a m'suit ... sans savoir
Arthur Rimbaud222
Le bateau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
-- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
-- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
--- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Le dormeur du val
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Nuit en enfer
J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. -- Trois fois béni soit le
conseil qui m'est arrivé ! -- Les entrailles me brûlent. La violence du
venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif,
j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine ! Voyez
comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !
J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je
décrire la vision, l'air de l'enfer ne soufre pas les hymnes ! C'était
des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la
force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je ?
Les nobles ambitions !
Et c'est encore la vie ! -- Si la damnation est éternelle ! Un homme qui
veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas ? Je me crois en enfer,
donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon
baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre.
Pauvre innocent ! -- L'enfer ne peut attaquer les païens. -- C'est la
vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation seront plus
profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi
humaine.
Tais-toi, mais tais-toi !... C'est la honte, le reproche, ici : Satan qui
dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. --
Assez !... Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums, faux, musiques
puériles. -- Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice :
j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection...
Orgueil. -- La peau de ma tête se dessèche. Pitié ! Seigneur, j'ai peur.
J'ai soif, si soif ! Ah ! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les
pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze... le diable
est au clocher, à cette heure. Marie ! Sainte-Vierge !... -- Horreur de
ma bêtise.
Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien...
Venez... J'ai un oreiller sur la bouche, elles ne m'entendent pas, ce
sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu'on
n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain.
Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours
eu : plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes. Je m'en tairai :
poëtes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus
riche, soyons avare comme la mer.
Ah ça ! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure. Je ne suis
plus au monde. -- La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement en
bas -- et le ciel en haut. -- Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de
flammes.
Que de malices dans l'attention dans la campagne... Satan, Ferdinand,
court avec les graines sauvages... Jésus marche sur les ronces
purpurines, sans les courber... Jésus marchait sur les eaux irritées. La
lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc
d'une vague d'émeraude...
Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels,
mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en
fantasmagories.
Écoutez !...
J'ai tous les talents ! -- Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un : je
ne voudrais pas répandre mon trésor. -- Veut-on des chants nègres, des
danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la
recherche de l'anneau ? Veut-on ? Je ferai de l'or, des remèdes.
Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, --
même les petits enfants, -- que je vous console, qu'on répande pour vous
son coeur, -- le coeur merveilleux ! -- Pauvres hommes, travailleurs !
Je ne demande pas de prières ; avec votre confiance seulement, je serai
heureux.
-- Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J'ai de la
chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c'est
regrettable.
Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.
Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a
disparu. Ah ! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les
matins, les nuits, les jours... Suis-je las !
Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l'orgueil, --
et l'enfer de la caresse ; un concert d'enfers.
Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur
de l'horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes.
Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu.
Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce
poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du
monde ! Mon dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! -- Je suis
caché et je ne le suis pas.
C'est le feu qui se relève avec son damné.
Armand Robin223
Signes des hommes
Signes des hommes, voici pour vous mes nuits.
Langue, sois-moi toutes les langues !
Cinquante langues, monde d'une voix !
Le coeur de l'homme, je veux l'apprendre en russe, arabe, chinois.
Pour le voyage que je fais de vous à moi
Je veux le visa
De trente langues, trente sciences.
Je ne suis pas content, je ne sais pas encore les cris des hommes en
japonais !
Je donne pour un mot chinois les prés de mon enfance,
Le lavoir où je me sentais si grand.
Signes
De minuit jusqu'à l'aube, épanouie,
Parmi les fleurs tapies, puis épanouies,
Mi-vie, puis survie, vie, outre-vie ! Contre les tourments d'esprit
Les fléchettes du sanscrit !
Contre l'âme en désarroi
Les figures du chinois !
Toutes les pierres delà
Les murs où je veille, pâle,
Bougent en ébats de pas !
Actrice nue, sans causer d'émoi, l'âme,
Pour le monde manquant de voix,
Hausse sa voix
(sans causer d'émoi).
L'âme répète sa voix,
Très bas, sans causer d'émoi,
Pour le monde manquant de voix.
Le programme en quelques siècles
On supprimera la Foi Au nom de la Lumière, Puis on supprimera la
lumière.
On supprimera l'Âme Au nom de la Raison, Puis on supprimera la raison.
On supprimera la Charité Au nom de la Justice Puis on supprimera la
justice.
On supprimera lˆAmour Au nom de la Fraternité, Puis on supprimera la
fraternité.
On supprimera lˆEsprit de Vérité Au nom de lˆEsprit critique, Puis on
supprimera lˆesprit critique.
On supprimera le Sens du Mot Au nom du sens des mots, Puis on supprimera
le sens des mots
On supprimera le Sublime Au nom de l'Art, Puis on supprimera l'art.
On supprimera les Écrits Au nom des Commentaires, Puis on supprimera les
commentaires.
On supprimera le Saint Au nom du Génie, Puis on supprimera le génie.
On supprimera le Prophète Au nom du poète, Puis on supprimera le poète.
On supprimera les Hommes du Feu Au nom des Eclairés Puis on supprimera
les éclairés.
On supprimera lˆEsprit, Au nom de la Matière, Puis on supprimera la
matière.
AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L'HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L'HOMME ;
IL N'Y AURA PLUS DE NOM ;
NOUS Y SOMMES.
L'lllettré
Devant les bois, les blés j'étais béat benêt :
Je lisais ce qui ne se lit pas :
Les nuages, les vents, les rochers, les ébats
De la lune dans les bois.
Et le ciel avec son grand étang courbé
Où le soleil tout le jour accroît son caillou,
Onde par onde, et le déferlement changeant
Des nuages disposaient de moi.
Les arbres tournaient lentement en moi
Leurs pages tantôt bruyantes, tantôt muettes,
Tantôt épaisses et jaunies, les saisons
Me donnaient des leçons.
Denis Roche224
L'oubli et les lubies
Et moi pourquoi ne tuer ceux-ci du ponton
Bafouillent, fous, très horripilés de ce ton
Inquiet qu'eux-mêmes avaient leur âme selon leur
Habitude.
Ou encore moins d'imagination.
Enfin ...
Dans lesquels tombe l'appétit du plus simple homme
Entre les seins de ... « Mais c'est une femme du Monde.
Du meilleur monde. »
Ils font boire ils font fumer, ils ne savent que
Conserver de la terre les restes de l'ubie.
Pour le moment nous nous laissons de côté pour rentrer.
Et quand je tremble de vous voir trembler
Devant moi, si mal maquillée, adossée
Aux balustres du cent cinquantenaire
Les doigts du donateur de gauche, assouplis.
Ne vous cherchent-ils pas, à découvert ?
(...)
Son désir de revenir à ces lieux la sépare de nous
Dans le poème comme une porte dominante,
Sans la quitter, je préfère le lui dire,
Toujours engeance (elle parle ainsi) et lui
Tendre les mains comme un dormeur.
Mais rien
N'interrompt le silence, sans qu'elle frotte les
Marques de son front qui me sont de chers souvenirs
Et sur le contour des maisons, ou bien des passerelles, enfin ces
paroles évanouies :
« Si j'étais venue à cette fontaine (le bruit)
Ou bien approchée de ce balcon, lasse (la vue)
Cette tour familière où sans mélanges
Montaient les vrilles de la saison ...
Pourquoi Aije quitté ce qui me le rappelle si bien ? »
Moi, je pleure ma violence.
Elle est Lointaine comme l'impôt des morts. Forestière amazonide
Sur 4 cms carrés, Diosmes, a fruit b fleur
La branche aînée celle des sires
Des temps anciens le duc sous la douche
Le duc sur la duchesse
Du premier lit mort en avion
L'estuaire comblé par les poules a donné son nom
A une race de poules prises par les Allemands en
1918 et reprises en août par les alliés
Par extension l'égout nasal
Liszt Institution
La pâquerette dans le cordage
La lettre au lessivage
Le living-room anglais sur les assiettes
Doit être réservé aux terres légères
Stratigraphie par les zestes
Dépose sur les corps mis en contact avec elle
f o r e s t i è r e a m a z o n i d e
Énigmes
1844 :
" Écrire comme on parle, c'est détruire
l'écriture ; parler comme on écrit, c'est at-
tenter à l'urbanité de la langue française. "
14e siècle :
" Qui dort la nuit dans son oreille
Et pleure dans le fond d'un pot ?
Qui éteint le feu des merveilles
Et peigne les cheveux du rôt ?
Qui écoute le dernier mot
À la table de la corneille ?
Qui emporte l'ombre d'un sot
sur l'épaule d'une bouteille ? "
Jules Romains225
Je suis très triste...
Je suis très triste. Moi qui ne pleure jamais,
Une larme s'épuise à sortir de mes yeux ;
Et penché sur mon cœur comme sur une cuve
D'où montent lentement des gaz irrespirables,
J'ai besoin que la mort me pince les narines.
Puis je rage. Mes dents grincent. Je voudrais tordre
Du fer, casser un meuble ou fendre des mâchoires.
Je souffre ; on me torture. À quoi me sert d'avoir
Des poings et d'être fort ?
Il y a des sanglots dans le fond de ma gorge ;
Afin que je consente à leur livrer passage
Ils se déguisent en hurlements de fureur.
Le passé me fait mal ; l'avenir me fait peur
Oh ! les sales fourmis, les minutes futures
Me grimpent à la jambe et me piquent la peau ;
Je voudrais les écrabouiller sous mes chaussures !
Le camion traîné par les chevaux tranquilles,
Les bicyclettes glissant comme des aiguilles
Dans de l'étoffe, les grelots,
Les coups de fouet, les cris des marchands de journaux
Ont vite anéanti mon âme douloureuse.
Je m'abandonne tout au rythme des passants,
L'unanime frémit autour de ma cervelle.
Comment savoir si j'ai un cœur qui a aimé
Quand la foule remue et que je suis en elle ?
Ardent comme un vivant, mais serein comme un mort,
Je n'ai plus de passé, d'avenir ni de sort,
J'ai de la joie et du bon néant dans la gorge.
Je cherche.
Ce n'est pas en vain que j'ai cherché.
Les boutiquiers assis sur leurs chaises
Ont tracé dieu le long des maisons.
Et quand le ciel est devenu sombre
J'ai vu quelqu'un qui levait mon bras.
J'ai senti l'eau venir sous les rames.
Ma chambre a laissé comme un tamis
Glisser à moi des forces soumises.
Le dehors a pensé. J'en suis sûr.
Il fait divin, il fait clair de lune.
Le train s'est connu dans le tunnel
Dont l'haleine était pareille à celles
De l'âne et du bœuf qui étaient là,
Quand un dieu naquit dans une étable.
De grandes bétes remuent ;
Des théâtres, des casernes,
Des églises et des rues
Et des villes ;
De grandes bêtes divines
Inconscientes et nues ;
Qui seront des dieux réels,
Parce que c'est notre rêve
Et que nous l'aurons voulu.
Lettres
Ces derniers jours, je n'ai reçu aucune lettre ; personne n'a songé à
écrire, en ville.
Oh ! Je n'attendais rien ; je peux exister et penser dans la solitude,
mon esprit, pour s'embraser et scintiller, n'attend pas qu'on lui
jette une feuille noircie.
Pourtant, un plaisir familier me manque ; mes mains sont heureuses quand je déchire une lettre ; ma peau frémit au contact du papier où, parmi les pages pliées, persiste encore la présence immatérielle d'un autre.
Et depuis trois jours sans lettre, je glisse lentement vers un vague
malaise, une gêne d'être, comme si j'avais honte de moi-même.
Un remords intangible pèse sur mon cœur, qui n'était pas loin de se
croire bon.
Mes bras sont lourds, flasques ; je n'ose sourire : l'air semble
chargé de colère quand je le respire.
L'amour autour de moi, et la force en moi, se dispersent. La ville,
m'oubliant, me réprimande.
Personne ne pense à moi nulle part, je ne suis plus en sécurité dans mon
misérable corps.
Un mauvais pressentiment me parcourt l'âme, une démangeaison me ronge
le cerveau, jusqu'au bout de mes doigts.
Comme si... -- qu'ai-je fait pour le mériter ! -- le sang de la ville
s'écoulait de moi.
Pierre de Ronsard226
À son âme
Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette,
Treschere hostesse de mon corps,
Tu descens là bas foiblelette,
Pasle, maigrelette, seulette,
Dans le froid Royaume des mors :
Toutesfois simple, sans relors
De meurtre, poison, ou rancune,
Méprisant faveurs et tresors
Tant enviez par la commune.
Passant, j'ay dit, suy ta fortune
Ne trouble mon repos, je dors.
A Cassandre
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
Sonnet pour Hélène
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, devisant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain ;
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Jacques Roubaud227
Méditation du 21/7/85
Je regardai ce visage, qui avait été à moi. de la manière la plus
extrême.
Certains, en de semblables moments, ont pensé invoquer le repos, ou la
mer de la sérénité, cela leur fut peut-être de quelque secours, pas
moi.
Ta jambe droite s'était relevée, et écartée un peu. comme dans ta
photographie titrée la dernière chambre.
Mais ton ventre cette fois n'était pas dans l'ombre, point vivant au
plus noir, pas un mannequin, mais une morte.
Cette image se présente pour la millième fois, avec la même insistance,
elle ne peut pas ne pas se répéter indéfiniment, avec la même avidité
dans les
détails, je ne les vois pas s'atténuer.
Le monde m'étouffera avant qu'elle ne s'efface.
Je ne m'exerce à aucun souvenir, je ne m'autorise aucune évocation, il
n'y a pas de lieu qui lui échappe.
On ne peut pas me dire : « sa mort est à la fois l'instant qui précède
et celui qui succède à ton regard, tu ne le verras jamais ».
On ne peut pas me dire : « il faut le taire ».
Cent-sept plantes
Les plantes sont très nombreuses.
Des poèmes composés
Pour quelques-unes, sont posés.
Ils les rendront peut-être heureuses.
L'épinard
Je suis le vert épinard,
Plus vert que le vert canard :
Admirez-moi à Dinard,
S'il pleut à la Saint Médard
Et quarante jours plus tard.
La carotte
Le rêve de la carotte,
Autrement dit sa marotte,
C'est de pousser dans le sable,
Plaisir indéfinissable.
Le chêne
Le grand chêne frissonne.
Il a peur que l'orage
Passe et le déracine.
Sa tête touche aux cimes,
Mais ses pieds sont au bord
De l'empire des morts.
Le sureau
Écrasant bien le fruit
Dont un jus rouge fuit,
J'écris sur mon bureau
A l'encre de sureau.
Le fusain
Quand le fusain veut un poème,
Pour l'écrire, il se prend lui-même.
La campanule
La campanule de muraille
Agrippe soleil et mur
Qu'elle déchiffre comme un braille,
Sans même un regard à l'azur.
Raymond Roussel228
La Vue
Quelquefois un reflet momentané s'allume
Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume
Contre lequel mon œil bien ouvert est collé
À très peu de distance, à peine reculé ;
La vue est mise dans une boule de verre
Petite et cependant visible qui s'enserre
Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc
Où l'encre rouge a fait des taches, comme en sang.
La vue est une très fine photographie
Imperceptible, sans doute, si l'on se fie
À la grosseur de son verre dont le morceau
Est dépoli sur un des côtés, au verso ;
Mais tout enfle quand l'œil plus curieux s'approche
Suffisamment pour qu'un cil par moments s'accroche.
Je tiens le porte-plume assez horizontal
Avec trois doigts par son armature en métal
Qui me donne au contact une impression fraîche ;
Mon œil gauche fermé complètement m'empêche
De me préoccuper ailleurs, d'être distrait
Par un autre spectacle ou par un autre attrait
Survenant au dehors et vus par la fenêtre
Entr'ouverte devant moi.
Mon regard pénètre
Dans la boule de verre, et le fond transparent
Se précise ; ma main, en remuant, le rend,
Malgré ma volonté, fugitif et peu stable ;
Il représente toute une plage de sable
Au moment animé, brillant ; le temps est beau ;
Des clartés rares et minces courent sur l'eau
S'arrondissant suivant le hasard de la houle ;
Des promeneurs et des enfants forment la foule
Presque totalement oisive ; il fait du vent
Si l'on en croit certains fronts penchés en avant ;
On voit même un chapeau de paille qui s'envole,
Car son propriétaire, un peu trop bénévole,
N'a pas compté sur la brise et sur sa fraîcheur.
(...)
Dans les airs, des mouettes
Dessinent sur le ciel ou l'eau leurs silhouettes ;
Une, modeste en son essor, vole très bas
Restant presque sur place et ne s'élançant pas ;
Plus haut, une autre avec les ailes immobiles
Plane, semblant tracer des courbes inutiles,
Uniquement pour son plaisir, par simple jeu,
Comme cherchant à faire effet sur le ciel bleu ;
Une, plus délurée, ardente, et plus petite
Bat des ailes de tout son pouvoir, fort et vite
Et monte en droite ligne, ayant l'intention
De continuer très haut son ascension.
(...)
En ce moment l'éclat
Décroît au fond du verre et tout devient plus sombre ;
Sur la plage s'étend, partout égale une ombre ;
Mon bras levé retombe, entraînant avec lui
Le porte-plume et son paysage enfoui
Dans l'extrémité blanche aux taches d'encre rouge ;
Dans le ciel un amas de grosses vapeurs bouge ;
Le temps est devenu tout à coup nuageux,
Incertain, menaçant, couvert, presque orageux ;
Mes yeux plongent dans un coin d'azur ; ma pensée
Rêve, absente, perdue, indécise et forcée
D'aller vers le passé ; car c'est l'exhalaison
Des sentiments vécus de toute une saison
Qui pour moi sort avec puissance de la vue,
Grâce à l'intensité subitement accrue
Du souvenir vivace et latent d'un été
Déjà mort, déjà loin de moi, vite emporté.
Canto IV Les Jardins de Rosette
Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes
De fleurs, d'ailes, d'éclairs, de riches plantes vertes
Dont une suffirait à vingt de nos salons
(Doux salons où sitôt qu'ont tourné deux talons
((En se divertissant soit de sa couardise
(((Force particuliers, quoi qu'on leur fasse ou dise,
Jugeant le talion d'un emploi peu prudent,
Rendent salut pour oeil et sourire pour dent ;)))
Si---fait aux quolibets transparents, à la honte---
(((Se fait-on pas à tout ? deux jours après la tonte,
Le mouton aguerri ne ressent plus le frais))))
Sonnet orgueilleux
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Valérie Rouzeau229
La petite dame
Être en ton cœur quelle bonne cachette
Quelle planque secrète
Oh Caroline où va ta cendre
Avec quels oiseaux migrateurs
T'es-tu envolée
Toi qui vis dans le mien de cœur
Rouge-gorge mortel mais éternel
Avec Michel "
"Elle a du mal avec maintenant mais pas toujours
Parfois c'est mieux qu'avant
Pour un peu elle croirait au futur "
"Je veux bien vieillir
Écrivit une amie à
Il y a longtemps
Valérie
Aujourd'hui certaine petite dame
Se demande où
Situer ce bien
Sens averse
"What's in a bird un albatros mort sur une plage
What's in a bird nombreux pas une chanson volage
Mais bouchons de bouteilles sans message de l'oiseau
Coca fanta soda du zéro sucre sans joie
Des pailles comme s'il y avait la mer à siroter
Des morceaux de poupées barbies pas de musiqueDes perles de toutes
tailles et couleurs en plastoc
Des cartes subscriber identity module
Des chewing-gums des codes-barres des branches de lunettes noires
Des tubes de rouge à lèvres et des capotes anglaises
Peut-être aussi un peu d'une tortue médusée
(Une tortue confondant sac plastique et méduse)
What's in a bird échoué sur le sable mauvais
Du temps atroce qu'il fait - l'oiseau actualisé.
Vrouz
Du vent me danse la tête
Je do do dodeline
Traverse une rue un fleuve
Une mauvaise passe une crise
Rien jamais ni personne
Ne me porte aussi bien
Que l'air assez remué
Qui me remue assez
Me chavire la caboche
La cervelle envolée
D'aptère qui va à pied
Sans gâcher le hasard
Difficile à mirer
D'un seul frisson de flaque.
Bonne qu'à ça ou rien
Bonne qu'à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c'est déboires
Mourir impossible présentement
Je ne porte pas spécialement ...
Je ne porte pas spécialement d'habits noirs parce que tu n'es plus
visible.
Je peux penser à toi en bleu des jours entiers..
Te trouver des fleurs qui sortent de l'ordinaire des vases assez beaux
assez lourds.
C'est difficile de t'offrir quelque chose, ç'a toujours été.
L'autre fois j'ai mis mes deux pieds dans tes grandes bottes vides et
ton chien est venu avec moi.
Il pleuvait et je nageais dedans, tu avais dû garder les cailloux dans
tes poches.
Et l'autre fois encore je ne t'ai pas porté spécialement de bouquet.
Claude Roy230
Complainte du Réseau du Métropolitain
A Réaumur-Sébastopol j'ai rencontré mon ami Paul à Saint-Maur et
Ménilmontant j'ai dû quitter mon ami Jean
Vous descendez à la prochaine Qui montera vous remplaçant Bonheurs trop
mélangés de peine les semaines vont s'effaçant
Château-d'Eau et Bonne-Nouvelle Nouvelles de mon ami Pierre Péreire
Ternes et Courcelles Buttes-Chaumont parfum du lierre
Boucicaut Lourmel et Balard Qu'est donc devenue Marcelline qui était
toujours en retard aux rendez-vous place Dauphine
A peine
A peine si le vent retrousse un peu la mer fait mousser sur son bleu un
coin de jupon blanc à peine si le sang à ton front quand tu dors compte
tout doucement l'aller retour du
temps
A peine si les cris des enfants sur la plage se mélangent au flot qui
chuchote ses plis à peine si le blanc d'un tout petit nuage éclabousse
le bleu du ciel ourlé de
gris
A peine si j'écris à peine si tu dors à peine s'il fait chaud à peine
si je vis et je ferme les yeux croyant laisser dehors tout ce qui n'est
pas toi mon amour
endormi.
Les quatre éléments
L'air c'est rafraîchissant
Le feu c'est dévorant
La terre c'est tournant
L'eau - c'est tout différent
L'air c'est toujours du vent
Le feu c'est toujours bougeant
La terre c'est toujours vivant
L'eau - c'est tout différent
L'air c'est toujours changeant
Le feu c'est toujours mangeant
La terre c'est toujours germant
L'eau - c'est tout différent
Et combien davantage encore ces drôles d'hommes espèces de vivants
Qui ne se croient jamais dans leur vrai élément.
Martin Rueff231
La jonction
[ ... ]
... être fleuve / essere fiumen
vaut deux pierres deux cœurs serrés comme deux poings :
être deux fleuves vaut deux bras deux yeux
deux coulées l'une bleue l'une verte l'autre l'autre
comme les canaux lacrymaux de deux yeux vairons
épanchant leurs laisses
ou comme une statue de fontaine pressant ses tétons
pour qu'en sorte de l'un un lait vert fluo stabilo
de l'autre un lait bleu fluo idem
ah la belle installation ah la belle affaire
avec deux f
comme le froufrou sans effroi de deux cours fragiles et froids
la Jonction fait leur force
[ ... ]
selon Varron qui fut le bibliothécaire de César
egantur animae sine cithara posse ascendere
aux âmes il est refusé de pouvoir remonter sans cithare
(étrange panneau)
il faut bien dire pour tout comprendre
que nous tombons
et que cette chute a pour nom tombe
(d'où ici indéniablement, sur l'image ton côté TOMB RAIDER celui du
Persée de Laforgue)
or la tortue est animal de résurrection belle qui enterre ses œufs pour
qu'ils éclosent et hiberne seule et reclose
(il suo nome è Tartaruga From Tartarea232)
pour revenir -- salut c'est moi. Tortue et lyre sont instruments de
lutte contre la mort
et de retour de voix sauvage sur le seuil
et toi au moment de descendre
n'oublie pas s'il te plaît de me rappeler
Trattenerti, volessi anche, non posso233
Le Brun distingue trois types de lumière
souveraine glissante perdue
souveraine glissante perdue
Au bout de la langue
Au bout de la langue on veut enfin penser que le poème fait ce que nulle
autre forme de langage ne fait.
Il ne performe pas -- il préforme.
C'est ce qu'il fait.
C'est l'intensité généreuse de son action restreinte.
C'est pourquoi aussi le poème tient bien plus qu'il ne promet.
Lui demander davantage serait aussi vain que déplacé.
Saint-John Perse234
Éloges
Les viandes grillent en plein vent, les sauces se composent
et la fumée remonte les chemins à vif et rejoint qui marchait.
Alors le Songeur aux joues sales
se tire
d'un vieux songe tout rayé de violences, de ruses et d'éclats,
et orné de sueurs, vers l'odeur de la viande
il descend
comme une femme qui traîne : ses toiles, tout son linge et ses cheveux
défaits.
Amers
... Ah ! nous avions des mots pour toi et nous n'avions assez de mots,
"Et voici que l'amour nous confond à l'objet même de ces mots,
"Et mots pour nous ils ne sont plus, n'étant plus signes ni parures,
"Mais la chose même qu'ils figurent et la chose même qu'ils paraissent
;
"Ou mieux, te récitant toi-même, le récit, voici que nous te devenons
toi-même, le récit,
"Et toi-même sommes-nous, qui nous étais l'Inconciliable : le texte
même et sa substance et son mouvement de mer,
"Et la grande robe prosodique dont nous nous revêtons ... "
Chanson (Anabase)
Et ce n'est point qu'un homme ne soit triste, mais se levant avant le
jour et
se tenant avec prudence dans le commerce d'un vieil arbre, appuyé du
menton
à la dernière étoile, il voit du fond du ciel à jeun de grandes choses
pures qui
tournent au plaisir ...
Et vous, mers ...
Poésie pour accompagner la marche d'une récitation en l'honneur de la
Mer.
Poésie pour assister le chant d'une marche au pourtour de la Mer.
Comme l'entreprise du tour d'autel et la gravitation du chœur au circuit
de la strophe.
Et c'est un chant de mer comme il n'en fut jamais chanté, et c'est la
Mer en nous qui le chantera :
La Mer, en nous portée, jusqu'à la satiété du souffle et la péroraison
du souffle,
La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande
fraîcheur d'aubaine par le monde.
Poésie pour apaiser la fièvre d'une veille au périple de mer. Poésie
pour mieux vivre notre veille au délice de mer.
Et c'est un songe en mer comme il n'en fut jamais songé, et c'est la Mer
en nous qui le songera :
La Mer, en nous tissée, jusqu'à ses ronceraies d'abîme, la Mer, en nous,
tissant ses grandes heures de lumière et ses grandes pistes de
ténèbre---
Toute licence, toute naissance et toute résipiscence, la Mer ! la Mer !
à son afflux de mer,
Dans l'affluence de ses bulles et la sagesse infuse de son lait, ah !
dans l'ébullition sacrée de ses voyelles --- les saintes filles ! les
saintes filles ! ---
La Mer elle-même tout écume, comme Sibylle en fleurs sur sa chaise de
fer...
Chant pour un équinoxe chanté par Celle qui fut là
Amour, ô mon amour, immense fut la nuit, immense notre veille où fut
tant d'être consumé.
Femme vous suis-je, et de très grand sens, dans les ténèbres du cœur
d'homme.
La nuit d'été s'éclaire à nos persiennes closes ; le raisin noir bleuit
dans les campagnes ; le câprier des bords de route montre la rose de sa
chair ; et la senteur du jour s'éveille dans vos arbres à résine.
Nocturne
Les voici mûrissants, ces fruits d'une autre rive. « Soleil de l'être,
couvre-moi ! » -- parole du transfuge. Et ceux qui l'auront vu passer
diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au
feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?... Soleil de l'être,
Prince et Maître ! nos œuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et
nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. --
Les voici teints de notre sang, ces fruits d'un orageux destin.
À son pas de lieuse de gerbes s'en va la vie sans haine ni rançon.
Saint-Pol Roux235
Les pêcheurs de thon
REFRAIN
Les gâs du bout de notre monde,
Un jour partis pêcher le thon,
Se sont perdus dans la profonde
Où l'Ankou pêche le Breton.
Qu'y soit germon, qu'y soit bonite,
Un thon ça vaut des pièces d'or,
Mais faut le prendre en eau bénite
Afin d'en faire son trésor.
Les matelots hissent la bête
Au signal de sa pendaison,
Le mousse lui tosse la tête,
Et c'est des sous pour la maison.
(...)
Les voici donc au loin du large
Où ne vont pas les sardiniers
Là le tangon a de la marge
Et remplit vite les thoniers.
Ce qu'on va faire à la criée,
Tant le germon donne du nez !...
Belle sera la mariée !...
Que de fricots pour Douarnenez !...
(...)
Soudain, sur la vague fougueuse,
Un temps s'amène par le sud...
Qu'a-t-elle donc, la vieille gueuse,
À nous drosser le tape-cul ?...
Mais le tabac tourne à la boxe
Avec sa chique au poing de fer...
Doué ! c'est un coup d'équinoxe
Où hurlent tous les chiens de mer !!!
(...)
À l'aide, Étel !... À nous, les Sables !...
Ohé Port-Louis !... Groix !... Camaret !...
Les dundees roulent, pitoyables,
Dans le terrible mascaret...
La voile crève ! le mât casse !...
Comme on n'a pas la T.S.F.
Et que l'on pique dans la tasse,
On crie : sainte Anne !... saint Joseph !...
Loin de tout phare qui tournaille
Et vous remorque d'un regard,
On chasse sur la mer canaille
Ouverte ainsi qu'un traquenard.
Un paquet raclant la gabarre
Fout l'équipage par bâbord...
Le moussaillon saute à la barre,
Ange et patron devant la Mort.
(...)
Oh ! ces mantels à tête noire
Que l'on prépare au patelin !...
La cloche a l'air d'être au mouroire...
Ça sent la veuve et l'orphelin...
Pourtant, sur les quais, on espère.
Leurs dundees braves, sûr, tiendront.
Il a vu pire, le grand-père.
Et l'on se dit qu'ils reviendront.
(...)
Un soir, on taille vers le môle :
Au loin, qui vient ? c'est un thonier !...
Un rien de toile sur son rôle.
Il semble un jugement dernier.
Tous crient vers lui qui sait en somme
Puisqu'il arrive de l'enfer :
« Mon fiancé ! mon vieux ? mon homme ?
Et mon petit ?... » -- Péris en mer !!!
Un frisson fou dans le sang passe
Et dans la ville part courir.
On dirait que le cœur se casse
Et que la terre va mourir.
Les poings menacent la mer ivre
Qui tuent les gâs pêchant leur pain.
Mais cependant, comme il faut vivre,
Eh bien... nous embarquons demain !...
Golgotha
Le ciel enténébré de ses plus tristes hardes
S'accroupit sur le drame universel du pic.
Le violent triangle de l'arme des gardes
A l'air au bout du bois d'une langue d'aspic.
Parmi des clous, entre deux loups à face humaine,
Pantelant ainsi qu'un quartier de venaison
Agonise l'Agneau déchiré par la haine,
Celui-là qui donnait son âme et sa maison.
Jésus bêle un pardon suprême en la tempête
Où ses os tracassés crissent comme un essieu,
Cependant que le sang qui pleure de sa tête
Emperle de corail sa souffrance de Dieu.
Dans le ravin Judas, crapaud drapé de toiles,
Balance ses remords sous un arbre indulgent,
Et l'on dit que là-haut sont mortes les étoiles
Pour ne plus ressembler à des pièces d'argent.
George Sand236
À Aurore
La nature est tout ce qu'on voit,
Tout ce qu'on veut, tout ce qu'on aime.
Tout ce qu'on sait, tout ce qu'on croit,
Tout ce que l'on sent en soi-même.
Elle est belle pour qui la voit,
Elle est bonne à celui qui l'aime,
Elle est juste quand on y croit
Et qu'on la respecte en soi-même.
Regarde le ciel, il te voit,
Embrasse la terre, elle t'aime.
La vérité c'est ce qu'on croit
En la nature c'est toi-même.
Chatterton
Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme,
Que Chatterton eut tort de mourir ignoré,
Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré,
Quand vous aurez crié sept fois à l'athéisme,
Sept fois au contresens et sept fois au sophisme,
Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré.
Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme,
Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai ?
Je vous dirai : » Sachez que les larmes humaines
Ressemblent en grandeur aux flots de l'Océan ;
On n'en fait rien de bon en les analysant ;
Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n'en aurez demain
Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main.
Double déclaration d'Aurore Dupin à Alfred de Musset
Je suis très émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre soir que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
là une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à vous montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir aussi
vous dévoiler sans artifice mon âme
toute nue, venez me faire une visite.
Nous causerons en amis, franchement.
Je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde comme la plus étroite
amitié, en un mot la meilleure preuve
que vous puissiez rêver, puisque votre
âme est libre. Pensez que la solitude où j'ha-
bite est bien longue, bien dure et souvent
difficile. Ainsi en y songeant j'ai l'âme
grosse. Accourez donc vite et venez me la
faire oublier par l'amour où je veux me
mettre.
(le ton change en ne lisant que les vers impairs)
Véronique Sanson237
Ma révérence
Quand je n'aurai plus le temps
De trouver tout le temps du courage
Quand j'aurai mis vingt ans
À voir que tout était mirage
Je tire ma révérence
Ma révérence
Quand mon fils sera grand
Qu'il n'aura plus besoin de moi
Quand les gens qui m'aimaient
Seront emportés loin de moi
Je leur tire ma révérence
Ma révérence
Et ma vie
Endormie
Doucement
Et mon cœur sera froid
Ne saura même plus s'affoler
Il ne deviendra qu'une pauvre horloge à réparer
Il n'aura plus de flamme
Il n'aura plus de flamme
Il n'y aura plus de femme
Et mes amis fidèles
Auront disparu un par un
Trouvant que j'étais belle
Que j'aurai bien fait mon chemin
Alors j'aurai honte de mes mains
J'aurai honte de mes mains
Quand je n'aurai plus le temps
De trouver tout le temps du courage
Quand j'aurai mis vingt ans
À voir que tout était mirage
Alors j'entends au fond de moi
Une petite voix
Qui sourd et gronde
Que je suis seule au monde
Bernard's song
Il est jamais bien rasé
Il est toujours fatigué
Il dit toujours oui à un bon verre de vin
Il cache souvent sa tendresse
Par pudeur ou par paresse
Il est sûr de n'avoir jamais peur de rien
Il a toujours voulu les filles
Et toutes celles qu'il déshabille
Ne restent jamais le lendemain matin
Mais s'il a tort, s'il a raison
C'est vraiment pas la question, n'en parlons pas
Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'est pas d'ici
Il n'a pas de père
A prévenir de son départ
Il n'est de nulle part
Il a plusieurs paires de lunes
Qui s'éteignent et qui s'allument
Il voyage dans le vide et dans le temps
Mais il est toujours prêt à rire
Pour le meilleur et pour le pire
Je crois bien qu'il rôde la nuit de temps en temps
Il n'a pas de vraie prison
Il ne voit que l'horizon
A travers les brumes du petit matin
Mais s'il a tort, s'il a raison
C'est vraiment pas la question, n'en parlons pas
Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'est pas d'ici Comme il n'en a pas l'air
Moi je vous jure qu'il est bizarre
Il n'est de nulle part
Il n'a pas de frontières
Et il n'a même pas de pays
Et il n'en a pas l'air
Mais je vous jure qu'il est bizarre
Il n'est de nulle part
Michel Sardou238
En chantant239
Quand j'étais petit garçon, Je repassais mes leçons En chantant
Et bien des années plus tard, Je chassais mes idées noires En chantant.
C'est beaucoup moins inquiétant De parler du mauvais temps En chantant
Et c'est tellement plus mignon De se faire traiter de con En chanson.
La vie c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
La première fille de ma vie, Dans la rue je l'ai suivie En chantant.
Quand elle s'est déshabillée, J'ai joué le vieil habitué En chantant.
J'étais si content de moi Que j'ai fait l'amour dix fois En chantant
Mais je n'peux pas m'expliquer Qu'au matin elle m'ait quitté
Enchantée.
L'amour c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Tous les hommes vont en galère A la pêche ou à la guerre En chantant.
La fleur au bout du fusil, La victoire se gagne aussi En chantant.
On ne parle à Jéhovah, A Jupiter, à Bouddha Qu'en chantant.
Quelles que soient nos opinions, On fait sa révolution En chanson.
Le monde est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Puisqu'il faut mourir enfin, Que ce soit côté jardin, En chantant.
Si ma femme a de la peine, Que mes enfants la soutiennent En chantant.
Quand j'irai revoir mon père Qui m'attend les bras ouverts, En
chantant,
J'aimerais que sur la Terre, Tous mes bons copains m'enterrent En
chantant.
La mort c'est plus marrant, C'est moins désespérant En chantant.
Les lacs du Connemara240
Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C'est pour les vivants
Un peu d'enfer, Le Connemara.
Des nuages noirs
Qui viennent du nord
Colorent la terre,
Les lacs, les rivières :
C'est le décor
Du Connemara.
Au printemps suivant,
Le ciel irlandais
Etait en paix.
Maureen a plongé
Nue dans un lac
Du Connemara.
Sean Kelly s'est dit :
"Je suis catholique. Maureen aussi. "
L'église en granit
De Limerick,
Maureen a dit "oui ".
De Tiperrary
Ballyconneely
Et de Galway,
Ils sont arrivés
Dans le comté
Du Connemara.
Y avait les Connor,
Les O'Conolly,
Les Flaherty
Du Ring of Kerry
Et de quoi boire
Trois jours et deux nuits.
Là -bas, au Connemara,
On sait tout le prix du silence.
Là -bas, au Connemara,
On dit que la vie
C'est une folie
Et que la folie,
Ça se danse.
Terre brûlée au vent
Des landes de pierre,
Autour des lacs,
C'est pour les vivants
Un peu d'enfer,
Le Connemara.
Des nuages noirs
Qui viennent du nord
Colorent la terre,
Les lacs, les rivières :
C'est le décor
Du Connemara.
On y vit encore
Au temps des Gaels
Et de Cromwell,
Au rythme des pluies
Et du soleil,
Au pas des chevaux.
On y croit encore
Aux monstres des lacs
Qu'on voit nager
Certains soirs d'été
Et replonger
Pour l'éternité.
On y voit encore
Des hommes d'ailleurs
Venus chercher
Le repos de l'âme
Et pour le cœur,
Un goût de meilleur.
L'on y croit encore
Que le jour viendra,
Il est tout près,
Où les Irlandais
Feront la paix
Autour de la croix.
Là -bas, au Connemara,
On sait tout le prix de la guerre.
Là -bas, au Connemara,
On n'accepte pas
La paix des Gallois
Ni celle des rois d'Angleterre ...
Cécile Sauvage241
Dans l'ombre de ce vallon
Dans l'ombre de ce vallon
Pointent les formes légères
Du Rêve. Entre les bourgeons
Et du milieu des fougères
Émergent des fronts songeurs
Dans leurs molles chevelures,
Et des mamelles plus pures
Que le calice des fleurs.
Ô rêve, de cette écorce
Dégage ton souple torse,
Tes deux seins roses et blancs,
Et laisse dans le branchage
Retomber le long feuillage
De tes cheveux indolents.
Ne sors jamais qu'à demi
De cette écorce native
Et reste à jamais captive
De ce silence endormi,
Ô Beauté triste et pensive.
Il est né...
Il est né, j'ai perdu mon jeune bien-aimé,
Je le tenais si bien dans mon âme enfermé,
Il habitait mon sein, il buvait mes tendresses,
Je le laissais jouer et tirailler mes tresses.
À qui vais-je parler dans mon cœur à présent ?
Maintenant il est né. Je suis seule, je sens
S'épouvanter en moi le vide de mon sang ;
Mon flair furète dans son ombre
Avec le grognement des femelles. Je sombre
D'un bonheur plus puissant que l'appel d'un printemps
Qui ferait refleurir tous les mondes des temps.
Ah ! que je suis petite et l'âme retombée,
Comme lorsque la graine ayant pris sa volée
La capsule rejoint ses tissus aplanis.
Ô coeur abandonné dans le vent, pauvre nid !
Je ne peux rien retenir
Je ne peux rien retenir,
Ni la lune ni la brise,
Ni la couleur rose et grise
D'un étang plein de dormir ;
Ni l'amitié ni ma vie,
Ombre fuyante et pâlie
Dont je perds le souvenir.
Le bonheur est mélancolique
Le bonheur est mélancolique.
Le cri des plus joyeux oiseaux
Paraît lointain comme de l'eau
Où se noierait une musique.
À l'oeil qui s'en repaît longtemps
La couleur des fleurs est moins fraîche ;
L'herbe a parfois l'air d'être sèche
Sur le sein même du printemps.
L'allégresse comme un mensonge
Hausse sa note d'un degré
Et l'angoisse au coeur se prolonge
Sous un jour trop longtemps doré.
Peut-être serai-je plus gaie
Peut-être serai-je plus gaie
Quand, dédaigneuse du bonheur,
Je m'en irai vieille et fanée,
La neige au front et sur le cœur :
Quand la joie ou les cris des autres
Seront mon seul étonnement
Et que des pleurs qui furent nôtres
Je n'aurai que le bavement.
Alors, on me verra sourire
Sur un brin d'herbe comme au temps
Où sans souci d'apprendre à lire
Je courais avec le printemps.
Marcel Schwob242
Paroles de Monelle
Monelle me trouva dans la plaine où j'errais et me prit par la main.
-N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est pas moi ;
Tu me retrouveras encore et tu me perdras ;
Encore une fois je viendrai parmi vous ; car peu d'hommes m'ont vue et
aucun ne m'a comprise ;
Et tu m'oublieras et tu me reconnaîtras et tu m'oublieras.
(...)
Et Monelle dit encore :
J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé.
Cependant je rentrerai dans la nuit ; car il est nécessaire que tu me
perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai
encore.
Car je suis celle qui est seule.
(...)
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la destruction.
Voici la parole : Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis
autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres âmes.
Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.
Détruis les anciennes habitations d'hommes et les anciennes habitations
d'âmes ; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
Détruis, car toute création vient de la destruction.
Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure.
Et ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l'art ancien.
Et ainsi l'art nouveau semble une sorte d'iconoclastie.
Car toute construction est faite de débris, et rien n'est nouveau en ce
monde que les formes.
Mais il faut détruire les formes.
(...)
Et Monelle dit encore : Je te parlerai des moments.
Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.
Laisse aller ton moi au gré du moment.
Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.
Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre
les choses.
N'attarde pas le moment : tu lasserais une agonie.
Vois : tout moment est un berceau et un cercueil : que toute vie et toute
mort te semblent étranges et nouvelles.
(...)
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de mes paroles.
Les paroles sont des paroles tandis qu'elles sont parlées.
Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
Ecoute mes paroles parlées et n'agis pas selon mes paroles écrites.
Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste ; car
elle devait rentrer dans la nuit.
Et elle me dit de loin :
Oublie-moi et je te serai rendue.
Mime V
Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de mon
figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît à
la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je
l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne ; et si un orage brise la
jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile
soit chère cette année.
En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin
de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et
sucrées ; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues
rouges, et jure qu'elles seront meilleures.
Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues
rouges à l'automne ; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les
dieux de mon jardin ; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et
versé des aiguières pleines de vin et de lait ; si j'ai secoué pour eux
des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi
les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit ; si je suis digne
de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour
des figues rouges.
Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres
fraîches ; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison
des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en
peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.
Tromperie.
Ce doux regard ... La voix, le ton même est câlin,
Ce petit mouvement si gentil, si malin,
Cette mutinerie et ces mines boudeuses,
Cette bouche rebelle et la bouche rieuse,
Ce sourire si fin, et ces beaux yeux si doux...
Qui dirait qu'en arrière on se moque de vous ?
L'Emballage243
Le poupard était bon : le raille nous aggriffe,
Marons pour estourbir notre blot dans le sac.
Il fallait être mous tous deux comme une chiffe
Pour se laisser paumer sur un coup de fric-frac.
Nous sommes emballés sans gonzesse, sans riffe,
Où nous faisions chauffer notre dard et son crac
Chez le bistro du coin, la sorgue, quand on briffe
En se palpant de près, la marmite et son mac.
Le Mazarot est noir ; pas de rouges bastringues,
Ni de perroquets verts chez les vieils mannezingues ;
Il faut être rupin, goupiner la mislocq.
Bouffer sans mettre ses abatis sur la table
Et ne pas jaspiner le jars devant un diable ;
Nous en calancherons, de turbiner le chocq
Victor Segalen244
Mon amante a les vertus de l'eau
Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes
coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.
Et quand parfois, --- malgré moi --- du feu passe dans mon regard, elle
sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons
rouges.
Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse, elle
me fuit ; --- et j'ai soif, et je cours après elle.
De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche avec
ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :
Et j'avale une poignée de boue.
Doute
Chang-Ti ! si pourtant cela était que tu fusses,
Haut Ciel Souverain, Seigneur Ciel au temple clair, -
Qu'on dit étreignant le bol renversé de l'air
De ta majesté d'azur de jade et de fer !
Véritablement, si tu tiens ce qu'on proclame :
Étant, voyant tout et partout, et jusque sur
Le toit du Grand Vide, encerclant comme d'un mur
L'Éther spiralé profondément dur et pur.
Quel dépouillement ! Quel prosternement du haut
De l'orbe où mon front règne au séjour de tes sages,
Sur la triple dalle arrondie à ton image ;
Quelle humilité rabaisserait mon visage ;
Quelle nudité me relèverait vers toi.
Quelle exoraison gronderait, pleine de foudre,
Du bas de ces lieux où, tournant parmi la poudre
Je suis le pivot de la meule qui va moudre.
Eloge de la jeune fille
Magistrats ! dévouez aux épouses vos arcs triomphaux. Enjambez
les routes avec la louange des veuves obstinées. Usez du ciment,
du faux marbre et de la boue séchée pour dresser les mérites de
ces dames respectables, - c'est votre emploi.
Je garde le mien qui est d'offrir à une autre un léger tribut de
paroles, une arche de buée dans les yeux, un palais trouble
dansant au son du coeur et de la mer.
Ceci est réservé à la seule Jeune Fille. A celle à qui tous les
maris du monde sont promis, - mais qui n'en tient pas encore.
A celle dont les cheveux libres tombent en arrière, sans empois,
sans fidélité - et les sourcils ont l'odeur de la mousse.
A celle qui a des seins et n'allaite pas ; un coeur et n'aime pas ;
un ventre pour les fécondités, mais décemment demeure stérile.
A celle riche de tout ce qui viendra ; qui va tout choisir, tout
recevoir, tout enfanter peut-être.
A celle qui, prête à donner ses lèvres à la tasse des épousailles,
tremble un peu, ne sait que dire, consent à boire, - et n'a pas encore
bu.
Les trois hymnes primitifs
Les lacs
Les lacs, dans leurs paumes rondes noient le visage du Ciel :
J'ai tourné la sphère pour observer le Ciel.
Les lacs, frappés d'échos fraternels en nombre douze :
J'ai fondu les douze cloches qui fixent les tons musicaux.
Lac mouvant, firmament liquide à l'envers, cloche musicale,
Que l'homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous le puissant
Souverain-Ciel.
Pour cela j'ai nommé l'hymne de mon règne : Les Lacs.L'abime
Face à face avec la profondeur, l'homme, front penché, se recueille.
Que voit-il au fond du trou caverneux ? La nuit sous la terre, l'Empire
d'ombre.
Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, - ô moi ! - je
frissonne,
Je me sens tomber, je m'éveille et ne veux plus voir que la nuit.
Nuées
Ce sont les pensées visibles du haut et pur Seigneur-Ciel. Les unes
compatissantes, pleines de pluie.
Les autres roulant leurs soucis, leurs justices et leurs courroux
sombres.
*
Que l'homme recevant mes largesses ou courbé sous mes coups connaisse à
travers moi le Fils les desseins du Ciel ancestral.
Pour cela j'ai nommé l'hymne de mon règne : Nuées.
Éloge et Pouvoir de L'Absence
Je ne prétends point être là, ni survenir à l'improviste, ni paraître
en habits et chair, ni gouverner par le poids visible de ma personne,
Ni répondre aux censeurs, de ma voix ; aux rebelles, d'un oeil
implacable ; aux ministres fautifs, d'un geste qui suspendrait les
têtes à mes ongles.
Je règne par l'étonnant pouvoir de l'absence. Mes deux cent
soixante-dix palais tramés entre eux de galeries opaques s'emplissent
seulement de mes traces alternées.
Et des musiques jouent en l'honneur de mon ombre ; des officiers
saluent mon siège vide ; mes femmes apprécient mieux l'honneur des
nuits où je ne daigne pas.
Égal aux Génies qu'on ne peut récuser puisqu'invisibles, --- nulle
arme ni poison ne saura venir où m'atteindre.
Ode XXIV
Si je n'écrivais ni chantais en mon langage bien françois.
Blutant le grain d'oïl entre mes lèvres,
Entre tous les parlers du monde aux mille voix ayant le choix
Prenant qui va de Paris à Sèvres, ---
Je donnerais cent millions de sons élégants et diserts
Pour goûter ta rude mélodie ...
Pour emprunter ton parler haut,
Thibet, tes grandes voix dans le désert.
Le jet de ta rude épiphanie ...
Tes jeux de mots assonances : un son ! un saut : mots d'un seul ton...
Monosyllabes ail itérés
Comme un thé beurré chaud et gras, versé du pot du marmiton
Coule sous les langues altérées
Comme un déferlé fleurissant couleur de langues et mantras
Que ces récitants
Ces rudes marcheurs au repos, ces escaladeurs aux sommets...
Ces diseurs de plus grande aventure
Quand le corps se détend avec la langue, et s'en remet
Aux mots escaladant l'aventure...
Alain Souchon245
Allô maman bobo...
Je marche tout seul le long d'la ligne de chemin de fer
Dans ma tête y'a pas d'affaire
J'donne des coups d'pied dans une petite boîte en fer
Dans ma tête y'a rien à faire
J'suis mal en campagne et mal en ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô maman bobo
Maman comment tu m'as fait ? J'suis pas beau
Allô maman bobo
Allô maman bobo
Traîne fumée j'me retrouve avec mal au cœur
J'ai vomi tout mon quatre heures
Fête, nuits folles, avec les gens qu'ont du bol
Maintenant que je fais du music-hall
J'suis mal à la scène et mal en ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô maman bobo... Moi je voulais les sorties de port à la voile
La nuit barrer les étoiles
Moi les chevaux le révolver et le chapeau clown
La belle Peggy du saloon
J'suis mal en homme dur
Et mal en p'tit cœur
Peut-être un p'tit peu trop rêveur
Poulailler'song
Dans les poulaillers d'acajou,
Les belles basses-cours à bijoux
On entend la conversation
D'la volaille qui fait l'opinion
Ils disent On peut pas être gentils tout le temps
On peut pas aimer tous les gens
Y a une sélection c'est normal
On lit pas tous le même journal
Mais comprenez-moi c'est une migraine
Tous ces campeurs sous mes persiennes
Mais comprenez-moi c'est dur à voir
Quels sont ces gens sur mon plongeoir
Dans les poulaillers d'acajou ...
On peut pas aimer tout Paris
N'est-ce pas y'a des endroits la nuit
Où les peaux qui vous font la peau
Sont plus bronzées que nos p'tits poulbots
Mais comprenez-moi la djellaba
C'est pas ce qui faut sous nos climats
Mais comprenez-moi à Rochechouart
Y'a des taxis qui ont peur du noir
Dans les poulaillers d'acajou ...
Que font ces jeunes assis par terre
Habillés comme des traîne-misère
On dirait qu'ils n'aiment pas le travail
Ça nous prépare une belle pagaille
Mais comprenez-moi c'est inquiétant
Nous vivons des temps décadents
Mais comprenez-moi le res-pect s'perd Dans les usines de mon
grand-père
Mais comprenez-moi...
Philippe Soupault246
Georgia
Je ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j'attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J'écoute les bruits tous sans exception
Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l'ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j'étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j'appelle Georgia
je t'appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t'attends Georgia.
Le pirate
Et lui dort-il sous les voiles
il écoute le vent son complice
il regarde la terre ferme son ennemie sans envie
et la boussole est près de son cœur immobile
Il court sur les mers
à la recherche de l'axe invisible du monde
Il n'y a pas de cris pas de bruits
Des chiffres s'envolent et la nuit les efface
Ce sont les étoiles sur l'ardoise du ciel
Elles surveillent les rivières qui coulent dans l'ombre
et les amis du silence les poissons
Mais ses yeux fixent une autre étoile
perdue dans la foule
tandis que les nuages passent doucement
plus forts que lui
lui
lui
Rien
Plus rien même pas de la cendre
même pas le souvenir plus rien
Plus rien sauf cette joie de l'oubli
ce vent de l'oubli qui arrache tout
détruit tout et saccage le reste
Le moment est enfin venu de ne plus espérer
de ne plus attendre de ne plus croire
de ne plus s'imaginer de ne plus trembler
savoir qu'on ne craint plus le vide
que tout est consommé consumé désincarné
que ce qui était n'est plus plus rien
même plus rien même pas le néant
Je ne ricane plus je ne souris plus
je ne baisse plus les yeux ni ne les lève
je ne les frotte même plus je ne dors pas
je veille comme une pierre sans son ombre
et je suis transparent comme le temps
je vis comme vivent les nuages et la fumée
je m'efface et jusqu'aux dernières traces
André Suarès247
Pâris et Hélène
Lui
Quand on s'est fait beaucoup souffrir l'un l'autre, il reste en chacun
une lie de souffrance. Le moindre orage de paroles fouette cet impur
dépôt et le fait remonter à la surface. Selon les cœurs, cette vie se
dissout en tendresse arrière, pitié sanglante, brou de haine ou de
dégoût.
Quand une femme se dit trop qu'elle aime, elle met autant d'amour à
torturer un homme qu'à le servir : pour le soigner, elle voudrait qu'il
fût malade. Vœu qui reste rarement sans effet. Une femme s'excuse ainsi
du mal qu'elle fait, par l'amour qui le lui fait faire.
Rien n'est donc plus terrible dans une femme qu'un amour qui se complaît
en lui-même, qui se vante de sa force et s'assure trop de n'avoir point
d'égal. Un tel amour peut avoir les mêmes violences que la haine. Car, à
la fin, un tel amour ne se croit jamais assez payé. En amour, qui
comptera avec justice ? Mais c'est déjà être injuste que de compter.
Une femme éprise de son amour plus que de l'homme qui en est le triste
objet est pareille à un malade qui cultive sa maladie. Il a beau la
détester, il s'est mis en elle. L'envenimer, c'est y donner des soins.
Sourire de la mer
Hélène est calme comme la mer, et passionnée comme elle. Hélène a ses
tempêtes ; mais elles lui coûtent bien moins qu'aux grands rocs qu'elle
bat. L'écume est un élément de sa parole. Elle s'orne de ses violences ;
elle pleure en souriant. Elle se fait un collier et des amulettes des
épaves qu'elle a faites. Elle use en baisant et ne s'use pas. Elle noue
le charme de la fragilité au cou de l'indifférence, et sa langueur
dénoue. Elle est unie sur les désastres qu'elle cause ; son sourire plan
est alors le miroir de l'immense silence. Sa beauté fait naître des
douleurs qu'elle ne ressent pas. On se perd pour elle, et elle s'y
résigne, ne l'ayant jamais su, ne le voulant qu'à peine.
La mer a tous les âges. Elle est le regard du myosotis à l'aurore. Elle
est la pierre précieuse de midi. Elle est le pollen du crépuscule.
La mer ignore la misère infinie de l'algue sous le flot, les transes du
goémon qui sèche au soleil, quand les ventricules du varech, par
pulsations brèves, éclatent. Hélène, tu méconnais ainsi la misère de
l'homme sous la marée du temps. Et que fais-tu de son cœur qui se brise,
au soleil de la connaissance ?
Le bruit du flot encense Hélène. Ce va-et-vient primordial la caresse,
et quand elle a sommeil, la berce. La lutte désespérée, toujours
reprise, toujours à reprendre, elle s'y prête en riant, la nonchalante ;
voluptueuse, elle s'en croit le prix. L'image de la vie passe sur elle,
orage qu'elle reflète. Elle joue de l'inquiétude perpétuelle, et se
balance à la malédiction de l'éternel mouvement.
Navigation
Seul absolument seul.
Tous, ils dorment. Je veille. Je suis responsable du navire et de la
marche. Je sors de la bourrasque ; j'échappe à la gueule du cataclysme :
derrière moi encore, le ciel et la mer se mordent jusqu'aux dents,
l'émail vole, et en leur rage le fou haineux, le vent, les excite. Tel
j'ai été dans la tempête qu'au plein mol des grands calmes : Seul,
irréparablement seul.
À présent, je vais dans le vent. Je me laisse porter, au point mort du
cyclone.
Je ne vois que devant moi. Je laisse le brouillard à l'horizon qui
ceinture la poupe, et de tous bords les mornes flottes du passé. Mais je
sens ma trace battre, comme si la mer était mon flanc : un sillage de
temps ! L'éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée.
Seul. Absolument seul.
Le cercle du monde est pour moi ce qu'il est : c'est un zéro de nuit, en
vain je suis au centre. Il marche avec moi qui crois marcher. Une lueur
brûle au contour : le coucher de la lune, ou le premier regard de telle
étoile, ou l'aube quand l'éternel devoir la réveille insupportablement.
N'étais-je pas un voyageur comme tous, que j'ai, ici, ce souci de la
route et de l'équipage ?
Seul. Absolument seul.
Ceux de Verdun
Les saints bonhommes de Verdun étreignent la vie dans les flammes.
Ils engendrent l'Europe dans le lit de la mitraille.
Ils sont sérieux et farouches comme dans la fureur de l'amour.
La douleur est leur maîtresse et leur femme.
Ils connaissent une volupté si puissante qu'elle les tue, comme
l'abeille mâle.
Ils font l'œuvre de chair dans la fournaise et ils enfantent l'esprit à
la femelle victoire,
Avec une ardeur si violente qu'elle est toute souffrance, en elle comme
en eux.
Les saints bonhommes de Verdun aux cheveux gris sont les pères des
nouveaux siècles et des nations libres ; Et les saints jeunes gens de
Verdun sont les amants en sang
De la victoire tout essor et tout ailes, la liberté sublime.
Agrigente
Tout est fini. Les Puniques, les Romains, les Sarrazins, les Barbares, tous les peuples de la mer antique ont conquis tour à tour Agrigente et la Sicile ; ils sont passés par là. Vous seules êtes encore vivantes pour rendre à l'homme abusé la présence des dieux, colonnes roses et dorées, rouges et fauves, toutes chaudes de soleil, frémissantes dans la lumière, et qui vous dressez sur les dalles violettes, formes de chair où fleurit le sang de la terre.
Jules Supervielle248
400 Atmosphères
Quand le groseillier qui pousse au fond des mers
Loin de tous les yeux regarde mûrir ses groseilles
Et les compare dans son cœur,
Quand l'eucalyptus des abîmes
A cinq mille mètres liquides médite un parfum sans espoir,
Des laboureurs phosphorescents glissent vers les moissons aquatiques,
D'autres cherchent le bonheur avec leurs paumes mouillées
Et la couleur de leurs enfants encore opaques
Qui grandissent sans se découvrir
Entre les algues et les perles.
L'amour s'élance à travers les masses salines tombantes
Et la joie est évasive comme la mélancolie.
L'on pénètre comme à l'église sous les cascades de ténèbres
Qui ne font écume ni bruit.
Parfois on devine que passe un nuage venu du ciel libre
Et le dirige, rênes en main, une grave enfant de la côte.
Alors s'allument un à un les phares des profondeurs
Qui sont violemment plus noirs que la noirceur
Et tournent.
Un poète
Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même
Et j'entraîne avec moi plus d'un être vivant.
Ceux qui seront entrés dans mes froides cavernes
Sont-ils sûrs d'en sortir même pour un moment ?
J'entasse dans ma nuit, comme un vaisseau qui sombre.
Pêle-mêle, les passagers et les marins,
Et j'éteins la lumière aux yeux, dans les cabines,
Je me fais des amis des grandes profondeurs.
Anne Sylvestre249
Tiens-toi droit !
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air de quoi ?
Tu auras l'air d'un pont même pas de pierre,
l'air d'un pont de bois, l'air d'un pont d'acier.
Tu auras l'air d'un tronc par d'ssus la rivière,
tu auras l'air d'un rien sur quoi j'peux marcher,
l'air d'un trait d'union, l'air d'une passerelle,
l'air de ce par quoi j'peux aller plus loin,
l'air d'un fond sonore, l'air d'une ritournelle,
l'air d'une musique dont j'n'ai pas besoin.
Tu auras l'air d'un peu, l'air d'un plus grand'chose,
l'air d'un intermède, d'une récréation,
l'air d'un amant pour bibliothèque rose,
d'un soupirant pour représentation,
l'air d'un grand chemin comme tous les autres,
prêtant à mes pas son sol aplani,
l'air d'un macadam, l'air d'un qui se vautre,
content, bien content de ses avanies.
Mais moi je ne veux pas que tu t'arrondisses.
Je veux contre toi toujours me heurter.
Laisse, laisse-moi tous les précipices
que sous mes pas l'amour va susciter.
Je n'veux pas de pont, je veux des rivières,
je veux des torrents où tourbillonner.
Je veux cette vie, je la veux entière,
même si mon cœur y doit suffoquer.
Mais tiens-toi droit ! Ne t'arrondis pas, il faut que je marche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, j'aurai l'air de quoi ?
Xavier
Quand il était encore bébé Xavier
Voyant sa mère qui pouponnait Son cadet
Voulant tout faire comme maman Tendrement
Langeait et berçait son ourson Sans façons
Vous voyez vous voyez Qu'il était bien disposé
Mais les amis mais les parents apprenant
Qu'il était tendre et maternel L'eurent belle
De tomber à bras raccourcis sans merci
Sur la pauvre maman tranquille Malhabile
Vous voyez vous voyez Qu'elle n'y avait pas pensé
Ils lui prédirent avec terreur Quelle horreur
Qu'il allait être paraît-il Pas viril
Dirent qu'il fallait mettre aussitôt une auto
Dans les mains de ce petit mâle Anormal
Vous voyez vous voyez A quoi on peut échapper
Mon Xavier n'a pas protesté Pas pleuré
A enroulé vaille que vaille La feraille
Dans le mouchoir de sa maman Tendrement
Puis il a fait faire dodo A l'auto
Vous voyez vous voyez Qu'on pouvait bien s'inquiéter
Je dois pourtant vous rassurer Sur Xavier
Il a passé sans avanies Son permis
Ses sentiments pour son auto Sont normaux
Tous ne peuvent pas en dire autant Bien souvent
Vous voyez vous voyez Tout finit par s'arranger
Jean Tardieu
A tu et à toi
Toi qui n'es rien ni personne
toi je t'appelle sans te nommer
car tu n'es pas le dieu ni le masque scellé sur les choses,
mais les choses elles-mêmes et davantage encore : leur cendre, leur
fumée.
Toi qui es tout, qui n'es plus, qui n'es pas : peut-être seulement
l'ombre de l'homme qui grandit sur la paroi de la montagne le soir.
Toi qui te dérobes et fuis d'arbre en arbre
sous le portique interminable d'une aurore condamnée d'avance
Toi que j'appelle en vain au combat de la parole à travers
d'innombrables murmures
je tends l'oreille et ne distingue rien.
Toi qui gardes le silence toujours et moi qui parle encore avant de
devenir sourd et aveugle
immobile muet (ce qui est dit : la mort),
Je vais hors de moi-même en tâtonnant cherchant ce qui peut me
répondre,
« toi », peut-être simplement le souffle de ma bouche formant ce mot.
Toi je te connais je te redoute tu es la pierre et l'asphalte
les arbres menacés les bêtes condamnées les hommes torturés.
Tu es le jour et la nuit, le grondement d'avions invisibles, pluie et
brume
les cités satellites perspectives démentes les gazomètres les tas
d'ordures
les ruines les cimetières les solitudes glacées je ne sais où.
Tu grognes dans les rumeurs épaisses des autos des camions des gares
dans le hurlement des sirènes l'alerte du travail les bombes pour les
familles.
Tu es un amas de couleurs où le rouge se perd devient grisaille
tu es le monceau des instants accumulés dans l'innommable, la boue et
la poussière,
Tu ne ressembles à personne mais tout compose ta figure.
Tout : le piétinement des armées, la masse immense de la douleur
tout ce qui pour naître et renaître s'accouple à l'agonie, même les
prés délicieux
les forêts frissonnantes la folie du soleil l'éphémère clarté le
roulement du tonnerre les torrents,
tout cela ne fail qu'un seul être qui m'engloutit ; je vais du même
pas que les fourmis sur le sable.
Toi je te vois je t'entends je souffre de ton poids sur mes épaules
tu es tout : le visible, l'invisible.
connaissance inconnue et sans nom.
Faut-il parler aux murs ? Aux vivants qui n'écoutent pas ? À qui
m'adresserai-je
sinon à un sourd comme moi ?
Tu es ce que je sais, que j'ai su et oublié,
que je connais pourtant mieux que moi-même,
de ce côté où je cherche la voie le vide où tout recommence.
La môme néant
Quoi qu'a dit ?
- A dit rin.
Quoi qu'a fait ?
- A fait rin.
A quoi qu'a pense ?
- A pense à rin.
Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?
A'xiste pas.
Le prestidigitateur
Je ne crois à rien à personne
sinon au petit magicien des bals d'enfants d'autrefois
le prestidigitateur miteux et blême
au visage ridé sous le fard.
Son haut-de-forme posé à l'envers sur un guéridon
il le recouvre d'un foulard rouge
et soudain
il le retire et voyez ce qu'il sort du chapeau :
un œuf un lapin un drapeau
un oiseau ma vie et la vôtre et les
morts il les cache dans la coulisse
pour un piètre
SALAIRE.
Le tombeau de Monsieur Monsieut
Dans un silence épais Monsieur et Monsieur parlent
c'est comme si Personne avec Rien dialoguait.
L'un dit : Quand vient la mort pour chacun d'entre nous
c'est comme si personne avait jamais été.
Aussitôt disparu qui vous dit que je fus ?
Monsieur, répond Monsieur,
plus loin que vous j'irai : aujourd'hui ou jamais
je ne sais si j'étais.
Le temps marche si vite qu'au moment où je parle
(indicatif -- présent) je ne suis déjà plus ce que j'étais avant.
Si je parle au passé ce n'est pas même assez
il faudrait je le sens l'indicatif - néant.
C'est vrai, reprend Monsieur,
sur ce mode inconnu je conterai ma vie, notre vie à tous deux :
A nous les souvenirs !
Nous ne sommes pas nés nous n'avons pas grandi
nous n'avons pas rêvé nous n'avons pas dormi
nous n'avons pas mangé nous n'avons pas aimé.
Nous ne sommes personne et rien n'est arrivé.
Outils Posés sur une Table
Mes outils d'artisan sont vieux comme le monde
vous les connaissez Je les prends devant vous :
verbes adverbes participes pronoms substantifs adjectifs.
Ils ont su ils savent toujours peser sur les choses
sur les volontés
éloigner ou rapprocher réunir séparer
fondre ce qui est pour qu'en transparence
dans cette épaisseur
soient espérés ou redoutés
ce qui n'est pas, ce qui n'est pas encore, ce qui est tout, ce qui
n'est rien.
ce qui n'est plus.
Je les pose sur la table Ils parlent tout seuls je m'en vais.
Amable Tastu250
Découragement
Ils me l'ont dit : parfois, d'un mot qui touche,
J'ai réveillé le sourire ou les pleurs,
Quelques doux airs ont erré sur ma bouche,
Sous mes pinceaux quelques fraîches couleurs.
Moi qui, du monde aisément détachée,
Aspire à fuir les chaînes d'ici-bas,
Dois-je glaner, vers la terre penchée,
Ce peu d'épis répandus sous mes pas ?
Faut-il quêter dans la moisson commune
Mon lot chétif de peine et de plaisirs,
Quand il n'est point de si haute fortune
Que de bien loin ne passent mes désirs !...
Puis, qu'après moi rien de moi ne demeure !
Penser ! souffrir ! sans qu'il en reste rien,
Sans imposer, devant que je ne meure,
A d'autres cœurs les battements du mien !...
Sons enchantés, qu'entend ma seule oreille,
Divins aspects, rêves où je me plus,
Vous, qui m'ouvrez un monde de merveille,
Où serez-vous quand je ne serai plus ?D'où vient que l'âme humaine
D'où vient que l'âme humaine est ainsi disposée,
Que jamais ses regards troublés et mécontents
N'ont pu s'accoutumer à la marche du temps ?
Sur l'éternel chemin, chaque borne posée
Nous attriste. D'où vient ? Je ne sais ; mais toujours
Le vertige nous prend à voir couler nos jours :
Si vous reparcourez l'enclos où votre enfance
Aspirait l'existence et l'air par tous les sens ;
Si quelque ancien portrait de votre adolescence
Vous regarde et vous rit d'un rire de quinze ans ;
Du bouquet nuptial si la fleur conservée
Un jour sous votre main tout à coup s'est trouvée,
Que d'amertume, hélas ! dans ce legs du passé,
Vestige qu'en fuyant son pied nous a laissé !
Et qu'est-ce donc, quand l'art sous sa forme savante
Enferma les pensers qu'en notre âme il a lus,
De retrouver, nous morts, notre image vivante,
Et de recompter là, tout pâles d'épouvante,
Ces battements du cœur que nous ne sentons plus !
(...)
Avez-vous souvenir, à l'âge où tout enchante,
D'une voix qui vous plut, voix timide et touchante,
Qui, pleine d'harmonie et de séductions,
Répondit la première à vos émotions ?
Que, plus tard, cette voix résonne à votre oreille,
De vos rêves déçus vous raillez la merveille,
Vous prenant en pitié d'avoir si mal jugé...
Elle est la même encore ; mais vous avez changé !
Fantaisie
La paix, toujours et vainement briguée,
La paix me fuit ; oh ! je suis fatiguée !
Je voudrais vivre, et ne veux plus courir :
Vivre, pour moi, serait ne rien entendre,
Ne rien prévoir, surtout ne rien attendre,
Rêver enfin, car penser c'est souffrir.
Que j'ai de fois, durant les longues veilles,
D'un monde fée évoqué les merveilles !
Monde, où du moins souhaiter c'est avoir !
A tout esprit fier, avide, mobile,
Hôte d'un corps paresseux et débile,
Le ciel devrait ce magique pouvoir !
(...)
Oh ! qu'à mes vœux une force brûlante
Fraîrait alors une route moins lente !
Que de doux bruits passeraient dans mes vers,
Bruits fugitifs, nés de l'empire humide !
Comme soudain quelque souffle rapide
M'emporterait au bout de l'univers ! ...
Toi, terre, hélas ! qu'attendre de tes gnomes,
Nains malfaisants, hideux semblant des hommes !...
Taisons des vœux qu'ils n'exauceraient pas.
Il n'est pour moi, dans leurs trésors sans nombre.
Qu'un don, un seul ! La fosse étroite et sombre,
Incessamment béante sons nos pas !
Thérèse Martin de Lisieux251
Le Ciel en est le prix
Le Ciel en est le prix
La matraque sonore
Qui devance l'aurore
Me fait sauter du lit.
Le ciel en est le prix
Aussitôt qu'on s'éveille
On voit d'autres merveilles
Que celles de Paris.
Le ciel en est le prix
Dans ma pauvre cellule
Point de rideaux de tulle
Ni glaces ni tapis.
Le ciel en est le prix
Rien, ni table ni chaise
N'être pas à son aise
C'est le bonheur ici.
Le ciel en est le prix
J'aperçois sans alarmes
Mes scintillantes armes
J'aime leur cliquetis.
Le ciel en est le prix
A moi le sacrifice
Croix, chaînes et cilice
Mes armes, les voici.
Le ciel en est le prix
Après une prière
Il faut baiser la terre
La règle le prescrit.
Le ciel en est le prix
Je cache mon armure
Sous ma robe de bure
Et mon voile béni.
Le ciel en est le prix
Si madame Nature
Fait entendre un murmure
En riant je lui dis :
Le ciel en est le prix
Jeûner est bien facile
Cela rend très agile
Si l'on a faim, tant pis !
Le ciel en est le prix
Nous ne respectons guère
Navets, pommes de terre
Choux, carottes, radis.
Le ciel en est le prix
Jamais on ne s'étonne
Que le soir on ne donne
Que du pain et des fruits.
Le ciel en est le prix
Souvent avec justesse
Le pain passe, et je laisse
Dans l'assiette les fruits.
Le ciel en est le prix
De terre est mon assiette
Ma main sert de fourchette
La cuillère est de buis.
Le ciel en est le prix
Enfin l'on se rassemble
On peut parler ensemble
Des joies du Paradis
Le ciel en est le prix
En parlant on travaille
L'une coud, l'autre taille
Des ornements bénis.
Le ciel en est le prix
On voit la gaîté sainte
Marquer de son empreinte
Les fronts épanouis.
Le ciel en est le prix
Une heure passe vite
Je redeviens ermite
Sans froncer les sourcils.
Le ciel en est le prix
Le bruit des pénitences
Interrompt le silence
On en est assourdi.
Le ciel en est le prix
Des coups que je défile
Par an soixante-six mille
C'est le nombre précis.
Le ciel en est le prix
Pour les missionnaires
Nous nous faisons des guerres
Sans trêve, sans merci.
Le ciel en est le prix.
La Volière de l'Enfant Jésus
Pour les exilés de la terre Le Bon Dieu créa les oiseaux
Ils vont gazouillant leur prière Dans les vallées, sur les coteaux.
Les enfants joyeux et volages Ayant choisi leurs préférés
Les emprisonnent dans des cages Dont les barreaux sont tout dorés.
O Jésus ! notre petit Frère Pour nous tu quittes le beau Ciel
Mais tu le sais bien, ta volière Divin Enfant, c'est le Carmel.
Notre cage n'est pas dorée Cependant nous la chérissons
Dans les bois, la plaine azurée Plus jamais nous ne volerons.
Jésus, les bosquets de ce monde Ne peuvent pas nous contenter
Dans la solitude profonde Pour toi seul nous voulons chanter.
Ta petite main nous attire Enfant, que tes charmes sont beaux !
O Divin Jésus ! ton sourire Captive les petits oiseaux ! ....
Ici l'âme simple et candide Trouve l'objet de son amour
Comme la colombe timide Elle ne craint plus le vautour.
Sur les ailes de la prière On voit monter le coeur ardent
Comme l'alouette légère Qui bien haut s'en va chantant.
Ici l'on entend le ramage Du roitelet, du gai pinson
O Petit Jésus ! dans leur cage Tes oiseaux gazouillent ton nom.
Le petit oiseau toujours chante Sa vie ne l'inquiète pas,
Un grain de millet le contente Jamais il ne sème ici-bas.
Comme lui dans notre volière Nous recevons tout de ta main
L'unique chose nécessaire C'est de t'aimer, Enfant Divin.
Aussi nous chantons tes louanges Unies aux purs esprits du Ciel
Et nous le savons, tous les anges Aiment les oiseaux du Carmel.
Jésus, pour essuyer les larmes Que te font verser les pécheurs
Tes oiseaux redisent tes charmes Leurs doux chants te gagnent des cœurs.
Un jour loin de la triste terre Lorsqu'ils entendront ton appel
Tous les oiseaux de ta volière Prendront leur essor vers le Ciel.
Avec les charmantes phalanges Des petits Chérubins joyeux
O Divin Enfant, tes louanges Nous les chanterons dans les Cieux.
Pour une Sainte-Marthe
Refr.
Très nobles sœurs du voile blanc
Vous fêter nous rend l'cœur content.
À sœur Marie d'l'Incarnation
Nous offrons la navigation
Et ce joli petit bateau
Mam'zelle Henriette le trouv'ra beau.
Nous offrons à sœur Saint Vincent
Ce petit roquet tout pimpant
Aboyant près de son jardin
Il en sera très bon gardien.
Nous offrons au très cher Marthon
Ce ravissant petit cochon
De monture il lui servira
Quand il fera la chasse aux rats.
Pour fêter Mélanie Lebon
C'est à Baptiste de donner l'ton
Il lui présente un petit chat
Qui lui servira de lèche-plat.
Comment dire pour offrir ce broc
Ah ! vraiment nous ne savons trop
Mon p'pa, voilà le Magister
Sauvons-nous, il a son grand air !
Charles Trenet252
La mer
La mer
Qu'on voit danser
Le long des golfes clairs
A des reflets d'argent
La mer
Des reflets changeants
Sous la pluie
La mer
Qu'au ciel d'été confond
Ses blancs moutons
Avec les anges si purs
La mer
Bergère d'azur, infinie
Voyez
Près des étangs
Ces grands roseaux mouillés
Voyez
Ces oiseaux blancs
Et ces maisons rouillées
La mer
Les a bercés
Le long des golfes clairs
Et d'une chanson d'amour
La mer
A bercé mon cœur pour la vie
La mer
Qu'on voit danser
Le long des golfes clairs
A des reflets d'argent
La mer
Des reflets changeants
Sous la pluie
La mer
Au ciel d'été confond
Ses blancs moutons
Avec les anges si purs
La mer
Bergère d'azur, infinie
Voyez (voyez)
Près des étangs (près des étangs)
Ces grands roseaux mouillés (voyez ces roseaux)
Voyez (voyez)
Ces oiseaux blancs (ces oiseaux blancs)
Et ces maisons rouillées (la-la-la-la-la-la)
La mer
Les a bercés (les a bercés)
Le long des golfes clairs
Et d'une chanson d'amour
La mer
A bercé mon cœur pour la vie
Boum !
La pendule fait tic tac tic tac
Les oiseaux du lac font pic pic pic pic
Glou glou glou font tous les dindons
Et la jolie cloche ding din don
Mais...
Boum
Quand notre coeur fait Boum
Tout avec lui dit Boum
Et c'est l'amour qui s'éveille.
Boum
Il chante "love in bloom"
Au rythme de ce Boum
Qui redit Boum à l'oreille
Tout a changé depuis hier
Et la rue a des yeux qui regardent aux fenêtres
Y a du lilas et y a des mains tendues
Sur la mer le soleil va paraître
Boum
L'astre du jour fait Boum
Tout avec lui dit Boum
Quand notre coeur fait Boum Boum
Le vent dans les bois fait hou hou hou
La biche aux abois fait mê mê mê
La vaisselle cassée fait cric crin crac
Et les pieds mouillés font flic flic flac
Mais...
Boum
Quand notre coeur fait Boum
Tout avec lui dit Boum
L'oiseau dit Boum, c'est l'orage
Boum
L'éclair qui lui fait boum
Et le bon Dieu dit Boum
Dans son fauteuil de nuages.
Car mon amour est plus vif que l'éclair
Plus léger qu'un oiseau qu'une abeille
Et s'il fait Boum s'il se met en colère
Il entraîne avec lui des merveilles.
Boum
Le monde entier fait Boum
Tout l'univers fait Boum
Parc'que mon coeur fait Boum Boum
Boum
Je n'entends que Boum Boum
Ça fait toujours Boum Boum
Boum Boum Boum...
Tout est au duc
Le navire acoste au quai,
Je suis invité
Chez le Duc
De Montmorency ( *)
Qui demeure ici.
Château, villas, maisons superbes
Jardins fleuris,
Bel aqueduc,
Jeunes poulains sautant les herbes,
Tout cela, tout cela est au Duc
Et sur les marches du perron
Douze laquais chantent en rond :
"Attention !
Tout est Duc ici, Monsieur,
Tout est Duc,
Tout est au Duc,
Tout est au Duc.
Il possède à lui seul des millions de ducats
Ah oui, vraiment monsieur,
C'est fou ce que le Duc a !
Le Duc a tout, monsieur,
Pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux :
Depuis vingt ans
Il a perdu ses cheveux.
Il nerveux, il est nerveux
Et nous cherchons, en vain, depuis un truc
Pour faire pousser les poils du Duc."
Le soir, c'est un grand dîner
Car le Duc a tué
A la chasse des isards,
Des pies, des lézards.
La Duchesse est une jeune femme
Qui n'a pas plus de vingt printemps
Et moi je suis tout feu tout flamme
Et je ne tiens plus mon coeur battant.
Mais sur les marches du perron,
Les mêmes laquais chantent en rond :
"Attention !
Tout est Duc ici, Monsieur,
Tout est Duc
Tout est au Duc,
Tout est au Duc.
Il tue les gens qui osent à sa femme dire"tu".
Ah oui, vraiment monsieur,
C'est fou lorsque le Duc tue !
Le Duc a tué déjà plus de trente rivaux.
Il leur a bouffé le cerveau.
Alors tant pis pour vous, mon cher monsieur,
Si vous êtes trop audacieux
Songez, hélas, qu'on peut devenir eunuque ( *)
En recevant le pied du Duc."
Quand je revins au château
On me dit bientôt :
"Vous trouverez du changement,
Depuis vingt cinq ans !"
Papiers timbrés, huissiers terribles
Saisies-arrêts du percepteur
Murs délabrés, trucs impossible,
Tout cela, tout cela, quel malheur !
Et sur les marches du perron
Un seul miteux chantait en rond :
"Déception !
Rien n'est au Duc
Ici, monsieur,
Rien n'est au Duc.
Rien n'est au Duc,
Rien n'est au Duc !
Elle lui a mangé son argent la p'tite nana
Ah oui, vraiment monsieur,
C'est fou ce que le Duc n'a
Le Duc n'a rien, monsieur !
Nos bas sont rapiéciés,
Nos culottes sont toutes froissées.
Nous avons faim,
Nous sommes capables de tout
Et s'il n'y a rien,
Plus rien du tout
Il faudra bien qu'on lui fauche sa perruque
Et nous boufferons les poils du Duc.
Tristan Tzara253
L'homme approximatif
dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang
hebdomadaire poids accroupi sur ses muscles
tombé à l'intérieur de soi-même retrouvé
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous nous réjouirons au bruit des chaînes
que nous ferons sonner en nous avec les cloches
quel est ce langage qui nous fouette nous sursautons dans la lumière
nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps
et le doute vient avec une seule aile incolore
se vissant se comprimant s'écrasant en nous
comme le papier froissé de l'emballage défait
cadeau d'un autre âge aux glissements des poissons d'amertume
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les yeux des fruits nous regardent attentivement
et toutes nos actions sont contrôlées il n'y a rien de caché
l'eau de la rivière a tant lavé son lit
elle emporte les doux fils des regards qui ont traîné
aux pieds des murs dans les bars léché des vies
alléché les faibles lié des tentations tari des extases
creusé au fond des vieilles variantes
et délié les sources des larmes prisonnières
les sources servies aux quotidiens étouffements
les regards qui prennent avec des mains desséchées
le clair produit du jour ou l'ombrageuse apparition
qui donnent la soucieuse richesse du sourire
vissée comme une fleur à la boutonnière du matin
ceux qui demandent le repos ou la volupté
les touchers d'électriques vibrations les sursauts
les aventures le feu la certitude ou l'esclavage
les regards qui ont rampé le long des discrètes tourmentes
usés les pavés des villes et expié maintes bassesses dans les aumônes
se suivent serrés autour des rubans d'eau
et coulent vers les mers en emportant sur leur passage
les humaines ordures et leurs mirages
l'eau de la rivière a tant lavé son lit
que même la lumière glisse sur l'onde lisse
et tombe au fond avec le lourd éclat des pierres
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
les soucis que nous portons avec nous
qui sont nos vêtements intérieurs
que nous mettons tous les matins
que la nuit défait avec des mains de rêve
ornés d'inutiles rébus métalliques
purifiés dans le bain des paysages circulaires
dans les villes préparées au carnage au sacrifice
près des mers aux balayements de perspectives
sur les montagnes aux inquiètes sévérités
dans les villages aux douloureuses nonchalances
la main pesante sur la tête
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous partons avec les départs arrivons avec les arrivées
partons avec les arrivées arrivons quand les autres partent
sans raison un peu secs un peu durs sévères
pain nourriture plus de pain qui accompagne
la chanson savoureuse sur la gamme de la langue
les couleurs déposent leur poids et pensent
et pensent ou crient et restent et se nourrissent
de fruits légers comme la fumée planent
qui pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
nous marchons pour échapper au fourmillement des routes
avec un flacon de paysage une maladie une seule
une seule maladie que nous cultivons la mort
je sais que je porte la mélodie en moi et n'en ai pas peur
je porte la mort et si je meurs c'est la mort
qui me portera dans ses bras imperceptibles
fins et légers comme l'odeur de l'herbe maigre
fins et légers comme le départ sans cause
sans amertume sans dettes sans regret sans
les cloches sonnent sans raison et nous aussi
pourquoi chercher le bout de la chaîne qui nous relie à la chaîne
sonnez cloches sans raison et nous aussi
nous ferons sonner en nous les verres cassés
les monnaies d'argent mêlées aux fausses monnaies
les débris des fêtes éclatées en rire et en tempête
aux portes desquelles pourraient s'ouvrir les gouffres
les tombes d'air les moulins broyant les os arctiques
ces fêtes qui nous portent les têtes au ciel
et crachent sur nos muscles la nuit du plomb fondu
je parle de qui parle qui parle je suis seul
je ne suis qu'un petit bruit j'ai plusieurs bruit en moi
un bruit glacé froissé au carrefour jeté sur le trottoir humide
aux pieds des hommes pressés courant avec leur morts autour de la mort
qui étend ses bras
sur le cadran de l'heure seule vivante au soleil
le souffle obscur de la nuit s'épaissit
et le long des veines chantent les flûtes marines
transposées sur les octaves des couches de diverses existences
les vies se répètent à l'infini jusqu'à la maigreur atomique
et en haut si haut que nous ne pouvons pas voir avec ces vies à côtés
que nous ne voyons pas
l'utltra-violet de tant de voies parallèles
celles qui nous aurions pu prendre
celles par lesquelles nous aurions pu ne pas venir au monde
ou en être déjà partis depuis longtemps si longtemps
qu'on aurait oublié et l'époque et la terre qui nous aurait sucé la
chair
sels et métaux liquides limpides au fond des puits
je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous
(...)
homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d'échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un coeur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t'empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage
cependant les hommes chantent en rond sous les ponts
du froid la bouche bleue contractée plus loin que le rien
homme approximatif ou magnifique ou misérable
dans le brouillard des chastes âges
habitation à bon marché les yeux ambassadeurs de feu
que chacun interroge et soigne dans la fourrure de caresses de ses
idées
yeux qui rajeunissent les violences des dieux souples
bondissant aux déclenchements des ressorts dentaires du rire
homme approximatif comme moi comme toi lecteur
tu tiens entre tes mains comme pour jeter une boule
chiffre lumineux ta tête pleine de poésie
(...)
Paul Valéry254
Le cimetière marin
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux !
Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l'abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !... Édifice dans l'âme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit !
Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m'accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l'altitude un dédain souverain.
Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.
L'âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !... Mais rendre la lumière
Suppose d'ombre une morne moitié.
Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l'événement pur,
J'attends l'écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l'âme un creux toujours futur !
Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l'attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !
Chienne splendide, écarte l'idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !
Ici venu, l'avenir est paresse.
L'insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
À je ne sais quelle sévère essence...
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même...
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.
Tu n'as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant...
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.
Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L'argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L'art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.
Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !
Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !
Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !
Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !
Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu'importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d'appartenir !
Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d'Êlée !
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m'enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil... Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas !
Non, non !... Debout ! Dans l'ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme... Ô puissance salée !
Courons à l'onde en rejaillir vivant.
Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l'étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,
Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !
Aurore
La confusion morose
Qui me servait de sommeil,
Se dissipe dès la rose
Apparence du soleil.
Dans mon âme je m'avance,
Tout ailé de confiance :
C'est la première oraison !
À peine sorti des sables,
Je fais des pas admirables
Dans les pas de ma raison.
Salut ! encore endormies
À vos sourires jumeaux,
Similitudes amies
Qui brillez parmi les mots !
Au vacarme des abeilles
Je vous aurai par corbeilles,
Et sur l'échelon tremblant
De mon échelle dorée,
Ma prudence évaporée
Déjà pose son pied blanc.
Quelle aurore sur ces croupes
Qui commencent de frémir !
Déjà s'étirent par groupes
Telles qui semblaient dormir :
L'une brille, l'autre bâille ;
Et sur un peigne d'écaille
Égarant ses vagues doigts,
Du songe encore prochaine,
La paresseuse l'enchaîne
Aux prémisses de sa voix.
Quoi ! c'est vous, mal déridées !
Que fîtes-vous, cette nuit,
Maîtresses de l'âme, Idées,
Courtisanes par ennui ?
--- Toujours sages, disent-elles,
Nos présences immortelles
Jamais n'ont trahi ton toit !
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Dans les ténèbres de toi !
Ne seras-tu pas de joie
Ivre ! à voir de l'ombre issus
Cent mille soleils de soie
Sur tes énigmes tissus ?
Regarde ce que nous fîmes :
Nous avons sur tes abîmes
Tendu nos fils primitifs,
Et pris la nature nue
Dans une trame ténue
De tremblants préparatifs...
Leur toile spirituelle,
Je la brise, et vais cherchant
Dans ma forêt sensuelle
Les oracles de mon chant.
Être ! Universelle oreille !
Toute l'âme s'appareille
À l'extrême du désir...
Elle s'écoute qui tremble
Et parfois ma lèvre semble
Son frémissement saisir.
Voici mes vignes ombreuses,
Les berceaux de mes hasards !
Les images sont nombreuses
À l'égal de mes regards...
Toute feuille me présente
Une source complaisante
Où je bois ce frêle bruit...
Tout m'est pulpe, tout amande,
Tout calice me demande
Que j'attende pour son fruit.
Je ne crains pas les épines !
L'éveil est bon, même dur !
Ces idéales rapines
Ne veulent pas qu'on soit sûr :
Il n'est pour ravir un monde
De blessure si profonde
Qui ne soit au ravisseur
Une féconde blessure,
Et son propre sang l'assure
D'être le vrai possesseur.
J'approche la transparence
De l'invisible bassin
Où nage mon Espérance
Que l'eau porte par le sein.
Son col coupe le temps vague
Et soulève cette vague
Que fait un col sans pareil...
Elle sent sous l'onde unie
La profondeur infinie,
Et frémit depuis l'orteil.
Les Pas
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux ! tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !
Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n'était que vos pas.
Sylvie Vartan255
J'ai un problème...
Dis-moi pourquoi tu es mon seul problème
Dis-moi pourquoi tu es mon seul souci
On récolte la vie que l'on sème
Mais quand vient l'amour on est un peu surpris
À cause de toi je ne suis plus la même
Moi par ta faute j'ai changé aussi
Je ne sais pas où cela nous entraîne
C'est la chance ou bien c'est de la folie
Si tu n'es pas vraiment l'amour tu lui ressembles
Quand je m'éloigne toi tu te rapproches un peu
Si ça n'est pas vraiment l'amour de vivre ensemble
Ça lui ressemble tant que c'est peut-être mieux
J'ai un problème je sens bien que je t'aime
Oh, j'ai un problème c'est que je t'aime aussi
Ces mots là restent toujours les mêmes
C'est nous qui changeons le jour où on les dit
J'ai un problème j'ai bien peur que je t'aime
J'ai un problème j'en ai bien peur aussi
En perdant on y gagne quand même
Et puis après tout on a pas choisi
Si tu n'es pas vraiment l'amour tu lui ressembles
Quand je m'éloigne toi tu te rapproches un peu
Si ça n'est pas vraiment l'amour de vivre ensemble
Ça lui ressemble tant que c'est peut-être mieux
Comme un garçon...256
Comme un garçon j'ai les cheveux longs
Comme un garçon je porte un blouson
Un médaillon, un gros ceinturon
Comme un garçon
Comme un garçon moi je suis têtue
Et bien souvent, moi je distribue
Des corrections faut faire attention
Comme un garçon
Pour-tant je ne suis qu'un'fil-le
Et quand je suis dans tes bras
Je n'suis qu'une petit'fil-le
Perdue quand tu n'es plus là
Comme un garçon moi j'ai ma moto
Comme un garçon j'fais du rodéo
C'est la tereur à deux cents à l'heure
Comme un garçon
Comme un garçon je n'ai peur de rien
Comme un garçon moi j'ai des copains
Et dans la band'c'est moi qui command'
Comme un garçon
Pour-tant je ne suis qu'un'fil-le
Et quand je suis -vec toi
Je n'suis qu'une petit'fil-le
Tu fais ce que tu veux de moi
Comme un garçon j'ai les cheveux longs
Comme un garçon je porte un blouson
Un médaillon, un gros ceinturon
Comme un garçon
Comme un garçon toi, tu n'es pas très attentionné
T'es dé-con-trac-té
Mais avec toi je n'suis plus jamais
Comme un garçon
Je suis u-ne petit'fil-le
Tu fais ce que tu veux de moi
Je suis un'tout'petit'fil-le
Et c'est beau-coup mieux comm'ça voilà !
Paul Verlaine257
D'une prison
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
-- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Il pleure dans mon cœur
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville :
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !
Chanson d'automne
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Colombine
Léandre le sot.
Pierrot qui d'un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce.
Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque
Aux costumes fous,
Ses yeux luisant sous
Son masque,
Do, mi, sol, mi, fa, ---
Tout ce monde va,
Rit, chante
Sur l'herbe
L'abbé divague'.
Et toi, marquis.
Tu mets de travers ta perruque.
Ce vieux vin de
Chypre est exquis
Moins,
Camargo, que votre nuque.
Ma flamme...
Do, mi, sol, la, si.
L'abbé, ta noirceur se dévoile !
Que je meure.
Mesdames, si
Je ne vous décroche une étoile !
Je voudrais être petit chien !
Embrassons nos bergères " l'une
Après l'autre. ---
Messieurs, eh bien ?
Do, mi, sol. ---
Hé ! bonsoir ! la
Lune !
Eugène Viala258
L'orage
Le vieux vient de percevoir d'inquiétants nuages
Là-bas, sur le grand parc chaperonné de vert,
Il a pris par la main ma vieille, et les deux sages
Ont gagné leur marquise aux abois du pivert.
Les vieux, dans le velours se sont assis, placides,
Et leurs yeux ont erré, tranquilles et sereins,
A travers leur vitrail parmi les cieux livides
S'amoncelant toujours au fond des boulingrins ;
Et l'orage est venu, outrageant toutes choses,
Abîmant les rosiers dans le gazon fleuri,
Hachant le chair des lys aux divines chloroses ;
Et l'orage est passé, sur le jardin meurtri,
Les vieux viennent d'ouvrir leur vitrail favori,
Et les deux rentiers boivent l'âme des roses.
L'Idiot
On l'a poussé dehors comme on pousse une ordure.
Sur le seuil, pauvre seuil étagé de granit,
Sa prunelle attirée au cœur de la nature
Le suivra tout le jour à travers l'infini.
O frère, comme toi je viens devant l'aurore,
Illuminer ma nuit profonde à son lever,
Car il faut à mon rêve un rayon pour éclore,
Et pour battre mon cœur a besoin de rêver.
Et tous les deux frappés du même choc superbe
Nous nous consumerons sans espoir et sans fruit,
Et quand l'heure viendra de nous coucher dans l'herbe
Nous serons devenus amoureux de la nuit...
Loin des foules
Il est un arbre mort, là-haut, près des nuages,
Chêne gaulois péri, roi déchu d'autres temps,
Tordant ses bras noueux dans les soirs éclatants,
Cadavre aérien d'une légion d'âges.
A le voir se dresser sur l'espace béant,
Titan désespéré conjurant l'étendue,
Presque humain dans sa forme étrange et morfondue,
On croit le voir pleurer quelque rêve géant.
Boris Vian259
Quand j'aurai du vent dans mon crâne
Quand j'aurai du vent dans mon crâne
Quand j'aurai du vert sur mes osses
P'tet qu'on croira que je ricane
Mais ça sera une impression fosse
Car il me manquera
Mon élément plastique
Plastique tique tique
Qu'auront bouffé les rats
Ma paire de bidules
Mes mollets mes rotules
Mes cuisses et mon cule
Sur quoi je m'asseyois
Mes cheveux mes fistules
Mes jolis yeux cérules
Mes couvre-mandibules
Dont je vous pourléchois
Mon nez considérable
Mon coeur mon foie mon râble
Tous ces riens admirables
Qui m'ont fait apprécier
Des ducs et des duchesses
Des papes des papesses
Des abbés des ânesses
Et des gens du métier
Et puis je n'aurai plus
Ce phosphore un peu mou
Cerveau qui me servit
A me prévoir sans vie
Les osses tout verts, le crâne venteux
Ah comme j'ai mal de devenir vieux.
Alfred de Vigny260
La mort du loup
I
Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. --- Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d'en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
A regardé le sable en s'y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu'adoraient lesRomains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
II
J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l'homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
-- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur !
Il disait : » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Le Cor
I
J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
Ô montagne d'azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons !
C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre
Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
De cette voix d'airain fait retentir la nuit ;
À ses chants cadencés autour de lui se mêle
L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.
Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !
II
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
Il reste seul debout, Olivier près de lui,
L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
« Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. »
Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends,
Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.
--- Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. »
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
« Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin. »
Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
III
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
À l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,
De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour
S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ;
Le vin français coulait dans la coupe étrangère ;
Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi
Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;
Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu.
Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. »
Ici l'on entendit le son lointain du Cor. ---
L'Empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.
« Entendez-vous ! dit-il. --- Oui, ce sont des pasteurs
Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée
Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée. »
Et l'Empereur poursuit ; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux.
Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,
Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
« Malheur ! c'est mon neveu ! malheur ! car si Roland
Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
Arrière, chevaliers, repassons la montagne !
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne ! »
IV
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ;
L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour à peine se colore.
À l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
« Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
--- J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant.
Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire,
Son âme en s'exhalant nous appela deux fois. »
Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !
François Villon261
Ballade du concours de Blois
Je meurs de seuf auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre lointaine ;
Lez un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme un ver, vêtu en président,
Je ris en pleurs et attends sans espoir ;
Confort reprends en triste désespoir ;
Je m'éjouis et n'ai plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Rien ne m'est sûr que la chose incertaine ;
Obscur, fors ce qui est tout évident ;
Doute ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gagne tout et demeure perdant ;
Au point du jour dis : " Dieu vous doint bon soir ! "
Gisant envers, j'ai grand paour de choir ;
J'ai bien de quoi et si n'en ai pas un ;
Echoite attends et d'homme ne suis hoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
De rien n'ai soin, si mets toute ma peine
D'acquérir biens et n'y suis prétendant ;
Qui mieux me dit, c'est cil qui plus m'ataine,
Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant ;
Mon ami est, qui me fait entendant
D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir ;
Et qui me nuit, crois qu'il m'aide à pourvoir ;
Bourde, verté, aujourd'hui m'est tout un ;
Je retiens tout, rien ne sait concevoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Prince clément, or vous plaise savoir
Que j'entends mout et n'ai sens ne savoir :
Partial suis, à toutes lois commun.
Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Testament
En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'eus beues,
Ne du tout fol, ne du tout sage,
Non obstant maintes peines eues,
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la main Thibault d'Aussigny...
S'evesque il est, seignant les rues,
Qu'il soit le mien je le regny. (...)
Et pour ce que foible me sens
Trop plus de biens que de santé,
Tant que je suis en mon plain sens,
Si peu que Dieu m'en a preste,
Car d'autre ne l'ay emprunté,
J'ay ce testament très estable
Faict, de dernière voulenté,
Seul pour tout et irrévocable. (...)
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre galle
Jusques a l'entrée de viellesse
Qui son partement m'a celé.
Il ne s'en est a pie allé
N'a cheval : helas ! comment don ?
Soudainement s'en est voilé
Et ne m'a laissié quelque don.
Allé s'en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir,
Triste, failly, plus noir que meure,
Qui n'ay n'escus, rente, n'avoir ;
Des miens le mendre, je dis voir,
De me desavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir
Par faulte d'ung peu de chevance.
Hé ! Dieu, se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et a bonnes meurs dédié,
J'eusse maison et couche molle.
Mais quoy ? je fuyoie l'escolle,
Comme fait le mauvais enfant.
En escripvant ceste parolle,
A peu que le cuer ne me fent.
Povre je suis de ma jeunesse,
De povre et de petite extrace ;
Mon père n'ot oncq grant richesse,
Ne son ayeul, nommé Orace ;
Povreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaulx de mes ancestres,
Les âmes desquelz Dieu embrasse,
On n'y voit couronnes ne ceptres (...)
Somme, plus ne diray qu'ung mot,
Car commencer veuil à tester :
Devant mon clerc Fremin, qui m'ot
(S'il ne dort), je vueil protester,
Que n'entends homme detester,
En ceste presente ordonnance ;
Et ne la vueil manifester
Sinon au royaulme de France.
Je sens mon cueur qui s'affoiblist,
Et plus je ne puys papier.
Fremin, siez-toy près de mon lict,
Que l'on ne me viengne espier !
Prens tost encre, plume et papier,
Ce que nomme escryz vistement ;
Puys fais-le partout copier,
Et vecy le commancement.(...)
Ou nom de Dieu, comme j'ay dit,
Et de sa glorieuse Mère,
Sans peché soit parfaict ce dict
Par moy, plus maigre que chimère ;
Si je n'ay eu fièvre effimère,
Ce m'a faict divine clemence ;
Mais d'autre dueil et perte amère
Je me tays, et ainsi commence :
Premier, je donne ma pauvre ame
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité ;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne precieux.
Item, mon corps j'ordonne et laisse
A nostre grand mère la terre ;
Les vers n'y trouveront grand gresse :
Trop lui a faict faim dure guerre.
Or luy soit delivré grand erre ;
De terre vint, en terre tourne.
Toute chose, se par trop n'erre,
voulontiers en son lieu retourne.
Épitaphe de Villon ou ballade des pendus
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Ballade finale
Ici se clôt le testament
Et finit du pauvre Villon.
Venez à son enterrement,
Quand vous orrez le carillon,
Vêtus rouge com vermillon,
Car en amour mourut martyr :
Ce jura-t-il sur son couillon
Quand de ce monde vout partir.
Et je crois bien que pas n'en ment,
Car chassé fut comme un souillon
De ses amours haineusement,
Tant que, d'ici à Roussillon,
Brosse n'y a ne brossillon
Qui n'eût, ce dit-il sans mentir,
Un lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde vout partir.
Il est ainsi et tellement,
Quand mourut n'avoit qu'un haillon ;
Qui plus, en mourant, malement
L'époignoit d'Amour l'aiguillon ;
Plus aigu que le ranguillon
D'un baudrier lui faisoit sentir
(C'est de quoi nous émerveillon)
Quand de ce monde vout partir.
Prince, gent comme émerillon,
Sachez qu'il fit au départir :
Un trait but de vin morillon,
Quand de ce monde vout partir.
Louise de Vilmorin262
Reine des mouettes
Reine des mouettes, mon orpheline
Je t'ai vue rose, je m'en souviens
Sous les brumes mousselines
De ton deuil ancien.
Rose d'aimer le baiser qui chagrine
Tu te laissais accorder à mes mains
Sous les brumes mousselines
Voiles de nos liens.
Rougis, rougis mon baiser te devine
Mouette prise aux nœuds des grands chemins.
Reine des mouettes, mon orpheline
Tu étais rose,
accordée à mes mains
Rose sous les mousselines
Et je m'en souviens.
Paganini
Violon hippocampe et sirène
Berceau des coeurs coeur et berceau
Larmes de Marie-Madeleine
Soupir d'une Reine
Écho
Violon orgueil des mains légères
Départ à cheval sur les eaux
Amour chevauchant le mystère
Voleur en prière
Oiseau
Violon femme morganatique
Chat botté courant la forêt
Puits des vérités lunatiques
Confession publique
Corset
Violon alcool de l'âme en peine
Préférence. Muscle du soir
Épaule des saisons soudaines
Feuille de chêne
Miroir
Violon chevalier du silence
Jouet évadé du bonheur
Poitrine des mille présences
Bateau de plaisance
Chasseur
Attendez le Prochain Bateau
Belle, sous la mauvaise étoile,
Un soir, une dame à vapeurs,
Sur le pont d'un bateau à voiles
Soupirait pour un voyageur.
Mais insensible aux vœux d'un cœur
Il aimait une dame à voile
Au bord d'un navire à vapeur.
Oh ! Demoiselles fragiles,
Coquettes des miroirs d'eau,
Voici le port, voici l'île,
Attendez le prochain bateau.
Plus tard, devenue dame à voile,
À bord d'un navire à vapeur,
Elle revit ce voyageur
Blanchi aux feux de son étoile.
Mais il avait perdu son cœur
Sur le pont d'un bateau à voiles
Aux pieds d'une dame à vapeurs.
Oh ! Demoiselles fragiles,
Coquettes des miroirs d'eau,
Voici le port, voici l'île,
Attendez le prochain bateau.
Il Etait Rue Tique Tique...
Il était rue tique tique
Tiquetonne un épicier,
Qu'avait sa fille Angélique
Lique lique à marier,
Je veux qu'ell'soit baronne
Ou danseuse, ou danseuse, c'est mon tic.
Il faut s'la couler bonne.
Toujours trop tôt,
Toujours trop tôt,
Toujours trop tôt l'on fait : « Couic ! »
Je ne veux jamais l'oublier
Ma colombe ma blanche rade
Ô marguerite exfoliée
Mon île au loin ma désirade
Ma rose mon giroflier.
Frédéric tic tic
Dans sa p'tite boutique
Vend des allumettes
Dans sa p'tite brouette !
Roger Vitrac263
Migraine
La carie c'est le dol
Le Sol c'est la Patrie
La Batterie c'est le mol
Le Khol c'est la jolie
L'embolie c'est le col
Le bol c'est la charpie
La chérie au formol
Le fol à la voirie
Elle a ri au mi-sol
La geôle est la pourrie
Eugénie à l'épaule
L'avarie c'est le rôle
Le drôle est la mairie.
Le drap c'est l'incendie ...
Le drap, c'est l'incendie autour de ta figure
Un crachoir de dentiste où s'évente ton sang
Les os sont éclairés par l'œil bleu du mercure
Où passe avec tendresse un revolver mourant
Ton cœur est dans ma tête et le mien est mangé
Et chaque ravisseur qui revient les mains vides
Sous les doigts écartés chaque soir se suicide
Et l'ombre de ton corps n'en est pas dérangée.
Et maintenant assez de public
Les volants à rebours lents rabots de velours jettent le jour en lames
jeux lourds qui ne hantent jamais les wagons des adieux les yeux des
vagabonds.
Le papier roulé dans l'écorce, poupée d'acier, corset lent se résout
en pierres. Rizières du Pérou, le sel dissout l'amour ; le miel adoucit
les sourds.
L'argile des paroles. Gilles désolé.
Poètes d'encre retrouvez d'autres pensées.
Entre les sèves le centre d'Ève.
Herbes noires du cerveau, soir vert d'Ubu porté par les spirales spores
et pétales des mots défunts, de mes défauts qu'elles meurent du sirop
des sueurs promises.
La bouche vidée, biche dévouée des sons, des dons glanés par les
paroles, parés de nos glas nous faisons la roue selon la raison des
fous.
Les paquebots cruels, belles Pâques sucrées emportent des enfants
épandant des amphores.
Lignes des vagues, vignes des glas les vendanges sont prêtes, héros
d'Azow que font vos têtes sans franges ? au ras des eaux ?
Les hommes en marche, l'anarchie, ô mes icônes, on se prend la tête
dans les mains : l'attente prête ses déments.
Les roches, les tiges, le cristal, mistral des torches, dans les verres
de tulle, les bulles de terre sont des larmes des sons le long des
armes.
Chants de guerre, gants de chair
La barrière en feu
Chair habile Exil de la vie et de l'amour
Deux grands squelettes s'invitaient
et se broyaient bouche à bouche
dans la vapeur du café et de la nuit
Mais l'aigle de la peau tatoué depuis l'été
ridé d'un vieillard contagieux
s'élevait de la viande adorée
comme l'arc-en-ciel de la terre qui tremble
Fouet agenouillé tes nerfs si tristes
tes doigts longs gelés par le sommeil
Tes yeux en exil chez les braves
détournaient les caravanes de la mer
Au théâtre Balcon d'une cuisse jalouse
l'autre perdue dans le décor
et le drame de la tête à la dérive
dans les parures de ton sang libre
Voilà donc ce grand champ vertical
qui reçoit les eaux souterraines
et qui meurt s'il est assis
ou s'il se sépare du ciel.
Suite et fin
Éclair d'un canal qui se rompt
Artère terrestre ou la mine
Et toi qui me fais en plein front
Un sinueux tunnel d'hermine
Dédale où je me suis perdu
Retrouvé plutôt dans ce gouffre
Où ton corps est un lys tordu
Ou l'hermine même qui souffre
Souris donc à travers les airs
Souris ou mieux perds-toi sans cesse
Car le monde n'est plus désert
S'il sent le poids de ma maîtresse
Il le sent dense comme toi
Si tu dansais à cette offrande
Le roc lui-même serait roi
Et tu serais sa chair Amand
Signes signes ces bras levés
Ces détresses égarements
Au fond de toi ont retrouvé
La raison des crucifiements
Croix que ta langue et que ta lèvre
Croix que tes yeux avec leurs cils
Croix que ton sang avec sa fièvre
Croix que ton corps avec son lit
Croix partout, croix que ton baptême
Par mon amour ressuscité
Croix avec la grâce que j'aime
Mon corps rayé par ta beauté
Humorage à Picasso
Et vive le pinceau de l'ami Picasso. (Apollinaire.)
Cet arbre fait comme un tombeau,
Cet astre comme un numéro,
Ce soleil comme un escargot,
C'est Picagot.
Ce journal ni joli, ni beau,
Cette sciure de gâteau,
Ce double sein comme un étau,
C'est Picétau.
Ces cheveux poussant dans un pot,
Cet œil pareil aux culs d'oiseaux,
Ce maréchal porte-marcheau,
C'est Picacheau.
Ce mou, ce dur, ce matériau,
Moulé, pompé comme la chaux,
Colorié à coups de plumeau,
C'est Picaplo.
Ce dos, ce fal, ce paletot,
Ce récit mis comme un fardeau
Sur la tartine de Toto,
C'est Picato.
Ce sol tout nu, ce ciel sans os,
Cette baigneuse comme un gigot,
Et ce cheval comme un sabot,
C'est Pisabot.
Socrate au torse de fourneau,
Divisant le diamant des eaux
Pour l'épingler dans un tableau,
C'est Pitableau.
L'allumette épinglant le faux,
La faulx imitant le râteau
Pour peindre un rire à l'Otéro,
C'est Picaro.
Enfin,
Napoléon changeant de peau,
La peau changeant de poils labiaux
Et les poils changeant de pinceau.
C'est Picasso !
Renée Vivien264
À l'ennemie aimée
Tes mains ont saccagé mes trésors les plus rares,
Et mon cœur est captif entre tes mains barbares.
Tu secouas au vent du nord tes longs cheveux
Et j'ai dit aussitôt : Je veux ce que tu veux.
Mais je te hais pourtant d'être ainsi ton domaine,
Ta serve... Mais je sens que ma révolte est vaine.
Je te hais cependant d'avoir subi tes lois,
D'avoir senti mon cœur près de ton cœur sournois...
Et parfois je regrette, en cette splendeur rare
Qu'est pour moi ton amour, la liberté barbare...
Invocation à la lune
Ô Lune chasseresse aux flèches très légères,
Viens détruire d'un trait mes amours mensongères !
Viens détruire les faux baisers, les faux espoirs,
Toi dont les traits ont su percer les troupeaux noirs !
Toi qui fus autrefois l'Amie et la Maîtresse,
Incline-toi vers moi, dans ma grande détresse !...
Dis-moi que nul regard n'est divinement beau
Pour qui sait contempler le grand regard de l'eau !...
Ô Lune, toi qui sais disperser les mensonges,
Éloigne le troupeau serré des mauvais songes !
Et, daignant aiguiser l'arc d'argent bleu qui luit,
Accorde-moi l'espoir d'un rayon dans la nuit !
Ô Lune, toi qui sais rendre l'âme à soi-même
Dans sa vérité froide, indifférente et blême !
Ô toi, victorieuse adversaire du jour,
Accorde-moi le don d'échapper à l'amour !
Lucidité
L'art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs,
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L'odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n'aimes que le faux et l'artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s'est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l'étreinte.
Tu mens comme l'on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Nul amour n'a frémi dans ton être chétif.
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche,
Ô Femme ! je le sais, mais j'ai soif de ta bouche !
Sonnet féminin
Ta voix a la langueur des lyres lesbiennes,
L'anxiété des chants et des odes saphiques,
Et tu sais le secret d'accablantes musiques
Où pleure le soupir d'unions anciennes.
Les Aèdes fervents et les Musiciennes
T'enseignèrent l'ampleur des strophes érotiques
Qui versent dans la nuit leurs ardentes suppliques,
Ton âme a recueilli les nudités païennes.
Tu sembles écouter l'écho des harmonies ;
Bleus de ce bleu divin des clartés infinies,
Tes yeux ont le reflet du ciel de Mitylène.
Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;
De ton corps monte, ainsi qu'une légère haleine,
La blanche volupté des vierges amoureuses.
Voltaire265
À la marquise du Châtelet
Ainsi donc cent beautés nouvelles
Vont fixer vos brillants esprits
Vous renoncez aux étincelles,
Aux feux follets de mes écrits
Pour des lumières immortelles ;
Et le sublime Maupertuis
Vient éclipser mes bagatelles.
Je n'en suis fâché ni surpris ;
Un esprit vrai doit être épris
Pour des vérités éternelles :
Mais ces vérités que sont-elles ?
Quel est leur usage et leur prix ?
Du vrai savant que je chéris
La raison ferme et lumineuse
Vous montrera les cieux décrits,
Et d'une main audacieuse
Vous dévoilera les replis
De la nature ténébreuse :
Mais, sans le secret d'être heureuse,
Il ne vous aura rien appris.
À une jeune veuve
Jeune et charmant objet à qui pour son partage
Le ciel a prodigué les trésors les plus doux,
Les grâces, la beauté, l'esprit, et le veuvage,
Jouissez du rare avantage
D'être sans préjugés, ainsi que sans époux !
Libre de ce double esclavage,
Joignez à tous ces dons celui d'en faire usage ;
Faites de votre lit le trône de l'Amour ;
Qu'il ramène les Ris, bannis de votre cour
Par la puissance maritale.
Ah ! ce n'est pas au lit qu'un mari se signale :
Il dort toute la nuit et gronde tout le jour ;
Ou s'il arrive par merveille
Que chez lui la nature éveille le désir,
Attend-il qu'à son tour chez sa femme il s'éveille ?
Non : sans aucun prélude il brusque le plaisir ;
Il ne connaît point l'art d'animer ce qu'on aime,
D'amener par degrés la volupté suprême :
Le traître jouit seul ... si pourtant c'est jouir.
Loin de vous tous liens, fût-ce avec Plutus même !
L'Amour se chargera du soin de vous pourvoir.
Vous n'avez jusqu'ici connu que le devoir,
Le plaisir vous reste à connaître.
Quel fortuné mortel y sera votre maître !
Ah ! lorsque, d'amour enivré,
Dans le sein du plaisir il vous fera renaître,
Lui-même trouvera qu'il l'avait ignoré.
Épigramme
L'autre jour, au fond d'un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu'il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva..
-
Alphonse Allais : 1854 - 1905 ↩
-
Jean Amrouche 1906-1962 ↩
-
Guillaume Apollinaire : 1880 - 1918 ↩
-
Louis Aragon : 1897 - 1982 ↩
-
Antonin Artaud : 1896 - 1948 ↩
-
Hughes Aufray : 1929- ↩
-
Joséphine Baker 1906-1975 ↩
-
Paroles de Vincent Scotto ↩
-
Paroles de Vincent Scotto ↩
-
Daniel Balavoine : 1952-1986 ↩
-
Marie-Claire Bancquart 1932-2019 ↩
-
Barbara : 1930 - 1997 ↩
-
Alain Bashung : 1947-2009 ↩
-
Paroles Jean Fauque ↩
-
Paroles Dominique A ↩
-
Charles Baudelaire : 1821 - 1867 ↩
-
Marcel Bealu 1908-1993 ↩
-
Guy Béart 1930-2015 ↩
-
Fanny de Beauharnais 1737-1813 ↩
-
1927-2001 ↩
-
Paroles et musique de Paulette MICHEY ↩
-
Paroles de Louis Amade ↩
-
Paroles de Pierre Delanoë ↩
-
Joachim du Bellay : 1522 - 1560 ↩
-
Esther Benisti 1872-1906 ↩
-
Jacques Bens 1931-2001 ↩
-
Claude Ber 1948- ↩
-
Michel Berger 1947-1992 ↩
-
Christian Bobin : 1951-2022 ↩
-
Yves Bonnefoy : 1923-2016 ↩
-
Alain Bosquet 1919-1998 ↩
-
Daniel Boulanger : 1922-2014 ↩
-
André Raimbourg 1917-1970 ↩
-
Paroles de Noêl Roux ↩
-
Paroles de Pierre Perrin ↩
-
Paroles Albert Willemetz (Phi-Phi) ↩
-
Joe Bousquet 1897-1950 ↩
-
Georges Brassens : 1921 - 1981 ↩
-
Jacques Brel : 1928-1979 ↩
-
André Breton : 1896 - 1966 ↩
-
Aristide Bruant 1851-1925 ↩
-
Berthe Burko-Falcman : 1935- ↩
-
Claude de Burine 1931-2005 ↩
-
Michel Butor 1926-2016 ↩
-
René-Guy Cadou 1920-1951 ↩
-
Louis Calaferte 1928-1994 ↩
-
Bertrand cantat 1964- ↩
-
Thomas Cantens ; 1980 ? - ↩
-
Francis Carco 1886-1958 ↩
-
Maurice Carême : 1899 - 1978 ↩
-
Blaise Cendrars : 1887 - 1961 ↩
-
Alain Chamfort : 1949- ↩
-
Paroles Barry Manilow ↩
-
Paroles Serge Gainsbourg ↩
-
René Char : 1907 - 1988 ↩
-
Charles d'Orléans : 1394 - 1465 ↩
-
François Cheng : 1929- ↩
-
André Chénier : 1762 - 1794 ↩
-
Maurice Chevalier 1888-1972 ↩
-
Paroles d'Albert Willemetz (Dédé) ↩
-
Paroles de Géo Koger ↩
-
Georges-Emmanuel Clancier 1914-2018 ↩
-
Paul Claudel : 1868-1955 ↩
-
Julien Clerc ; 1947- ↩
-
Paroles David McNeil, Julien Clerc ↩
-
Paroles Jean-loup Dabadie ↩
-
Jean Cocteau : 1889-1963 ↩
-
Danielle Collobert 1940-1978 ↩
-
Tristan Corbière : 1845 - 1875 ↩
-
Pierre Corneille : 1606 - 1684 ↩
-
Cécile Coulon 1990- ↩
-
Fabienne Courtade 1957- ↩
-
René Crevel 1900-1935 ↩
-
Charles Cros : 1842 - 1888 ↩
-
Giberte H Dallas 1918-1960 ↩
-
1933-1987 ↩
-
Paroles de Matteo Chiosso ↩
-
Paroles de Paul Vance ↩
-
Charles Dantzig 1961- ↩
-
Lydis Dattas : 1949- ↩
-
Michel Deguy 1930-2022 ↩
-
Lucie Delarue-Mardrus 1874-1945 ↩
-
Vincent Delerm 1976 ↩
-
Joseph Delteil 1894-1978 ↩
-
Tristan Derême 1889-1941 ↩
-
Marceline Desbordes-Valmore 1786-1859 ↩
-
Robert Desnos : 1900 - 1945 ↩
-
Ariane Dreyfus 1958- ↩
-
Marie Dubas 1894-1972 ↩
-
André du Bouchet 1924-2001 ↩
-
Anne Dujin : 1990 ?- ↩
-
Jacques Dutronc : 1943- ↩
-
Paul Eluard : 1895 - 1952 ↩
-
Pierre Emmanuel1916-1984 ↩
-
Léon-Paul Fargue : 1876 - 1947 ↩
-
Jean Ferrat 1930-2010 ↩
-
Léo Ferré : 1916 - 1993 ↩
-
Jean Follain : 1903-1971 ↩
-
Maurice Fombeure 1906-1981 ↩
-
Brigitte Fontaine : 1939- ↩
-
Paul Fort : 1872 - 1960 ↩
-
Georges Fourest : 1864 - 1945 ↩
-
Marie de France 1160-1210 ↩
-
Franc-Nohain 1872-1934 ↩
-
Claude François : 1939-1978 ↩
-
Paroles Gilles Thibaut, Claude François ↩
-
Paroles Daniel Bevilacqua, Christophe ↩
-
André Frédérique 1915-1957 ↩
-
André Frénaud : 1907-1993 ↩
-
Serge Gainsbourg : 1928-1991 ↩
-
France Gall 1947-2018 ↩
-
Paroles Robert Gall ↩
-
Théophile Gautier : 1811 - 1872 ↩
-
Jean Genet 1910-1986 ↩
-
André Gide : 1869-1951 ↩
-
Roger Gilbert-Lecomte 1907-1943 ↩
-
Jean Giono 1895-1970 ↩
-
Jean-Jacques Goldman : 1951- ↩
-
Chantal Goya 1942- ↩
-
Paroles de Jean Jacques Debout ↩
-
Paroles de Roger Dumas ↩
-
Juliette Greco 1927-2020 ↩
-
Paroles de Robert Niel ↩
-
Paroles et musique Jean Lenoir ↩
-
Fernand Gregh 1873-1960 ↩
-
Jean Grosjean 1912-2006 ↩
-
Guillaume IX duc d'Aquitaine : 1071 - 1126 ↩
-
Du latin hospitalis (« hospitalier »). ↩
-
Contre-clef, remède ↩
-
Guillevic : 1907-1997 ↩
-
Johnny Hallyday : 1943-2017 ↩
-
Paroles de Zazie ↩
-
Parole d'Eddy Cochrane, trad de Jil et Jan ↩
-
Paroles de Michel Berger ↩
-
Françoise Hardy 1944-2024 ↩
-
Victor Hugo ↩
-
Bernard Heidsieck 1928-2014 ↩
-
Emmanuel Hocquard 1940-2019 ↩
-
Michel Houellebecq 1956- ↩
-
Victor Hugo : 1802 - 1885 ↩
-
Marie Kryzinska 1857-1908 ↩
-
Philippe Jaccottet : 1925-2021 ↩
-
Max Jacob : 1876 - 1944 ↩
-
Francis Jammes 1868-1938 ↩
-
Alfred Jarry : 1873-1907 ↩
-
Alain Jegou 1948-2013 ↩
-
Alain Jouffroy 1928-2015 ↩
-
Pierre Jean Jouve : 1887-1976 ↩
-
Charles Juliet 1934-2024 ↩
-
Juliette Noureddine 1962- ↩
-
Paroles de Pierre Philippe ↩
-
Colette Klein 1950- ↩
-
Louise Labé : 1524 - 1566 ↩
-
Marie Laforêt : 1939- 2019 ↩
-
Paroles de Noël Roux ↩
-
Jules Laforgue ; 1860-1887 ↩
-
Alphonse de Lamartine : 1790 - 1869 ↩
-
Jean de La Fontaine : 1621 - 1695 ↩
-
Boby Lapointe : 1922 - 1972 ↩
-
Valéry Larbaud 1881-1957 ↩
-
Lautréamont : 1846-1870 ↩
-
Annie Le Brun : 1942 - ↩
-
Michel Leiris 1901-1990 ↩
-
Georges Limbour 1900-1970 ↩
-
Jeanne Loiseau 1854-1921 ↩
-
Pierre Louÿs 1870-1925 ↩
-
Pierre Mac Orlan : 1882 - 1970 ↩
-
Stéphane Mallarmé : 1842 - 1898 ↩
-
Clément Marot : 1496 - 1544 ↩
-
Alice Mendelson 1925-2025 ↩
-
Elisa Mercoeur 1809-1835 ↩
-
Henri Michaux : 1899 - 1984 ↩
-
Eddy Michell (Claude Moine) : 1942- ↩
-
Yves Montand 1921-1991 ↩
-
Paroles de Pierre Barouh ↩
-
Paroles Louis Guigo ↩
-
Jeanne Moreau 1928-2017 ↩
-
Paroles Serge Rezvani ↩
-
Paroles Serge Rezvani ↩
-
Paroles de Pierre Delanoê ↩
-
Alfred de Musset : 1810 - 1857 ↩
-
Aurélie Nemours : 1910-2005 ↩
-
Gérard de Nerval : 1808 - 1855 ↩
-
Anna de Noailles 1876-1933 ↩
-
Bernard NoPel : 1930-2021 ↩
-
Marie Noël : 1883 - 1967 ↩
-
Claude Nougaro 1929-2004 ↩
-
René de Obaldia 1918-2022 ↩
-
Florent Pagny : 1961- ↩
-
Paroles Lionel Florence ↩
-
Paroles Lionel Florence ↩
-
Charles Péguy : 1873 - 1914 ↩
-
Georges Perec : 1936 - 1982 ↩
-
Benjamin Péret 1899-1959 ↩
-
Georges Perros : 1923-1978 ↩
-
Edith Piaf 1915-1963 ↩
-
Paroles de Marguerite Monnot ↩
-
Paroles de Charles Dumont ↩
-
Henri Pichette 1924-2000 ↩
-
André Pieyre de Mandiargues : 1909-1991 ↩
-
Christine de Pisan 1364-1431 ↩
-
Michel Polnareff : 1944- ↩
-
Paroles Frank Gerald ↩
-
Francis Ponge : 1899 - 1988 ↩
-
Max Pons 1927-2021 ↩
-
Jacques Prévert : 1900 - 1977 ↩
-
Yvonne Printemps : 1894-1977 ↩
-
Paroles de Jean Anouilh ↩
-
Paroles de Jules Vercolier ↩
-
Paroles de Armin Robinson, Willemetz, ↩
-
Sully Prudhomme : 1839 - 1907 ↩
-
Raymond Queneau : 1903 - 1976 ↩
-
Jean Racine : 1639-1699 ↩
-
François Rannou : 1963- ↩
-
Jacques Réda 1929-2024 ↩
-
Henri de Régnier 1864-1936 ↩
-
Renaud Séchan 1952- ↩
-
Pierre Reverdy : 1889-1960 ↩
-
Georges Ribemont-Dessaignes 1884-1974 ↩
-
Jean Richepin 1849-1926 ↩
-
Gabriel Randon dit Jehan Rictus 1867-1933 ↩
-
Arthur Rimbaud : 1854 - 1891 ↩
-
Armand Robin 1912-1961 ↩
-
Denis Roche 1937-2015 ↩
-
Jules Romains 1885-1972 ↩
-
Pierre de Ronsard : 1524 - 1585 ↩
-
Jacques Roubaud : 1932-2024 ↩
-
Raymond Roussel 1877-1933 ↩
-
Valéry Rouzeau 1967- ↩
-
Claude Roy : 1915-1997 ↩
-
Martin Rueff : 1968- ↩
-
Son nom est tortue du Tartare ↩
-
Le voudrais-je, je ne puis te retenir ↩
-
Saint-John Perse : 1887-1975 ↩
-
Saint-Pol Roux 1861-1940 ↩
-
Amantine Lucile Aurore Dupin de Francueil dite George Sand 1804-1876 ↩
-
1949- ↩
-
Michel Sardou : 1947- ↩
-
Paroles Pierre Delanoë ↩
-
Paroles Pierre Delanoë ↩
-
Cécile Sauvage 1883-1927 ↩
-
Marcel Schwob1867-1905 ↩
-
Poèmes en argot ↩
-
Victor Segalen 1878-1919 ↩
-
Alain Souchon 1944- ↩
-
Philippe Soupault 1897-1990 ↩
-
André Suarès 1868-1948 ↩
-
Jules Supervielle ; 1884-1960 ↩
-
Anne Sylvestre : 1934-2020 ↩
-
Amable Tastu 1795-1885 ↩
-
Thérèse Martin de Lisieux : 1873 - 1897 ↩
-
Charles Trenet : 1913 - 2001 ↩
-
Tristan Tzara : 1896-1963 ↩
-
Paul Valéry : 1871 - 1945 ↩
-
Sylvie Vartan : 1944- ↩
-
Paroles de Roger Dumas ↩
-
Paul Verlaine : 1844 - 1896 ↩
-
Eugène Viala 1859-1913 ↩
-
Boris Vian : 1920 - 1959 ↩
-
Alfred de Vigny : 1797 - 1863 ↩
-
François Villon : 1431 - 1463 ↩
-
Louise de Vilmorin 1902-1969 ↩
-
Roger Vitrac 1899-1952 ↩
-
Renée Vivien : 1877 - 1909 ↩
-
Voltaire : 1694-1778 ↩